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17 décembre 2012 1 17 /12 /décembre /2012 02:05

abeshinzo.jpg

ABE Shinzô, Premier ministre, sur un navire des forces d'autodéfenses japonaises

 

La droite japonaise vient de prendre la plupart des sièges au Parlement. Mené par le très nationaliste Shinzo Abe, le Parti libéral-démocrate (PLD) obtiendrait près de 300 sièges au Parlement, ce qui lui donne une majorité absolue. Dans ses votes pour un réarmement du Japon, il pourra compter sur le nouveau parti d'extrême droite, le Parti pour la restauration du Japon (PRJ) mené par le populiste HASHIMOTO Tôru, et qui devient quasiment le deuxième parti du pays avec 54 sièges.

 

L'opposition, incarnée par le Parti démocrate du Japon (PDJ, centre-gauche) connaît une défaite cuisante, passant de 300 à 57 sièges. Le bi-partisme de fait est rompu au Japon. Quant aux partis antinucléaires de gauche, le Parti pour l'avenir du Japon, le Parti communiste japonais ou le Parti social-démocrate, ils obtiennent des scores anecdotiques, avec 8 élus en moyenne chacun. Avec ses élections, le Japon tourne le dos à la sortie du nucléaire et se prépare à une remilitarisation, au risque d'exacerber les tensions avec ses voisins chinois, taiwanais et coréen. Décryptage des enjeux de ces élections.

 

Rares sont les élections au Japon soulevant des enjeux aussi complexes et divers. Le 16 décembre, les électeurs Japonais se sont rendus aux urnes pour la premières fois depuis l’accident de Fukushima. Aux préoccupations sociales et économiques qui avaient permis la victoire historique du Parti démocrate du Japon (PDJ, centre-gauche) en 2009, s’ajoutent désormais l’enjeu d’une sortie du nucléaire et surtout la montée d’un fort nationalisme.

 

Sortie du nucléaire : un débat éclipsé

 

Difficile à croire, mais à l’été 2012 ce sont par dizaines de milliers que les Japonais sont descendus dans la rue pour manifester, bousculant barrières et policiers les enjoignant à rester sur les trottoirs. Une colère qui finit par arriver aux oreilles du Premier ministre NODA Yoshihiko qui reçut les représentants des manifestants, puis appela à une sortie du nucléaire avant de reculer face à la pression des lobbyistes de cette industrie.


Le débat sur le nucléaire devait être l’enjeu principal de ces élections. Or force est de constater que la forte opposition au nucléaire dans la population – près de 70% des Japonais sont pour une sortie du nucléaire selon divers sondages – ne se retrouvent pas dans les urnes. C’est en effet le parti le plus pro-nucléaire, le Parti libéral-démocrate (PLD), artisan de la politique nucléaire du Japon depuis 60 ans, qui s’apprête à reprendre les rênes du pouvoir. Le parti a bien promis aux électeurs de « réfléchir » à la question de la remise en marche des réacteurs pendant trois ans mais son choix ne laisse guère de doutes : en aout 2012, selon le journal Asahi, 6% seulement des parlementaires PLD envisageaient une sortie du nucléaire à long terme, contre 46% pour les parlementaires PDJ. Comment expliquer ce curieux paradoxe au-delà du fait que la démocratie de la rue ne croise pas forcément celle des urnes ?


Gloire et décadence du Parti démocrate du Japon


Deux éléments permettent de donner un début d’explication. D’abord, à bien y regarder, si le PLD gagne les élections, c’est surtout parce qu’il bénéficie d’une déculotté du PDJ, seulement trois ans après son élection historique. Certains commentateurs un peu rapides y verront sans doute une conséquence de la « gestion calamiteuse de l’accident de Fukushima » - au passage, on attend toujours un début d’argument expliquant en quoi la gestion de cet accident par le Premier ministre KAN Naoto aurait été si mauvaise.


