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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 17:42

 

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"Bienvenue à la centrale nucléaire de Genkai, entourée d'une mer et d'une nature magnifique" (publicité trouvée sur le site de Kyuden, la compagnie d'électricité de Kyûshû)

 

 

Le Japon a atteint un nouveau record dans son involontaire sortie du nucléaire. En effet, sur les 54 réacteurs nucléaires que comptent l’archipel seuls 10 étaient en fonctionnement fin octobre. Une situation qui étonne d’ailleurs tant ce « manque » n’est pas apparent. Certes, les néons de Shibuya brillent un peu moins, mais rien de bien concret ne vient justifier le caractère « indispensable » de l’énergie nucléaire tant vanté par ses promoteurs.

 

La tendance pourrait cependant s’inverser. Le réacteur n°4 de la centrale de Genkai situé dans la préfecture de Saga, sur l’île de Kyûshû a été remis en marche. Il avait subi un arrêt automatique début octobre suite à un problème technique au niveau du condenseur qui permet le refroidissement de la centrale. Il a depuis répondu aux critères de sécurité demandés par l’agence de sûreté nucléaire japonaise (NISA). Des critères qui, rappelons-le, sont copiés intégralement sur des documents fournis par les industriels eux-mêmes !

 

 

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"En colère!" Manifestation à Saga, près de la centrale de Genkai, 26 juin 2011

 

 

De fait, depuis le départ de KAN Naoto du poste de premier ministre, le Japon est revenu à une situation de statu quo sur l’avenir du nucléaire. L’ancien premier ministre avait certes déclaré que le Japon devait "avoir l’objectif à terme d’une société où l’on puisse vivre sans centrale nucléaire”. De même, NODA Yoshihiko laissa entendre quelques jours après sa nomination qu'une sortie du nucléaire était envisagée à long terme. Rien n'est moins sûr aujourd'hui. Le mois d'octobre n'a vu aucune manifestation de masse se déroulait au Japon, après celle historique du 19 septembre où 60 000 personnes ont défilé dans Tôkyô. Un sujet en balayant un autre, les médias et les politiques se focalisent aujourd'hui sur la question de la participation du Japon aux négociations du traité de libre-échange TPP.  

 

Et pendant que tout le monde regarde ailleurs, le ministère de l'économie et de l'industrie (Meti) envisage de poursuivre l'utilisation de l'énergie nucléaire. C'est ce qu'ont d'ailleurs bien compris les "mères de Fukushima" du "Réseau de Fukushima pour la protection des enfants contre le radioactivité" (Kodomotachi wo hôshanô kara mamoru fukushima nettowâku) qui depuis le 27 octobre se relaient tous les jours devant le Meti pour dénoncer l'absence de changement dans la politique énergétique du Japon :

 

 

Sitting des "mères de Fukushima" devant le Meti, 27 octobre 2011

 

 

"Nous avions cru, disent les 100 femmes, que cette catastrophe amènerait notre gouvernement à fermer les centrales nucléaires existantes et à stopper les projets de nouvelles installations nucléaires. Nous croyions que notre dépendance à l’énergie nucléaire deviendrait un souvenir du passé et que le gouvernement japonais investirait désormais dans les énergies renouvelables. Il nous faut constater cependant que, même si tous les sondages montrent que 80% de la population japonaise veulent se passer de l’énergie nucléaire, les hommes politiques japonais veulent poursuivre leur agenda nucléaire et faire redémarrer les réacteurs."

 

Philippe Tanaka

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6 novembre 2011 7 06 /11 /novembre /2011 18:10

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Le ministre de l'économie EDANO Yukio, et le premier ministre NODA Yoshihiko au Festival international du film de Tokyo, 22 octobre 2011.

 

 

Le Premier ministre japonais, NODA Yoshihiko, qui ne rate jamais l’occasion d’encourager les dirigeants européens à prendre des mesures d’austérité rigoureuses, n’oublie pas ses concitoyens pour autant. Lors du sommet du G20 à Cannes, il leur a ainsi promis un doublement de la TVA dans les années qui viennent, tout en laissant entendre que d’autres « réformes » suivront. La taxe sur la consommation passerait ainsi de 5 à 10%.

 

Comme nous l'avions envisagé dans un précédent article, la nomination fin août de Noda, représentant de l'aîle droite du Parti démocrate japonais (PDJ), met fin à la parenthèse sociale ouverte en 2009 avec la victoire de ce parti, décrit parfois comme étant de centre-gauche. NODA Yoshihiko répond ainsi à une demande de l'ancien président du FMI, John Lipsky, qui en visite de courtoisie en juin au Japon, avait demandé le triplement de la TVA, soit une taxe sur la consommation de 15%. Noda était à l'époque ministre des finances et avait accueilli avec bienveillance cette demande.

 

NODA Yoshihiko et John Lipsky

NODA Yoshihiko et John Lipsky, 8 juin 2011

 

L'actuel premier ministre appartient à la faction libérale du PDJ. Il est un des rares hommes politiques de l'opposition à avoir soutenu en 2005 le premier ministre KOIZUMI Jun.ichirô lorsqu'il mettait en place des réformes libérales, telles que la privatisation de la poste, lui reprochant seulement de ne pas aller assez vite. Fils d'un soldat des Forces d'autodéfense japonaises, il est favorable à la modification de l'article 9 de la constitution qui empêche théoriquement le Japon de participer à des opérations militaires extérieures. Il a également soutenu la visite de différents premiers ministres japonais au sanctuaire Yasukuni, haut-lieu de l'extrême-droite japonaise, où sont honorées les âmes d'anciens criminels de guerre.

 

Devenu ministre des finances en juin 2010, NODA Yoshihiko est favorable à une réduction des dépenses par la rigueur budgétaire et la baisse du nombre de fonctionnaires. Bien que fervent partisan d'une hausse de la taxe sur la consommation, il est cependant favorable à une baisse de la taxe sur les entreprises. Il s'est par ailleurs toujours opposé à une augmentation des allocations familiales qui constitue pourtant l'une des mesures ayant favorisé la victoire du PDJ. Il s'est aussi opposé au droit de vote pour les étrangers dans les élections locales qui figurait également dans le programme du parti. Il est par ailleurs partisan d'une politique libre-échangiste, et devrait annoncer la semaine prochaine la participation du Japon aux négociations du TPP.

