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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 00:00

IMG 3506

Dans un petit hameau comptant au bas mot une dizaine de fermes dont la moitié à l’abandon, au fond d’une route que n’indiquent pas les cartes de la région se dresse la "ferme des fleurs et des herbes". Et derrière cette ferme, dans un paysage froid et monotone, un immense champ de tulipes. "Quand je suis revenu vivre ici, je pensais d’abord cultiver des légumes pour les vendre. Mais j’ai vite dû comprendre que des légumes produits à Rokkasho ne se vendraient pas. Alors, parce qu’il fallait vivre, j’ai réfléchi, j’ai pensé à faire des éoliennes et de là, mon esprit a vagabondé des moulins à la Hollande, et j’ai alors décidé de faire des tulipes" raconte Madame Kikukawa en souriant. Ce petit morceau de bout du monde ne se situe pas en effet au Pays-Bas, mais au village de Rokkasho, au nord du Japon, sur la péninsule de Shimokita. Et si cette militante antinucléaire s’est refusée à cultiver des légumes ici, c’est que cette mince bande de terre de 14km, se situant entre l’océan Pacifique et la baie de Mutsu, a été choisie pour devenir "la Mecque du nucléaire" au Japon.


De l’eldorado pétro-chimique au complexe nucléaire


Le complexe nucléaire, géré par la Japan Nuclear Fuel Limited (JNFL), un conglomérat rassemblant l’ensemble du secteur de l’industrie nucléaire, regroupe sur quelques kilomètres carrés une usine d’enrichissement d’uranium, un centre de stockage des déchets radioactifs et une toute nouvelle usine de retraitement des combustibles usés, construite grâce à un transfert de technologie du groupe français Areva. Le "cycle du combustible" se retrouve comme matérialisé sur une même zone. La boucle est bouclée pourrait-on dire. Pourtant la construction de ce complexe nucléaire, d’hier à aujourd’hui, ne s’est pas faite sans accrocs.

Il a d’abord fallu convaincre la population locale du bien fondé de ce projet. Tâche ardue quand celle-ci estime s’être faite floué deux fois. La première fois, c’était dans les années 1970, lorsque la "mise en valeur de la région Mutsu-Ogawara" promettait des lendemains qui chantent avec un projet de pôle pétrochimique. Certes, alors que le Japon subissait une pollution massive, semblable à la Chine de nos jours, des voix discordantes apparurent, et la "mise en valeur" s’accompagna de quelques expropriations violentes. Mais dans l’ensemble, les habitants de Rokkasho soutinrent ce projet car la promesse d’emplois et de revenus compte ici. Se situant à Aomori, la préfecture la plus pauvre du Japon avec Okinawa, la localité de Rokkasho fut peuplée à la fin de la guerre par des rapatriés des colonies de Sakhaline et de Mandchourie. Et malgré bien des efforts, cette terre battue par les vents et où il neige six mois par an ne rapporte guère. Alors, le maire de Rokkasho, Terashita Rikizaburo, principal opposant au projet, vit ses soutiens fondre comme neige au soleil et bon gré mal gré, les villageois acceptèrent ce projet avec l’espoir de voir leurs enfants continuer à vivre sur cette terre.

Pourtant, les années passèrent et rien ne vint. Mis à part les stocks nationaux de pétrole construits après la première crise pétrolière de 1973, aucun industriel ne voulait venir s’installer sur l’immense no man’s land créé à cet effet. L’eldorado pétrochimique s’éloignait. C’est dans ce contexte que l’idée d’une base industrielle consacrée au cycle du combustible nucléaire apparut. Certains soupçonnèrent alors que le gouvernement avait ce projet en tête depuis le début et en gardèrent un goût amer.

 

Le mouvement antinucléaire était au début des années 1980 en pleine expansion au Japon et une résistance au projet apparut très vite. Le 8 avril 1985, une pétition demandant la tenue d’un référendum local, rassemblant 92 796 signatures, était remise au gouverneur d’Aomori, Kitamura Masaya qui déclara "avoir entendu la parole des paysans". Mais le lendemain, la préfecture donnait officiellement son accord pour la construction du complexe nucléaire. Depuis cette date, militants antinucléaires et syndicalistes de la préfecture d’Aomori organisent chaque année la "journée antinucléaire du 9 avril" pour commémorer ce jour fatidique qui fit entrer la petite bourgade un brin arriérée dans l’ère de la haute technologie nucléaire. A la fin des années 1980, dans une période post-Tchernobyl qui marqua les esprits au Japon, ces manifestations, parfois en tracteurs, rassemblaient plusieurs milliers de personnes dans les rues d’Aomori.

 

(...)

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Published by Le Japon à l'envers - dans Crise nucléaire
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  • : Le Japon est aujourd'hui très connu en France, à travers sa culture populaire - manga, animé - et sa cuisine. Mais que sait-on au juste de cette "face cachée de la lune", située quelque part entre l'extrême-orient et l'extrême-occident ? Au-delà des clichés, ce blog apporte un éclairage sur quelques aspects méconnus de la société, de la vie politique et de la culture populaire dans l'archipel.
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