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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 17:03

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Alors que la situation s’aggrave d’heure en heure à la centrale de Fukushima, faisant craindre une catastrophe nucléaire plus grave que celle de Three Miles Island, le monde découvre avec étonnement l’existence de nombreuses centrales nucléaires dans cet archipel secoué par les tremblements de terre. Car si le Japon est le pays des cerisiers en fleurs et des mangas, c’est aussi avec ses 55 réacteurs, le troisième producteur d’énergie nucléaire au monde, après les Etats-Unis et la France.

 

La production d'électricité est assurée par dix entreprises régionales dont la Compagnie d’électricité de Tôkyô (Tepco) qui gère le plus important parc de centrales avec Kashiwazaki-Kariwa et Fukushima. L’Archipel dépend ainsi à 30% du nucléaire pour son électricité[1] et à 12% pour son énergie primaire[2]. Bien que ces compagnies d’électicités soient toutes privées, l'Etat joue un rôle très important pour l'implantation de centrales nucléaires.

 

L’établissement d’une industrie nucléaire dans un pays ayant connu par deux fois le feu nucléaire peut surprendre. Et de fait, la population japonaise a toujours entretenu un rapport difficile avec son industrie. La plupart des sondages montrent depuis la fin des années 1980 un net rejet du nucléaire mais le mouvement antinucléaire n’a jamais réussi à faire sortir le pays du nucléaire. Les luttes locales menées par les habitants ont cependant freiné les ambitions du METI, le puissant ministère du commerce et de l’industrie qui tente depuis le choc pétrolier de 1973 de faire passer la part du nucléaire dans la production d’électricité au dessus des 50%, sur le modèle de la France.

 

Une filière nucléaire contestée

 

Interdit pendant l’occupation du Japon par les forces alliées (1945-1952), le programme de recherche sur l’énergie nucléaire est officiellement lancé en 1955 par le gouvernement japonais. Dès le début, les promoteurs du nucléaire doivent faire face à un puissant mouvement antinucléaire. Celui-ci n’apparaît pas sur les ruines d’Hiroshima et Nagasaki contrairement à une idée répandue mais suite à la contamination d’un bateau de pêche par un essai nucléaire américain au large de l’atoll de Bikini, en 1954. La rumeur de la dispersion de thons radioactifs dans les marchés créa une psychose encore présente dans les mémoires aujourd’hui. Trois organisations antinucléaires voient alors le jour : la Gensuikyô, soutenu par les communistes, la Gensuikin soutenu par les socialistes et la Kakkinkaigi liée à la droite. Cependant toutes se concentrent sur le nucléaire militaire et négligent le nucléaire civil, quand elle ne l’approuve pas franchement comme c’est le cas de la Kakkinkaigi.

 

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Le MITI, dans les années 60, organise les premières études topographiques et géographiques des zones côtières afin de déterminer les sites répondant aux critères techniques pour accueillir de futures installations nucléaires. La présence d’eau, indispensable pour refroidir le cœur de la centrale et les risques sismiques sont pris en compte, ainsi que la force de la société civile locale. Les différents rapports de  Japan Atomic Industrial Forum (JAIF), un des lobby financés par les promoteurs du nucléaire, précisent toujours si des coopératives de pêche sont présentes dans les lieux choisis. En effet, les pêcheurs, au côté des paysans et des femmes, comptent parmi les opposants les plus tenaces à l’industrie nucléaire. Ils redoutent la construction des centrales pour leur santé mais aussi pour l’impact économique sur leur activité que fait peser le risque de contamination, qu’ils appellent la « rouille nucléaire. »

 

Le mouvement antinucléaire s’organise véritablement à partir des années 1970, avec l’émergence de nombreuses organisations comme le Citizen’s Nuclear Information Center (CNIC) dont le but est de fournir une contre-information scientifique aux citoyens. Avec l’accident de Tchernobyl en 1986 qui choqua beaucoup les Japonais, le mouvement se renforce. Le Japon a fait le choix de la technologie américaine – les réacteurs à eau légère – comme la plupart des pays[3]. Mais au lieu d’essayer d’améliorer cette technologie, le pays s’est concentré sur l’étude et la recherche de technologies nouvelles. Résultat : face à un désintérêt pour les centrales nucléaires, de graves problèmes dans la sécurité et la maintenance des sites sont apparus.

 

Incidents nucléaires à répétition

 

Les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir avec quelques incidents célèbres. En 1995, le surgénérateur de Monju, équivalent à la centrale Phénix en France, connaît une fuite importante de sodium provoquant un immense incendie . Le Power Reactor and Nuclear Fuel Development Corp. (PNC) en charge de la filière surgénératrice reconnaît avoir dissimulé des informations et des photographies et son vice-directeur Nishimura Shigeo se suicide à l’issue d’une conférence de presse. Ce réacteur expérimental a été remis en fonctionnement en mai 2010.