 

Le doublement de la TVA est cependant un sujet très épineux au Japon. A l'instar de l'augmentation de l'impôt sur le revenu, c'est une mesure très impopulaire et de plus injuste car elle touche d’abord les plus pauvres. Le premier ministre devra d’ailleurs s'en expliquer auprès d’une partie des membres du PDJ qui y sont opposés. Encore une fois, il apparaît au grand jour que le PDJ est un parti hétérogène, tiraillé entre des libéraux favorables à la rigueur budgétaire et des anciens politiques du défunt Parti socialiste japonais, favorables à la mise en place du programme social sur lequel le parti a été élu. Cette loi sera votée en mars 2012, a annoncé le premier ministre, qui prévoit d’organiser des élections en amont pour lui donner un certain vernis démocratique.

 

Philippe Tanaka

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5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 18:28

 

Le Mainichi Simbun a révélé la semaine dernière que l’organisme en charge de la vérification des sites nucléaires, le Japan Nuclear Energy Safety (JNES) copiait et appliquait intégralement les critères de sécurité et d’inspection créés par… les industriels du nucléaire eux-mêmes ! Le premier cas concerne un manuel d'inspection du JNES des barres de combustibles qui est une copie conforme du document proposé par le fabriquant lui même.

 

http://www.jnes.go.jp/content/000000095.jpg

 

D'après le quotidien japonais qui a pu comparer les deux documents, "à l'exception de la couverture et de la première page, les deux documents sont identiques, mise en page inclus". La JNES est le corps chargé de l'inspection des centrales et des industries du nucléaire pour le compte de l'Agence de sécurité nucléaire (NISA). La NISA qui est elle-même dépendante et rattachée au METI, le ministère de l'économie et de l'industrie, principal promoteur de l'industrie nucléaire.

 

Après avoir préalablement répondu que cela ne posait pas de problèmes et que le JNES « ne changerait pas ses méthodes », l’organisme a finalement reconnu qu'il y avait eu des problèmes et que des barres de combustibles ayant des défauts avaient été introduites dans la centrale de Higashidori, dans la préfecture d'Aomori. Le JNES a proposé depuis, la création d’un énième comité. Cette fois-ci, ce comité en charge de la surveillance des inspecteurs du nucléaire, sera « indépendant ». Du moins on peut l'espérer tant la tâche est immense.

 

Les membres de ce comité autonome devront expliquer par exemple pourquoi en 2009 certains tests indispensables n’ont pas été menés dans l’usine d’enrichissement d’uranium de Rokkasho-mura. Ou encore pourquoi des défauts dans les documents proposés par la compagnie d’électricité du Kansai sur la centrale nucléaire d’Ôi n’ont pas été relevés. Cette information sème encore un peu plus le doute alors qu'une partie importante du parc nucléaire japonais est soumis actuellement à des tests de sécurité et de résistance face aux tremblements de terre et tsunamis.

 

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 00:00

 

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Manifestation anti-TPP à Tôkyô, le 26 octobre 2011

 

 

Alors que l’agriculture japonaise est déjà confrontée à de graves problèmes consécutifs à la contamination radioactive en provenance de la centrale de Fukushima, un autre danger suscite un important débat au Japon. En effet, le premier ministre japonais NODA Yoshihiko souhaiterait faire entrer le Japon dans les négociations du TPP (Trans-Pacific Partnership) qui auront lieu le 12 et 13 novembre prochain au sommet de l'APEC à Honolulu. Ce qui n'était qu'une rumeur a depuis été confirmé par le ministre du commerce et de l'industrie, EDANO Yukio, lors d'une séance du gouvernement le 3 novembre. Il a reçu le soutien à cette occasion de NIINAMI Takeshi, président de la chaîne de kombini Lawson. Ce traité vise à faire émerger une zone de libre-échange dans la région Asie-Pacifique avec supression totale des barrières douanières d’ici à 2015. Un traité anodin en apparence que le gouvernement tente de vendre à la population avec l’argument facile d’une « ouverture du Japon sur le monde ».

 

Pourtant depuis quelques mois, les librairies regorgent d’ouvrages souvent opposés à ce traité, et le mot TPP est sur toutes les lèvres. Un mouvement d’opposition au TPP a vu le jour et n'est pas sans rappeler le mouvement contre le Traité constitutionnel européen (TCE) de 2005 en France. Il est favorisé par les récents succès de mobilisation du mouvement antinucléaire. Des manifestations anti-TPP ont ainsi eu lieu à Tôkyô et dans des localités paysannes, notamment dans la région du Tôhoku déjà durement touchée par le tsunami du 11 mars et la catastrophe nucléaire de Fukushima.

 

Qu’est-ce que le TPP et pourquoi suscite-t-il autant de méfiance ? Le Trans-Pacific Strategic Economic Partnership est un traité de libre-échange visant à intégrer les économies de l’ensemble des pays de la région Asie-Pacifique. A l’heure d’aujourd’hui, neufs pays sont concernés par les négociations - Bruneï, le Chili, la Nouvelle-Zélande, Singapour, les Etats-Unis, l'Australie, le Vietnam, la Malaisie et le Pérou. La décision prise par le gouvernement japonais de participer à cette zone de libre-échange a surpris par sa rapidité l’opinion publique qui tente de comprendre de quoi il s'agit.

 

La crainte que suscite le TPP chez certains Japonais concerne avant tout l’agriculture, bien que la supression des barrières douanières concernera également les biens manufacturiers et les services. Sur ce sujet qui mêle alimentation et tradition, la réaction de la population peut être épidermique. L'agriculture japonaise reste relativement peu productiviste et bénéficie encore d’un fort cadre protectionniste qui la protège de toute concurrence. Selon les opposants au TPP, si cette zone de libre-échange voyait le jour, les régions agricoles déjà ravagées par le séisme du 11 mars et ses suites subiraient la concurrence des produits agricoles américains ou australiens à bas coûts. L’autosuffisance alimentaire du Japon déjà très basse pourrait alors fortement diminuer, passant de 39% à 13%, ce qui rendrait le pays dépendant des fluctuations du marché sur les produits alimentaires. De fait, l'objectif du gouvernement de faire passer l'autosuffisance alimentaire du Japon à 50% d'ici à 2020 paraît, dans ces conditions, irréalisable.

 

L’agriculture biologique pourrait aussi, face à la concurrence de pays productivistes, connaître un sérieux revers. Les pro-TPP ne cachent d’ailleurs pas leur volonté d’accroître la productivité de l’agriculture japonaise et de mécaniser les campagnes. Mais surtout, la crainte des opposants, à tort ou à raison, est de voir la firme Monsanto manœuvrer en coulisses pour imposer ses semences OGM aux paysans japonais. Par ailleurs, la zone de libre-échange concerne également les services et les biens, ce qui suscite une certaine méfiance des industriels face aux produits à bas-coûts des autres pays asiatiques. Sans parler du dumping social que pourrait entraîner une telle concurrence.

