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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 11:27

A lire le bilan de la Fondation franco-japonaise Sasakawa (FFJS), branche française de la très influente Fondation Sasakawa, on serait tenté de penser qu'on a là à faire à une banale institution culturelle japonaise. Pourtant, à de nombreuses reprises ces dernières années, des affaires ont rappelé ce qui se cache derrière cette fondation. Dernière en date, le procès de Karoline Postel-Vinay a servi de piqûre de rappel.

 
Le 22 septembre 2010, la Fondation franco-japonaise Sasakawa a vu sa plainte pour diffamation contre l’universitaire Karoline Postel-Vinay être déboutée par le Tribunal de Grande Instance de Paris. La chercheuse du Centre d’études et de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po était poursuivie par la Fondation franco-japonaise Sasakawa (FFJS) pour avoir rappelé dans une pétition que cette fondation, reconnue d’utilité publique en France, porte le nom d’un criminel de guerre de classe A, lié à la pègre japonaise et qui se considérait lui-même comme le "fasciste le plus riche du monde"(1). Cette pétition avait entraîné le retrait du Quai d’Orsay d’un colloque à l’Institut français des relations internationales (Ifri) pour les 150 ans des relations diplomatiques entre la France et le Japon en décembre 2008, manifestation financée par la FFJS. Cela suscita l’ire d’une fondation peu habituée à voir son image contestée en France.
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Ryôichi Sasakawa et Benito Mussolini
 

On ne s’attaque pas impunément à la Fondatiton Sasakawa, une des fondations humanitaires les plus puissantes au monde et principale donatrice privée de l’Organisation des Nations unies (ONU) (2). Son fondateur, Ryôichi Sasakawa a plusieurs visages, et fut tour à tour une figure influente de l’extrême droite nippone, un richissime homme d’affaires et un philanthrope à dimension internationale. Utilisant sa fortune acquise dans les années 1920 en spéculant sur le riz, il créa sa propre aviation militaire, puis prit la tête avec Yoshio Kodama du Parti des masses patriotiques (Kokusui Taishûtô). Il est soupçonné d’avoir organisé certains attentats à l’époque contre des premiers ministres et d’avoir, au côté de son ami Yoshio Kodama, participé au pillage des ressources minières en Chine. Dans ses activités politiques on peut noter, entre autres, qu’en 1939, il s’était rendu en Italie en tant qu’émissaire du Japon pour proposer à Benito Mussolini de créer une organisation fasciste internationale. (3)

 

Arrêté par les forces alliées d’occupation du général MacArthur comme criminel de guerre de classe A, il sera finalement libéré sans jugement en décembre 1948. Ce volte-face de l’administration américaine s’explique par le contexte de la guerre froide et de la lutte contre la communisme. Les criminels de guerre libérés deviennent alors les cadres du nouveau parti de droite, le Parti libéral démocrate (PLD). Ryôichi Sasakawa choisit pour sa part la voie des affaires et obtient en 1951 le monopole des paris sur les courses de hors-bords avec lequel il fait de nouveau fortune (4). Mais il ne renie pas ses idéaux politiques et déclare en 1974 dans Time être le "fasciste le plus riche du monde". Au Japon, où c’est un personnage très controversé, il était aussi un proche de Kazuo Taoka, chef du Yamaguchi-gumi, le plus puissant clan de yakuza de l’Archipel. Son amitié avec Yoshio Kodama, son ex-compagnon de cellule, se poursuit également dans l’après-guerre notamment à travers la World Anti-Communist League (WACL), un cercle de réflexion d’extrême droite rassemblant des anciens nazi et criminels de guerre.

 

Mais quelque chose manque à Sasakawa ; il rêve, pour changer son image, d’obtenir le prix Nobel de la paix. Il investit alors une partie de sa fortune dans l’humanitaire et créé en 1962 la Fondation Sasakawa. Doté d’un budget de 500 millions de dollars, elle devient dans les années 1990 la fondation philanthropique la plus puissante au monde, devant la Fondation Ford. Outre ses financements humanitaires divers – elle est la principale donatrice de l’ONU – la Fondation Sasakawa est liée à des affaires plus douteuses. En 1995, on la soupçonne notamment d’avoir "arrosé" certaines délégations africaines pour obtenir la réélection de Hiroshi Nakajima à la présidence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) (5). Karoline Postel-Vinay et Philippe Pelletier l’accusent d’avoir agi de même pour l’élection de Matsuura Koichirô à la tête de l’Unesco. Via une de ses branches, la Tokyo Foundation (Tôkyô Zaidan), elle diffuse également des thèses négationnistes avec la publication en 2005 d’un livre niant le "viol de Nankin" de 1937 (pillages, viols et massacre de 300 000 civils chinois par l’armée impériale japonaise) (6) .