Plus concrètement, le PDJ a chuté dans les urnes, car après avoir été élu sur un programme très à gauche pour le Japon – création d’allocations familiales, gratuité des autoroutes, droit de vote des étrangers, etc… il n’a appliqué quasiment aucune des mesures promises. Au lieu de cela, le Premier ministre Noda, représentant l’aile droite du parti, a pris une série de décision économiques dont le PLD n’aurait même pas rêvé : accord pour l’ouverture de négociations pour un traité de libre-échange avec les Etats-Unis, le Trans-Pacific Partnership (TPP), malgré les réticences d’une large majorité de Japonais qui y voient une menace pour leur agriculture et leur système de santé public ; Déplacement d’une base américaine dans l’île d’Okinawa et non hors de l’île comme le promettait le PDJ dans son programme ; et surtout le doublement de la taxe sur la consommation, qui restera sans doute la mesure la plus impopulaire de l’ère Noda. Enfin, après avoir promis une sortie du nucléaire d’ici 2030, puis 2040 en septembre, le gouvernement recula en l’espace d’une semaine, renvoyant la décision aux calendes grecques, ou plutôt laissant la responsabilité aux vainqueurs des élections.


Ces atermoiements laisseront des traces durables au PDJ dont le caractère hétérogène est devenu apparent. La présence surréaliste de l’ancien Premier ministre HATOYAMA Yukio  aux côté des manifestants antinucléaires devant la résidence du Premier ministre Noda en fut un signe. Celui-ci depuis a démissionné. De même pour OZAWA Ichirô, suivi par 20 parlementaires, pour s’opposer au doublement de la taxe sur la consommation et au refus de sortir du nucléaire. 


Mais la déception ne suffit pas à expliquer le retour du PLD au pouvoir, ni le succès du parti populiste d’extrême-droite, Parti pour le restauration du Japon (PRJ). A partir d’août 2012, les tensions autour des iles Senkaku/Daioyu avec la Chine et Taïwan, et Takeshima/Dokdo avec la Corée du sud, ont éclipsé la question du nucléaire, et relancer une vague de sentiments nationalistes chez les Japonais.

 

Le populisme d’extrême-droite, vainqueur des élections nippones

 

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Là où la France et l’Allemagne ont réussi, le Japon et ses voisins asiatiques ont semble-t-il échoué à tourner la page de la seconde guerre mondiale. Il n’est pas rare de croiser des jeunes Japonais qui tiennent avec un naturel confondant des propos négationnistes sur le massacre de Nankin ou franchement racistes sur les Coréens qui « sentent mauvais », tout en écoutant le dernier tube de K-pop.


Ce nationalisme latent chez la plupart des Japonais est régulièrement ravivé par des évènements cycliques : manifestations antijaponaises de l’autre côté de la mer de Chine, lancement de fusée-missiles nord-coréennes, etc. En réalité, personne au Japon ne croit ni ne veut recourir à l’option militaire pour résoudre ces conflits. Mais abasourdis par la violence des manifestations antijaponaises de septembre 2012 en Chine et par le déclin de la puissance économique japonais en Asie, les Japonais sont en manque de leadership.

 

 

C’est sur terrain-là que les partis nationalistes ont construit leur stratégie électorale en décembre 2012. A coup de campagne publicitaire appelant avec des accents guerriers à la « reconquête du pays », le chef du PLD et sans doute prochain Premier ministre ABE Shinzô a fait de la relance économique et de la modification de la constitution pacifiste son cheval de bataille. L’idée, en modifiant le fameux article 9 de la constitution, est de rompre définitivement avec le pacifisme d’après-guerre et se doter d’une armée. En réalité, cela fait depuis longtemps que le pacifisme n’est plus que de façade et que le Japon est doté d’une des armées les plus puissantes au monde. Mais ce changement de l’article 9, serpent de mer de la politique nippone depuis des décennies, a surtout valeur de symbole. En pleine incertitude face à l’avenir du pays, c’est d’un discours guerrier, un discours de leader dont les Japonais sont en attente aujourd’hui.


Car le véritable vainqueur de ces élections sera en fin de compte le populisme d’extrême-droite, avec le Parti pour le restauration du Japon (PRJ), créé il y a seulement trois mois par le très populaire maire d’Ôsaka, HASHIMOTO Tôru, et qui devient quasiment le deuxième parti au parlement, avec plus de cinquantes sièges. Pour ces élections, c’est le maire de Tôkyô, ISHIHARA Shintarô , négationniste et pro-nucléaire convaincu qui a pris la tête de la coalition. Mais c’est bel et bien la figure d’Hashimoto  qui passionne une grande partie des Japonais, y compris dans l’électorat de gauche. Avec un certain archaïsme, sans même connaitre en détails son programme d’orientation libérale, les Japonais perçoivent en lui un leader, capable de restaurer la puissance perdue de l’archipel. La page de la seconde guerre mondiale n’ayant jamais été tournée, de ce côté-là du monde, on continue à rêver d’un grand Japon impérial, capable de défier le monde, d’être l’égal des Etats-Unis et de dominer l’Asie. Pour beaucoup de Japonais, le pays du soleil-levant est le seul univers qu’ils connaissent et le reste du monde un décor de carton-pâte à consommer. Difficile d’assumer pour eux d’être une population vieillissante, d’avoir une économie qui n’est plus aujourd’hui à l’abri de la récession, ou de perdre la face quand un accident nucléaire vient montrer au monde entier les défaillances multiples de la technostructure.