 

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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 00:00

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Entrée du bar "Honeybee" à Akita en 2003

(cf. http://www.debito.org/roguesgallery.html)

 

 

C’était il y a un siècle et demi, en 1854. Les « Bateaux noirs » du Commandant Perry forçaient l’ouverture du Japon et mettaient fin à une période de deux siècles de fermeture, ce qu’on appelle au Japon, le « pays fermé » (sakoku). Depuis, par un jeu de va et vient entre un nationalisme insulaire et une histoire des flux migratoires qui reste encore à écrire, le Japon est un pays qui continue à se vivre en partie comme un « pays fermé ».

 

Pourtant, non seulement l’immigration existe au Japon, mais elle deviendra dans les années qui viennent un enjeu majeur en raison du vieillissement de la population. Pour l'heure, le nombre d’étrangers résidant au Japon reste relativement faible. On compte en effet deux millions d'étrangers dans les années 2000[1]. Les élites politiques japonaises sont en effet encore réticentes à l’ouverture à l’immigration. Un ancien haut-fonctionnaire du ministère des finances, aujourd’hui président d’une fondation influente, nous expliquait que le Japon ne pouvait s’ouvrir à l’immigration sous peine « d’avoir des émeutes raciales comme celle de 2005 en France ». Le cas des aides-soignantes Philippines est emblématique de ce refus d’une immigration durable : autorisées à venir travailler trois ans au Japon, elles doivent à l’issue de leur travail réussir le concours des infirmières. A cause d’une charge de travail très importante et de difficultés à maîtriser la langue japonaise en peu de temps, elles sont cependant qu’une poignée à réussir le concours chaque année. De fait, cela est souvent décrit comme une barrière à l’installation sur le long terme de travailleurs immigrés.

 

Clandestins au Japon

 

Certains étrangers restent donc illégalement au Japon une fois leur visa périmé. Désignés sous le terme de « résidents illégaux » (fuhô taizaisha) leur nombre est passé de 219 000 en 2004 à seulement 113 000 en 2009[2]. Ce déclin s’explique principalement par une politique de contrôle des flux migratoires très stricte, organisée sous la houlette du ministère de la Justice. Car si le Japon a une immigration plus faible qu’en France, sa politique est cependant plus ferme.

 

Du caractère « illégal » de certains immigrés découle l’existence au Japon des centres de rétention. En 2010, un incident dans le centre de rétention « Higashi-Nihon » de la préfecture d’Ibaraki a mis en lumière l’existence de ces prisons pour immigrés. Higashi-Nihon est le plus grand centre de rétention de l’Archipel – qui en compte 19 – et peut contenir jusqu’à 700 personnes. En mars 2010, suite au suicide d’un migrant - le deuxième en trois mois - les détenus déclenchèrent un vaste mouvement de grève de la faim[3]. Les migrants dénonçaient leurs conditions de détention, le manque de soins et de nourriture, les tarifs du téléphone pour pouvoir appeler un avocat et surtout la durée de détention qui peut atteindre plusieurs mois. Cette révolte en rappelle une autre, celle de l’incendie du centre de rétention de Vincennes en 2008[4]. Le traitement des "clandestins" reste une zone d’ombre de la société japonaise.

 

Banalisation du rapport entre immigration et criminalité

 

Par ailleurs, l’expression « délinquants étrangers » (gaijin hannin) qui établi un lien entre l’augmentation de la délinquance et la présence d’immigrés s’est progressivement imposée dans l’espace public[5]. L'argument selon lequel si le Japon s'ouvrait à l'immigration, il y aurait des émeutes comme en France (ou en Grande Bretagne) est couramment admis et diffusé dans les médias[6]. Cette stigmatisation des étrangers est en partie orchestrée par l’Agence de police nationale elle-même. Cette dernière a notamment lancé en 2004 une vaste campagne d'affichage nationale de la police contre les "criminels étrangers" et un site Internet permettant de "signaler" au bureau de contrôle de l'immigration des personnes sans papiers.

 

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Brassard du "Mouvement pour l'expulsion des criminels étrangers"

 

Les groupuscules d'extrême-droite japonais ont depuis fait de cette expression avalisée par l'Etat leur fond de commerce. C'est le cas par exemple du "Mouvement pour l'expulsion des criminels étrangers" (gaikokujin hanzai tsuihô undô)  qui peut se targuer d'être une NPO, ce qui signifie qu'elle est une association reconnue par l'Etat et considérée comme d'utilité publique. Une petite visite sur le site de l'organisation en question permet de comprendre rapidemment que "criminels étrangers" dans l'esprit de ces militants désigne l'ensemble des gaijin résidant au Japon. Un "reportage" de septembre 2011 invite par exemple le lecteur à découvrir le "spectacle atroce" de la ville d'Ôizumi de la préfecture de Gunma. Cette ville est composée à environ 10% d'immigrés Brésiliens, ce qui suscite l'effroi du narrateur : "A mesure que je m'approche de Ôizumi, la présence de Brésiliens dans le train se fait de plus en plus sentir, et à l'arrivée au terminus, ils forment une grande partie des passagers. [...] A peine sorti de la gare que déjà se dressent devant moi des magasins brésiliens! [...] Dans un restaurant, des hommes et des femmes se gavent de nourriture brésilienne [...] Devant un kombini (supérette ouverte 24/24), des jeunes sont attroupés. Ce sont tous des Brésiliens! On peut entrevoir ce que sera le futur de cette ville..." Ce mouvement d'illuminés racistes ne contribura sans doute pas à écrire le futur de l'archipel japonais. Mais la question demeure de savoir pendant combien de temps encore le Japon continuera à s'ériger comme une île-forteresse.

 

Philippe Tanaka

 


[1] Shipper, Apichai W. « Foreigners and Civil Society in Japan », Pacific Affairs, vol. 79, n°2, été 2006, p. 271.

[2]法務省入国管理局「本邦における不法残留者数について」平成21年1月1日現在。(http://www.moj.go.jp/nyuukokukanri/kouhou/press_090217-2.html ; Un pic de 293 000 résidents illégaux a été atteint en 1993.

[3] Minoru Matsutani, « Hunger strike at immigration center », Japan Times, May 13, 2010.

[4] L.D., « Un centre de rétention détruit par les flammes », Le Figaro, 23 juin 2008.