 

 


 

L’accident a d’importantes conséquences politiques. Les élus des préfectures de Fukui, Niigata et Fukushima – qui a elles seules rassemblent 60% des centrales nucléaires – demandent à ce que l’Etat établisse les causes et les responsabilités dans cet accident. L’enlisement et la difficulté de l’industrie nucléaire japonaise à faire accepter ses centrales à la population est rendu visible par le délai de construction qui devient de plus en plus long. Alors qu’il fallait sept ans en moyenne dans les années 1970 pour construire une centrale, il en faut désormais seize.

 

Deux autres accidents mortels ont eu lieu ces dernières années. Le 30 septembre 1999, un accident de criticité se produit dans l’usine d’enrichissement d’uranium de Tôkai-mura, préfecture d’Ibaraki. Deux travailleurs meurent et 225 sont gravement touchés par l’irradiation, auquel s’ajoute 207 habitants[5]. Les habitants du village de Tôkai sont évacués et le confinement est décrété par la préfecture d’Ibaraki pour 310 000 personnes dans un rayon de 10 kilomètres.

 

En 2004, une fuite de vapeur radioactive a lieu dans la centrale nucléaire de Mihama, tuant cinq personnes et en blessant sept autres. C’est pour l’heure l’accident du nucléaire civil le plus meurtrier qu’est connu le Japon. Enfin en 2007, un tremblement de terre dans la région de Niigata avait gravement endommagé la centrale de Kashiwazaki-Kariwa. Là encore, Tepco avait nié toute fuite radioactive alors même que plus de 1000 litres d’eau radioactive s’était déversé dans la mer.

 

Rokkasho-mura, la déchetterie du nucléaire

 

Outre ces incidents, l’industrie nucléaire connaît des déboires depuis plus de vingt ans dans le complexe nucléaire de Rokkasho-mura qui rassemble sur quelques kilomètres carrés une usine d’enrichissement d’uranium, un centre de stockage des déchets faiblement radioactifs, un centre de stockage « temporaire » de déchets hautement radioactifs – les fameux déchets japonais de La Hague – et une usine de retraitement des déchets nucléaires, construite grâce à un transfert de technologie d’Areva. Une usine du cycle du combustible unique au monde que les habitants du coin ont rebaptisé la « déchetterie du nucléaire » (kaku no gomi suteba). Les opposants locaux ont usé de tous les moyens possibles pour faire cesser le projet : pétitions, élections locales, manifestations rassemblant plusieurs milliers de personnes dans les années 1980, blocus du port par les pêcheurs lors de l’arrivée des déchets nucléaires. Rien ne changea la marche des industries nucléaires et des compagnies d’électricités rassemblées au sein du conglomérat JNFL et décidées à faire de Rokkasho la « Mecque du nucléaire ». Le projet s’accompagna de plus de la création de nombreux emplois pour la préfecture d’Aomori, l’une des plus pauvres du Japon, et d’une manne financière constituées de divers taxes liées à l’industrie nucléaire.

 

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Pourtant l’usine de retraitement n’est jamais rentrée en fonctionnement. Lors de tests ultimes en décembre 2008, une fuite de liquide hautement radioactif dans l’atelier de vitrification s’est produite et empêche jusqu’à ce jour tout lancement de cette usine. A l’entrée, les combustibles usés de l’ensemble des centrales nucléaires de l’archipel s’entassent inexorablement. A la sortie, la filière MOX n’a jamais fait ses preuves de fonctionnement au Japon. Par ailleurs, si l’attention se focalise aujourd’hui sur Fukushima, l’usine de Rokkasho-mura qui fonctionne également sur des générateurs de secours pourrait avoir été endommagé en raison de sa proximité de l’épicentre et du tsunami qui a atteint les côtes de la péninsule de Shimokita.

 

 

 

Cet article est extrait d'un article initialement publié sur Mediapart le 13 mars 2011.

 



[1] 31% en 2005, in Agency for Natural Resources and Energy (ANRE). Fiscal 2006 : Annual Energy Report, 2006, p. 13.

[2] D’après Samuele Furfari, Le monde et l’énergie, 2008

[3] Quatre grands constructeurs japonais se partagent le marché du nucléaire. Mitsubishi, Toshiba et Hitachi construisent les réacteurs tandis que Fuji Electric fabrique les alternateurs et les turbines. Mitsubishi signe en 1984 un accord avec l’américain Westinghouse pour construire sous licence des réacteurs à eau pressurisée PWR (Pressurized Water Reactor). Hitachi et Toshiba, constructeurs de réacteurs pour TEPCO, signent un accord de recherche avec General Electric sur des réacteurs d’un type nouveau, à eau bouillante, les BWR (Boil Water Reactor). 

[4] Vidéo des prémisses de l’incident, diffusée pour la première fois en 2008 par News for the people in Japan (NPJ) et tournée le 9 décembre 1995   http://www.youtube.com/watch?v=Wm3yuygUXQ0

[5] Agence de l’OCDE pour l’énergie nucléaire, L’accident de Tokai-Mura au Japon. Aspects de responsabilité civile nucléaire et de réparation, Paris, OCDE, 2000

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Published by Le Japon à l'envers - dans Crise nucléaire
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