 

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Quant à la Fondation franco-japonaise Sasakawa, elle résulte de la volonté de Ryôichi Sasakawa d’avoir sa fondation à Paris. Sa création ne suscita à l’époque aucun émoi dans la classe politique française. Bien que le ministère des Affaires étrangères s’y soit opposé dans un premier temps, François Mitterrand et le ministre de la culture François Léotard avaient finalement accepté de recevoir M. Sasakawa et d’entamer des discussions sur la fondation. François Léotard y était plutôt favorable et proposait même de remettre la Légion d’Honneur à M. Sasakawa. Cela ne provoqua aucune réaction au Parti socialiste et le maire de Blois, Jack Lang, accepta même de recevoir des subsides de la Fondation Sasakawa pour la réfection des vitraux de la cathédrale de la ville (7). Michel Rocard, qui n’était pas a priori favorable à l’établissement de cette fondation, abdiqua finalement en 1990 et accepta que la fondation soit "reconnue d’utilité publique". Depuis, on retrouve beaucoup de proches de Jacques Chirac dans le conseil d’administration comme Jean-Bernard Ouvrieu ou la comédienne Line Renaud.

 

Aujourd’hui, la fondation finance un certain nombre de manifestations sur le Japon, souvent très consensuelles, et entretient des partenariats avec des institutions célèbres comme le Théâtre du Châtelet ou la Maison de la culture et du Japon. Par ailleurs, elle a financé les travaux de plusieurs chercheurs spécialistes du Japon, ainsi que des universités telles que l’Institut franco-japonais de management de Rennes, l’Université de Tours et l’Ecole polytechnique . A travers son programme de bourses universitaires – le Ryoichi Sasakawa Young Leaders Fellowship Fund (SYLFF) – la Fondation Sasakawa a également tissé des liens avec le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris et l’INSEAD. Conséquence de cette affaire, le Ceri a cependant acté en 2010 qu’il ne s’associerait plus avec la FFJS. "Chacun fait ce qu’il veut, expliquait Karoline Postel-Vinay, mais le nom de Sciences Po ne doit pas être lié à cette fondation".

 

Reste qu’au-delà du cercle restreint des études japonaises, cette affaire n’a pas réellement eu d’écho dans l’opinion publique. Peu de soutiens hors du champ universitaire se sont exprimés lors du procès, à l’exception de la Ligue des droits de l’homme et de la Fondation de la Résistance. Une situation qui révèle l’absence de prise de conscience en Europe de l’ampleur de la guerre en Asie – 20 millions de morts - et de la gravité des crimes de guerre perpétrés par le régime militariste japonais - massacres de civils en Chine, prostitution forcée en Corée, expérimentations barbares sur des milliers de cobayes humains par l’Unité 731. Que l’on remplace le nom de Sasakawa par celui d’un criminel de guerre nazi et l’on comprendra peut- être un peu mieux de quoi il s’agit.

 

 

Cet article a été publié une première fois sur Nonfiction.fr en mars 2011

 

 

__________

 

(1) Time, 26 août 1974

(2) Le nom du criminel de guerre apparaît d’ailleurs dans des programmes de l’ONU, comme le prix Sasakawa du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) qui récompense chaque année à hauteur de 200 000 dollars des projets écologiques innovants.

(3) Les journalistes David Kaplan et Alec Dubro rapportent dans leur ouvrage sur la mafia japonaise, que Ryôichi Sasakawa "admirait Mussolini et sa milice privée, et portait des chemises noires à l’imitation des fascistes italiens". Cf., David Kaplan et Alec Dubro, Yakuza. La mafia japonaise, Philippe Picquier, Arles, 2002, p. 130

(4)  En 1980, le chiffre d’affaires de sa société était de 7,4 milliards de dollars ; Ibid., p. 131

(5) Philippe Pons, "Ryoichi Sasakawa" (rubrique nécrologique), Le Monde, 20 juillet 1995. Le fils de Ryôichi Sasakawa, Yohei Sasakawa, est d’ailleurs ambassadeur de bonne volonté de l’OMS. Il est devenu le président de la Fondation Sasakawa renommée en 1995 la Nippon Foundation. Il est également conseiller auprès du président de la Tokyo Foundation, branche universitaire de la Fondation Sasakawa.

(6) Philippe Pelletier et Karoline Postel-Vinay, "Un criminel de guerre japonais aux 150ème anniversaires des relations franco-japonaises.", Mediapart, 18 décembre 2008.

(7) Blog de Nicolas Beau, "Le retour de feu Sasakawa, grand pote de Chirac et criminel de guerre", Backchich.info, 17 décembre 2008.

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Published by Le Japon à l'envers - dans Politique
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Sylvie 30/05/2012 05:59

Merci de ces rappels clairs.
Ca serait bien de faire le lien ensuite avec le nucleaire. D'apres un article de Thierry Ribault sur Rue89, la Sasagawa a finance un colloque tres etrange tenu a Nagasaki a l'automne dernier qui
sur l'absence de tous problemes lies a l'accident de Fukushima, et les merites du nucleaire.
La Fondation franco-japonaise s'infiltre partout et donne un financement au lycee La Fontaine a Paris pour payer l'enseignement du japonais des eleves bilingues.

Mathieu Gaulène 31/05/2012 07:55



Merci pour ces informations. J'ajoute le lien vers l'article de Thierry Ribault:


http://www.rue89.com/planete89/2011/09/11/fukushima-voici-venu-le-temps-de-limposture-scientifique-221364



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