[5] Un magazine et manga à succès porte d’ailleurs le nom de « criminels étrangers » (gaijin hanzai)

[6] La comparaison avec les cas de pays étrangers est un constante au Japon. C’est ce que note également Éric Seizelet dans un article sur la criminalisation de l’étranger au Japon : « la thèse du conflit culturel est souvent invoquée de façon incantatoire dans les médias et la police, à partir des exemples tirés de la France et de l’Allemagne, mais sans être véritablement explicitée par des analyses sociologiques, et toujours dans le but de légitimer une exigence accrue de contrôle et d’éradication. » in Éric Seizelet, Laurence Husson, Yves Charbit, « La criminalisation de l'étranger au Japon. Le nouveau visage de la discrimination à l'ère de l'internationalisation », Revue européenne de migrations internationales, vol. 16 (1), 2000, p. 78

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 08:43

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Train tagué à Sapporo, 19 octobre

 

Un train a été retrouvé graffé mercredi dernier dans le métro de Sapporo, sur l'île septentrionale d'Hokkaidô, et il n'en a fallu pas plus pour attirer l'attention des médias japonais. Il faut dire qu'un élement interpelle la police en charge de l'enquête. Le même graffiti "Cute" a été retrouvé depuis août dans les métros de plusieurs grandes villes du Japon comme Kobe, Ôsaka, et même Fukuoka, au sud du Japon. Pour le moment, les enquêteurs privillégient donc l'idée qu'il s'agit du même groupe de graffeurs.En Europe, un tel "incident" passerait sans doute inaperçu car il est très courant de voir des trains recouverts de graffitis. A Paris, il arrive même que des trains soient graffés en marche.

 

 


 

Mais au Japon, les choses sont différentes et le cliché selon lequel tout est ordonné et propre correspond en grande partie à la réalité. Les graffitis et tags ne sont certes pas absents du paysage urbain dans les grandes villes du Japon, mais force est de reconnaître qu'ils sont rares.

 

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Le même tag à Ôsaka, 5 octobre

 

Il faut dire aussi que les contrevenants sont exposés au pays du soleil-levant à une sévère répression. Très peu sensibles à la calligraphie moderne du street art, les juges japonais n'hésitent pas à envoyer en prison les artistes graffeurs. En 2001, un étudiant en art de 21 ans accusé d'avoir tagué des trains fut condamné à 30 mois de prison. Plus récemment en 2008, un grafffeur slovaque a été condamné à plusieurs mois de prison par la cour de justice d'Ôsaka pour les mêmes raisons. L'affaire avait également attiré l'attention des médias japonais.

 

 

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20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 02:51

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Près d'un mois après la manifestation historique du 19 septembre, avec 60 000 personnes qui ont défilé à Tôkyô, les Japonais s'apprêtent à redescendre dans la rue ce samedi 22 octobre 2011. Samedi 15 octobre déjà, la manifestation "Occupy Tokyo" en solidarité avec les indignés aux Etats-Unis n'avait réussi à rassembler que quelques centaines de personnes, malgré l'orientation très antinucléaire donnée à l'action. Sur le même modèle, la manifestation du 22 octobre sera également une réponse à une manifestation antinucléaire s'étant déroulé aux Etats-Unis le 1er octobre. Organisée à l'appel de la Coalition antinucléaire de la capitale (shutoken hangenpatsu rengô), elle a reçu le soutien de l'ensemble des organisations qui forment la nébuleuse antinucléaire au Japon, et plus particulièrement de Matsumoto Hajime, fondateur du groupe de précaires "La Révolte des Amateurs" (Shirôto no ran), et figure populaire du mouvement d'opposition au nucléaire depuis avril 2011. 

 

Plus de sept mois après le début de la catastrophe nucléaire de Fukushima, "qui dépasse désormais celle de Tchernobyl" d'après les organisateurs, l'éventuelle sortie du nucléaire reste encore pour le gouvernement japonais qu'une vague hypothèse. L'enjeu est donc de taille, d'autant que l'oublie fait peu à peu son travail dans l'archipel. Bien que la découverte de "spots" radioactifs dans la capitale continue d'alimenter les journaux télévisés, l'accident pour beaucoup de Japonais appartient désormais au passé. Les effets d'annonce du gouvernement et de Tepco qui promettent un arrêt à froid des réacteurs d'ici à la fin de l'année, ainsi que l'achèvement du premier sarcophage pour le réacteur n°1 ont contribué à rassurer l'opinion publique.

 

Cependant, la crainte de la contamination radioactive des aliments reste palpable. A Tôkyô, ville dépendante des zones agricoles du Tôhoku, les sacs de riz de la préfecture de Fukushima peinent à trouver acheteurs malgré les propos rassurants du gouverneur. La crainte des conséquences à long terme de cet accident suffira-t-elle pour autant à engager une partie de la population dans l'action collective ? Les grosses manifestations mensuelles ont montré une tendance à la hausse de la participation. La manifestation de samedi sera donc un bon indicateur de la détermination des Japonais à aller oui ou non vers une société sans nucléaire.

 

 

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11 octobre 2011 2 11 /10 /octobre /2011 00:00

Les images qui suivent ce texte sont proprement insoutenables. Ce sont des photos quasiment inédites, des deux ouvriers morts par le syndrome d'irradiation aiguë dans l'accident nucléaire de Tôkai-Mura, au sud de Fukushima, en 1999. Ces photos sont apparus sur des blogs japonais et se sont rapidement répandus après la catastrophe nuléaire de Fukushima. A l'époque où je les ai trouvé, en avril, j'avais fait le choix de ne pas les diffuser.

 

Deux raisons me pousssent à le faire aujourd'hui: d'abord l'oubli, en France et dans une large partie du monde du drame humain de Fukushima, de cette région ruinée par la catastrophe, sept mois après qu'elle se soit produite. Ensuite, l'absence d'informations claires sur ce que sont devenus les milliers de liquidateurs de la centrale, ce qui laisse croire qu'ils effectueraient un travail anodin. Depuis mars, cinq personnes travaillant à la centrale de Fukushima Dai-Ichi sont mortes dans des conditions suspectes. Officiellement, c'est-à-dire selon Tepco, ces morts ne seraient pas du aux radiations subies par ces travailleurs.

 

Mais surtout la volonté de montrer ce que peut faire à l'homme le nucléaire quand tout s'emballe. Il faut alors tout montrer. C'est ce qu'exprimait HIROKAWA Ryûichi dans une interview à Télérama publié en juillet : « Je fais extrêmement attention au contexte ; en revanche, lorsque je suis sûr de leur provenance, je n'hésite jamais à publier des images choquantes. Il faut montrer que la guerre est sale, les catastrophes inhumaines, et qu'au milieu de tout cela, les gens souffrent, meurent. Tout ce qui banalise les conflits ou leur donne une dimension héroïque est à proscrire. »

 

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L'accident de criticité de Tôkai-mura s'est produit le 30 septembre 1999 dans une usine d’enrichissement d’uranium. La situation de criticité, c'est-à-dire d'une réaction en chaîne de fission involontaire et hors contrôle, dura pendant plus de 20 heures. Les conséquences d'un accident de criticité en terme de contamination radioactive peuvent être désastreuses. 