HASHIMOTO Tôru constitue à cet égard la figure du sauveur parfait. Ce jeune quarantenaire, sans cravate et à l’air gouailleur, est un habitué des coups de gueule contre l’establishment et est un excellent orateur. Sa façon de parler populaire, libre, agressive, plaît aux Japonais lassés d’hommes politiques du sérail parlant avec une langue de bois et sur un ton monocorde. Un sarkozy japonais en somme, qui ne manque jamais de rebondir sur n’importe quel fait divers pour montrer qu’il agit. Un fonctionnaire de la préfecture d’Ôsaka montre ses tatouages à des enfants pour les impressionner ? Hashimoto, alors gouverneur de ce département, fait licencier le tatoué sur le champ et envoyer aux 38 000 fonctionnaires de la région un formulaire où il doivent déclarer en détails sur un dessin la présence d’éventuels tatouages. Véritable girouette, il est capable de s’opposer au redémarrage des réacteurs de la centrale Ôi en juin 2012, puis de s’allier en novembre avec Ishishara, l’un des plus fervents défenseur du nucléaire. Au passage, la sortie du nucléaire a discrètement été abandonné dans son programme. J’avais eu l’occasion de rencontrer en avril de jeunes partisans d’Hashimoto, assez fiers de comparer leur leader à Adolf Hitler. Des propos exagérés, sans doute. Mais après tout, Hashimoto n’avait-il pas affirmé lui-même que « ce dont a besoin le Japon, c’est d’un dictateur ». Après l’accident de Fukushima, quelques commentateurs optimistes se sont émerveillés des possibilités de rebond que cette catastrophe pouvait engendrer. Le changement attendra pourtant. Au Japon, le repli sur soi et le conservatisme semblent l’avoir pour l'heure emporté.

 

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Published by Serge Tanka - dans Politique
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commentaires

A bas l'Etat ! 03/05/2013 19:54

Bon article, c'est souvent ça le Japon, la société japonaise, c'est assez difficile de s'y retrouver.

Lionel Dersot 19/12/2012 17:31

Je conçois que vous êtes un excellent journaliste mais la lecture successive de vos articles me fait penser que vous êtes une sorte de Arudo Debito français, la hargne en moins. Je ne sais pas si
vous faites vos courses dans les supermarcjés mais le TTP est déjà en vigueur au rayon légumes et les Japonais, cette grande masse indivisible, semblent voter pour avec le panier à provision. Même
à Takashimaya, on trouve des asperges du Pérou. Quant à l'expression des extrêmes, je commencerai à avoir peur après 27 ans au Japon quand les manifestations de la droite extrême atteindront
l'ampleur de celles des anti-nucléaires que j'approuve le vendredi en soirée. Je ne signifie pas que cela est possible, mais actuellement, ça n'est pas le cas. Abe met déjà de l'eau dans son saké
parce que les affaires sont les affaires et à Ginza on voudrait bien revoir redébarquer les riches Chinois. Ce qui est plus qu'envisageable, c'est le retour des dépenses massives inutiles et des
coulées de béton, et hélas le redémarrage de quelques centrales. Mais la bêtise mièvre des jeunes crétins pestant sur la Corée tout en écoutant du K-Pop avec un verre de Makkori à la main a-t-elle
quelque chose de si exceptionnelle que la bêtise ailleurs?

A Propos

  • : Le Japon à l'envers
  • Le Japon à l'envers
  • : Le Japon est aujourd'hui très connu en France, à travers sa culture populaire - manga, animé - et sa cuisine. Mais que sait-on au juste de cette "face cachée de la lune", située quelque part entre l'extrême-orient et l'extrême-occident ? Au-delà des clichés, ce blog apporte un éclairage sur quelques aspects méconnus de la société, de la vie politique et de la culture populaire dans l'archipel.
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