 

La cause de l'accident relève d'une simple erreur humaine. Lors d'une opération d'enrichissement d'uranium, les employés versèrentpar mégarde 16 kg d'uranium dans un récipient au lieu des 2,4 kg prévus normalement. Une réaction s'enclencha automatiquement. Alors qu'une fuite radioactive avait lieu, il fallut attendre une heure avant que les habitants du village de Tôkai soient évacués dans une zone de 350 m et un confinement décrété par la préfecture d’Ibaraki pour 310 000 personnes dans un rayon de 10 kilomètres. Trois employés directement impliqués dans l’accident furent gravement atteint et deux sont morts dans les mois qui ont suivi l’accident. Par ailleurs, 225 travailleurs de l’usine furent gravement touchés par l’irradiation, auquel viennet s’ajouter 207 habitants. Avant Fukushima, cet accident, classé au niveau 4, était considéré comme le plus grave de l'histoire du nucléaire japonais.

 

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Cette chronologie montre l'évolution de la santé de SHINOHARA Masato, 40 ans, l'un des trois ouvriers atteint du syndrome d'irradiation aiguë suite à l'accident de criticité de Tôkai-mura. Le 30 septembre (2ème photographie), son visage et ses deux bras sont exposés à une radioactivité de 10 sieverts. A partir du 10 octobre, en plus des blessures, Shinohara souffre de diarrhées et de troubles mentaux. Au 10 novembre, sa peau commence à se décoller et plus de 70% en tout va se détacher. Le 20 décembre, une transplantation de peau est effectuée sur ses mains. Le 4 janvier, une transplantation de peau est effectuée sur son visage. Le 4 janvier 2000, en raison d'une détérioration de son ADN, Shinohara perd sa capacité à régénérer sa peau. Le 27 avril, sept mois après son irradiation, Shinohara Masato décède des suites de son irradiation. Ce sera le deuxième décès constaté après celui de Ôchi Hisashi en décembre.

 

Philippe Tanaka

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9 septembre 2011 5 09 /09 /septembre /2011 11:08

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Yoshihiko Noda et John Lipsky, 8 juin 2011

 

La dette de l’Etat japonais qui a atteint fin août 210% du PIB est sans nul doute la plus importante de tous les pays de l’OCDE, et le coût causé par la reconstruction et la gestion de la catastrophe nucléaire risquent de l’aggraver encore. La question consistant à  savoir si le Japon subira à son tour un traitement de choc via une politique de rigueur se pose de plus en plus. Qu’en est-il pour le moment et comment expliquer le calme relatif des marchés concernant cette dette ?

Un faisceau d'éléments laisse penser que le Japon pourrait s’engager dans une politique de rigueur budgétaire. Début juin déjà, le directeur du Fonds monétaire international (FMI) John Lipsky en visite pendant 10 jours dans l’Archipel n’avait pas mâché ses mots en encourageant fermement le gouvernement japonais à tripler la TVA pour « réduire sa dette publique et maintenir la confiance des marchés. »  Une mesure que le gouvernement japonais n’a pas encore prise, en raison de l’impopularité de cette taxe.

Depuis, le pays a vu sa note dégradée à Aa3 par l'agence de notation Moody's, en raison d’inquiétudes sur la capacité de l'Etat japonais à rembourser sa dette sur le long terme. Standard & Poor’s et Fitch lui ont emboîté le pas en attribuant au pays la note AA-.

Le remplacement de KAN Naoto au poste de premier ministre par l'ancien ministre des finances, NODA Yoshihiko, réputé favorable à la mise en place de mesures d'austérités budgétaires, n’augure de fait rien de bon pour le peuple japonais. Lors de sa première conférence de presse, le premier ministre Noda a ainsi affirmé que la réduction de la dette publique serait une des priorités du gouvernement, au côté de la reconstruction ou de le gestion de la crise nucléaire de Fukushima. Cette réduction devrait se faire par une hausse des impôts a ajouté Noda, sans donner toutefois plus de précisions.

Pourtant, le gouvernement japonais, à la différence des autres pays de l’OCDE, avance à pas mesurés sur cette question de la dette publique, malgré son ampleur au Japon. Deux explications à cela. D’abord, d’un point de vue économique, la dette de l’Etat japonais est détenue à plus de 90% par… les épargnants japonais ! Une situation qui était d’ailleurs celle des autres pays avant qu’ils ne fassent le choix durant le tournant libéral à la fin des années 1980 d’aller emprunter massivement sur les marchés financiers.

L’autre explication de cette retenue est politique. Le Parti démocrate japonais (PDJ) avait été élu en 2009 sur un programme social, fortement marqué à gauche. Disons le simplement, parmi les nombreuses mesures promises, peu on été appliqué. Le déplacement de la base américaine de Futenma, dans la préfecture d’Okinawa a été un véritable échec pour le premier ministre HATOYAMA Yukio. La promesse de donner le droit de vote aux étrangers a été renvoyé aux calendes grecques. Le projet de rendre les autoroutes gratuites quasiment avorté. Le PDJ est de fait tiraillé entre plusieurs tendances, certains poussant à la rigueur, d’autres par conviction ou par calcul politique voulant mettre en place des mesures sociales. 

 

Philippe Tanaka

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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 20:00

 

 


Conférence de presse de HIRAI Norio, 12 octobre 1996

 

 

Le Japon qui n’ose pas interrompre le projet

 

Dans le monde, le temps de l’énergie nucléaire est bientôt terminé. En février 1996, les Etats-Unis ont déclaré leur projet de diminuer le nombre de centrales nucléaires américaines de moitié d’ici 2015. Le président a également ordonné d’arrêter l’extraction du plutonium. Il est si redoutable qu’ils ont arrêté même les recherches scientifiques.

Les Etats-Unis, comme l’Angleterre et l’Allemagne, ont déjà arrêté les centrales surrégénératrices où l’on brûle du plutonium comme celle de Monju.  L’Allemagne a stoppé celle qu’elle avait achevé et a construit un parc de loisir à la place. La plupart des pays ont renoncé car ils ont compris que c’est impossible de produire de l’électricité à partir du plutonium. Le gouvernement japonais doit savoir qu’il a commis une erreur. Mais il n’a pas encore abandonné le plutonium. Il a même annoncé la reprise du projet.

 

Pourquoi le Japon n’abandonne pas ? Parce que c’est un pays qui n’a pas assez de courage pour interrompre les projets déjà votés. C’est vraiment dangereux, mais je peux vous donner beaucoup d’exemples montrant ce caractère du gouvernement. La politique nucléaire du Japon est vraiment mal organisée. Le gouvernement n’a pas réfléchi aux conséquences. Il espérait toujours que la situation s’arrangerait avec le temps. Il était toujours irresponsable dans ses décisions. Des décennies sont déjà passées, et il n’a même pas trouvé de solution pour traiter ses déchets nucléaires.

 

Un autre problème : auparavant, il y avait toujours beaucoup d’étudiants dans le domaine de l’énergie nucléaire. Désormais, les jeunes ne choisissent plus cette spécialité, qui a disparu de presque toutes les universités, comme de l’Université de Tokyo. Les étudiants ne veulent même plus faire de recherche fondamentale dans ce domaine. Ainsi les laboratoires de recherche d’Hitachi et Toshiba ont été réduits par trois. Ils se consacrent plus pour la recherche sur les turbines à gaz de la cogénération, des réacteurs plus efficaces pour produire de l’électricité et de l’eau chaude en même temps. Même les fabricants commencent à abandonner le nucléaire. M.r Takehisa Shimamura, ancien chef du Centre du nucléaire, a publié un livre intitulé « le sermon du nucléaire ». Il y écrit « Le gouvernement japonais s’amuse à justifier ses actes du passé sans réfléchir. Ce n’est pas qu’il n’y a pas assez d’électricité. C’est qu’il possède trop d’uranium et de plutonium inutiles, l’uranium et le plutonium qu’il n’a pas osé refuser. Et maintenant, pour prouver qu’il ne produit pas des armes nucléaires, il construit de plus en plus de centrales, la démonstration de l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire ». Je pense qu’il décrit très bien la nature de ce pays.

 

On ne peut ni démonter, ni démolir

 

La première centrale nucléaire commerciale au Japon a démarré en 1966 dans la commune de Tokaido, dans le département d’Ibaraki. C’était un réacteur anglais d’une puissance de 160 mégawatts. Depuis, des centrales américaines ont été installées, et le Japon s’est même mis à construire ses propres centrales. Actuellement, 51 centrales nucléaires fonctionnent dans ce petit pays, le plus grand étant de 1350 mégawatts.

 

On les a mises en route sans savoir concrètement comment les démonter ni les démolir, ni comment traiter leurs déchets. Le réacteur en acier, bien que d’une grande épaisseur, se fragilise à cause des quantités colossales de radioactivité, on les avait donc construites pour une exploitation de 10 ans, après quoi le démantèlement et la démolition étaient prévus. Mais en 1981, on s’est aperçu que les plans de démantèlement et de démolition de la centrale nucléaire de Fukushima, qui avait alors fonctionné 10 ans, n’étaient pas du tout réalisables. Le Parlement a même discuté sur le fait que ce réacteur ne pouvait plus résister aux rayonnements ionisants. A l’époque, j’ai participé aussi à la recherche de solutions. Nous avons tous les jours étudié différents modes de démolition. Mais nous avons seulement compris que, pour démonter et démolir cette centrale nucléaire pleine de radioactivité, des dépenses représentant plusieurs fois le budget de sa construction seraient nécessaires, et qu’une irradiation trop importante des ouvriers serait inévitable. Car on ne peut travailler que quelques dizaines de secondes près du réacteur si l’on veut respecter la norme.

 

Tout est réalisable sur le papier, mais concrètement, les ouvriers doivent tout faire à la main, avec l’irradiation que cela implique. On ne peut donc rien faire avec cette radioactivité, ni démonter, ni démolir la centrale. Certaines personnes parlent d’envoyer des robots, mais les nombreuses recherches n’ont pas encore réussi à produire des robots qui ne se dérèglent pas à cause de la radioactivité. Finalement, concernant la centrale de Fukushima, on a conclu que la démolition était irréalisable. Le fabricant américain qui a vendu cette centrale a envoyé des ouvriers au Japon, et il les a fait réparer le réacteur en les exposant à des quantités de radioactivité inimaginables par rapport à la norme japonaise. Aujourd’hui, cette centrale fonctionne toujours. Alors qu’on avait prévu de l’utiliser 10 ans, elle a déjà fonctionné plus de 30 ans. Au Japon, il y a 11 centrales que l’on exploite toujours malgré leur vieillissement, cela m’inquiète beaucoup.

 

Le réacteur nucléaire de 100 kilowatts destiné à la recherche s’est arrêté suite à une fuite de radioactivité dans l’Université Industrielle Musashi à Kawasaki, dans le département de Kanagawa. On estime qu’il aurait fallu 2 milliards de yens pour la réparation et 6 milliards de plus pour le démantèlement. Le budget annuel de l’Université ne suffit même pas pour la démonter. Ils sont donc obligés de l’arrêter et l’entretenir jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de radioactivité. Si cela avait été un grand réacteur de mille mégawatts, on n’aurait vraiment rien pu faire.

 

La surveillance et l’entretien après la fermeture  

 

Pourquoi on ne peut pas démonter une centrale nucléaire? Comme elle fonctionne avec de l’eau et de la vapeur, on ne peut pas la laisser sans entretien après l’arrêt. Elle se rouillerait très vite et il y aurait des fuites de radioactivité par des trous. Un seul démarrage avec du combustible nucléaire suffit pour polluer la centrale. Et une fois polluée, on ne peut plus la laisser se reposer, ni la démonter, ni la démolir.

 

Il y a beaucoup de centrales nucléaires qui ont été fermées dans des pays développés. Elles sont fermées car ils ne peuvent pas les démonter ni les démolir. Fermer une centrale nucléaire, ça veut dire qu’on arrête de produire de l’électricité et qu’on retire le combustible. Mais il y a encore beaucoup de choses à faire. Tout de suite, le Japon compte 54 réacteurs nucléaires pour produire de l’électricité, 51 en fonctionnement et 3 en construction. Il y en a plusieurs qui sont trop dangereux pour continuer à les exploiter. Il ne faut pas oublier les réacteurs pour la recherche possédés par des universités et des entreprises. Donc dans tout le Japon, il y a 76 réacteurs, de 100 kilowatts à 1350 mégawatts. Mais je me demande si les compagnies d’électricité vont continuer à surveiller sérieusement les centrales fermées qui ne produisent plus d’électricité ni d’argent. D’un autre côté, elles cherchent à construire de nouvelles centrales et à agrandir celles qui sont déjà construites. Par exemple, elles veulent ajouter un 5ème réacteur sur le site de Hamaoka qui se trouve sur un endroit très dangereux par rapport à la faille qui provoque souvent des tremblements de terre dans la région de Tokai. A Fukushima, elles ont ajouté un nouveau réacteur sur le terrain de football. Pour des nouvelles installations, elles veulent construire des centrales à Makimachi dans le département de Nigata, Ashihama du Mie, Kaminoseki du Yamaguchi, Suzu du Ishikawa, et Ooma et Toudu d’Aomori. Elles envisagent d’avoir de 70 à 80 réacteurs d’ici 2010. J’ai peur que mes mots soient brutaux mais je n’arrive pas à m’empêcher de penser que ce pays est devenu fou.

 

Bientôt, la fermeture des vieilles centrales nucléaires va sûrement venir. C’est un grand problème. Imaginez des centrales nucléaires fermées qui apparaissent partout dans le Japon dans l’avenir assez proche. Vous ne pensez pas que c’est non seulement inquiétant mais macabre ?

 

Les déchets nucléaires qu’on ne sait même pas traîter

 

Il faut aussi parler des déchets nucléaires qu’on produit chaque fois qu’on fait tourner les réacteurs, ça veut dire tous les jours. En parlant déjà des déchets nucléaires de faible activité, il y en a 800 mille fûts dans le Japon. On utilise le mot faible mais il y en a qui sont tellement forts en radioactivité qu’on peut recevoir la dose létale en restant uniquement 5 heures à côté.

 

Depuis le démarrage de la première centrale nucléaire au Japon jusqu’en 1969, dans toutes les centrales, on mettait tous les déchets nucléaires dans des fûts et les jetait dans les mers à proximité. A l’époque, c’était normal. Quand je travaillais dans la centrale de Tokai du département d’Ibaraki, les sous-traitants emportaient les fûts en camion et ils les jetaient au large de Chiba en bateau.

 

Mais justement c’est avec cette histoire que j’ai commencé à douter qu’il y a quelque chose qui n’est pas clair dans les centrales nucléaires. Les fûts métalliques se rouillent au bout de 1 an dans la mer. Je me suis demandé ce qui se passerait avec les déchets nucléaires qui étaient dans les fûts et les poissons qui habitent dans la mer.

 

Maintenant, on rassemble les déchets nucléaires à Rokkasho dans le département d’Aomori. Ils prétendent surveiller 3 millions de fûts de déchets nucléaires pendant 300 ans. Mais je me demande déjà si il existe le fût qui fait de l’usage pendant 300 ans. Et durera t elle aussi cette entreprise sous-traitante pendant si longtemps? Qui peut assurer tous ces problèmes? Et puis, nous allons parler des déchets nucléaires de haute activité. C’est le déchet qui reste après l’extraction du plutonium du combustible usé. Le Japon commande cette extraction à l’Angleterre et à La France. En 1995 la France a retourné 28 barres de déchets de haute radioactivité. Ce sont des mélanges de déchets de haute radioactivité et de verre enfermés dans un container métallique. J’ai entendu que le fait de rester 2 minutes à côté de ce container suffit pour tuer quelqu’un. Le gouvernement dit qu’il va garder ces barres fortement radioactives pendant 30 ou 50 ans tout en les refroidissant à Rokkasho du département d’Aomori et les transporter quelque part ailleurs pour les enfouir en profondeur. Quelque part qu’il ne sait pas encore où ça pourrait être. Dans tous les autres pays, ils planifient l’enfouissement des déchets nucléaires de haute radioactivité, mais il y en a aucun qui l’a déjà accompli. Personne ne connaît la solution.

 

Pour le bâtiment de la centrale nucléaire elle même, le gouvernement japonais envisage de la fermer hermétiquement pendant 5 ou 10 ans et l’enterrer en dessous du terrain où la centrale a été, après l’avoir démolie en petits morceaux et mis en fûts métalliques. C’est un projet très optimiste mais la démolition d’un seul réacteur donnera des dizaines de milliers de tonnes de déchets plein de radioactivité. Comment peut on trouver la place pour tous ces déchets dans un pays où on manque même de place pour jeter les ordures ménagères? En tout cas, c’est bien clair que le Japon sera encombré de déchets nucléaires un jour. Il faut faire quelque chose. Il faut qu’on arrête les centrales nucléaires aussi vite que possible. Il y a environ 5 ans, j’ai été faire une conférence sur mon travail à Hokkaido. Quand j’ai dit « on va continuer à surveiller les déchets nucléaires pendant 50 ans ou 300 ans », une collégienne a levé sa main. Elle a crié « J’ai une question. En parlant de la surveillance des déchets qui dure 50 ou 300 ans, est ce que c’est vous qui allez le faire? Non, ce n’est pas vous, les adultes d’aujourd’hui, c’est nous, la prochaine génération, et les générations qui suivent. Mais nous, nous n’avons pas envie de le faire !! » Est ce que quelqu’un peut donner une réponse à cette fille ?

 

Quand on dit « surveiller 50 ans ou 300 ans », peut-être ça vous donne l’impression que tout sera fini au bout de ces durées. Mais si il y a toujours des centrales nucléaires qui fonctionnent, ce sont des 50 ans et 300 ans qui se renouvellent pour toujours.

 

L’irradiation et la discrimination affreuse des habitants

 

Le gouvernement et les compagnies d’électricité ont menti pendant des dizaines d’années en disant que les centrales nucléaires japonaises n’avaient jamais émis de la radioactivité à l’extérieur. Mais depuis quelques temps, ils ne peuvent plus continuer leurs mensonges. Il y a de la radioactivité qui sort des cheminées très hautes des centrales nucléaires. Très précisément, c’est la compagnie qui la rejette volontairement. Comme elle la rejette 24 heures sur 24, les habitants à côté prennent de la radioactivité tout au long de l’année

 

J’ai reçu une lettre d’une jeune femme de 23 ans. J’ai vu des traces de larmes sur l’enveloppe. Elle m’a écrit « J’ai trouvé un travail à Tokyo et rencontré un homme. Nous nous sommes fiancés et nous avons déjà fini la pré cérémonie du mariage avec la famille. Mais il a subitement rompu nos fiançailles. Il m’a expliqué que ce n’est pas du tout de ma faute et il aimerait bien aussi se marier avec moi. Mais ses parents se sont aperçus que j’ai grandit à Atsuga dans le département de Fukui et il y a plus d’enfants leucémiques à côté des centrales nucléaires. Comme ils n’ont pas envie d’avoir leur petit enfant leucémique, ils ne sont plus d’accord avec notre mariage. Dites-moi, pourquoi je dois subir une telle chose. »  Qui a droit de faire vivre un tel drame à cette jeune femme ? En plus, je connais plein d’autres histoires pareilles.

 

Cette histoire n’est pas arrivée à côté d’une centrale nucléaire. Elle est arrivée à Tokyo. Est ce que vous pouvez approuver sans aucun souci le mariage entre un homme qui a déjà travaillé dans les centrales nucléaires avec votre fille ou la femme qui a vécu à côté d’une centrale nucléaire comme elle avec votre fils? Les jeunes doivent également se sentir concernés car vous pouvez très bien tomber amoureux de quelqu’un d’irradié. Je sais qu’en parlant de cette discrimination, je pourrais provoquer encore plus de discrimination. Mais il faut que je vous informe. Pour les gens qui sont déjà opposés aux centrales nucléaires, j’aimerais bien que ce problème soit un de leurs arguments et pas seulement parce que ils ont peur des accidents. Ce n’est pas seulement la Nature et la santé humaine que les centrales nucléaires détruisent, elles détruisent aussi le coeur des hommes.

 

Puis-je avoir des enfants ?

 

Pour finir, je vous raconte une histoire qui m’a beaucoup choqué. Une histoire qui m’est arrivée au cours d’une conférence organisée par le syndicat des instituteurs à Kyowa de Hokkaido qui se situe à côté de la centrale Tomari. Je ne manque pas d’en parler chaque fois. J’aimerais bien que vous vous rappeliez de cette histoire même si vous oubliez les autres.

 

La conférence a eu lieu le soir. Il y avait environ 300 personnes, à peu près moitié de parents et moitié d’instituteurs et professeurs. Mais il y avait aussi quelques collégiens et lycéens car ils pensaient que les centrales nucléaires sont des problèmes de leur génération et pas seulement ceux des adultes. Une fois que j’ai eu fini mon discours, j’ai demandé si il n’y avait pas de questions. Une fille de deuxième année de collège a levé sa main en pleurant et elle s’est exprimée :  « Vous, les adultes qui se sont réunis ce soir, vous êtes tous des menteurs et des hypocrites. Je suis venue ici aujourd’hui pour voir quelle tête vous faites. Les adultes d’aujourd’hui, notamment ceux qui sont là, vous êtes toujours en train de faire semblant d’agir pour les enfants pour tous les choses. Le problème des pesticides, les terrains de golf, les centrales nucléaires. Moi, je vis à Kyowa juste à côté de la centrale de Tomari. Je reçois de la radioactivité sans cesse. J’ai lu qu'à Sellafield en Angleterre, à côté de l’usine nucléaire, il y a plus d’enfants leucémiques qu’ailleurs. Moi, en tant que fille, je rêve de me marier un jour. Est ce que je peux avoir des enfants? »

Cette fille a demandé en pleurant aux 300 adultes qui se trouvaient devant elle. Mais personne ne pouvait lui répondre.

Elle a continué : « Si vous savez que les centrales nucléaires sont dangereuses, pourquoi vous n’avez pas manifesté au moment de la première construction? Pourquoi vous ne manifestez que maintenant? En plus, vous avez même laissé construire le deuxième réacteur. Je préfère ne pas avoir d’électricité qu’avoir la centrale nucléaire. » Justement, le deuxième réacteur de la centrale Tomari venait d’entamer sa mise en route.

 

« Je ne comprends pas pourquoi vous faites cette conférence si tard. Si j’étais un adulte qui avait des enfants, j’arrêterais la centrale même au risque de ma vie. » Elle a ajouté en pleurant « Maintenant avec le deuxième réacteur, je reçois 2 fois plus de radioactivité. Mais je n’abandonnerai pas Hokkaido. » Je lui ai demandé si elle avait déjà confié son inquiétude à sa mère ou à son professeur. Elle m’a répondu « Je sais que ma mère et mon professeur sont ici aujourd’hui. Je ne leur ai jamais posé des questions. Mais entre les filles de la ville on en parle tout le temps qu’on ne peut pas se marier ni avoir des enfants. »

 

Les professeurs n’étaient pas au courant que leurs élèves ressentaient une telle inquiétude. Ce ne sont pas uniquement les 8 ou 10 km de rayon autour de la centrale qui est concernés. Beaucoup de collégiens et lycéens ressentent la même chose dans la zone des 50 ou 100 km autour de la centrale. J’aimerais bien que vous pensiez toujours à ces jeunes.

 

On ne peut jamais être en sécurité si la centrale nucléaire ne disparait pas. 

 

J’espère que vous avez bien compris ce qu’est une centrale nucléaire, en lisant ce texte. Certainement, l’accident grave de Tchernobyl a aussi effrayé beaucoup de Japonais. Mais j’imagine que beaucoup de gens, surtout ceux qui habitent au loin, dans les grandes villes, ont peur de manquer d’électricité si on ferme les centrales nucléaires.

Mais c’est le résultat des propagandes qu’ils font en dépensant beaucoup d’argent. « Les centrales nucléaires, c’est une utilisation pacifique de l’énergie atomique. » « Vous n’avez pas besoin d’avoir peur. Les accidents n’arriveront jamais dans les centrales nucléaires japonaises. » « Le Japon manque de sources d’énergie. Les centrales nucléaires nous sont indispensables. »  Ce sont des propagandes du gouvernement et des compagnies d’électricité. Et la réalité, comme l’accident de Monju, ils essayeront toujours de la cacher.

 

C’est bien vrai que les centrales nucléaires produisent de l’électricité. Mais j’ai constaté en travaillant 20 ans, avec mes yeux et même avec mon corps qu’elles fonctionnent toujours en irradiant les ouvriers. Et puis les gens qui habitent à côté souffrent, en se débattant entre ceux qui sont pour et contre avant l’installation, et en étant irradiés et discriminés après la construction. Vous devez savoir qu’un accident dans une centrale nucléaire provoque des terribles conséquences, ni croire qu’il n’y a pas de problème si l’accident n’arrive jamais? Que c’est une utilisation pacifique? 

 

Non, tout cela n’est pas vrai. Ce n’est pas pacifique, si il y a des ouvriers qui meurent à cause de l’irradiation, comme moi, et des gens qui souffrent à côté des centrales. En plus, il ne faut pas confondre la sûreté et la sécurité. Si il y a des centrales nucléaires, il n’y a plus rien de sûr. En plus, même si le nucléaire produit de l’électricité en ce moment, l’entretien des déchets nucléaires pour des dizaines de milliers d’années demandera une énorme quantité d’électricité et de pétrole. C’est sûr que ça demandera plus d’énergie qu’on en a produit tout de suite grâce au nucléaire. D’ailleurs, ce sont nos descendants qui seront obligés d’entretenir toutes les centrales fermées et leurs déchets.

 

Pour toutes ces raisons, je vous demande de regarder le visage de vos enfants et vos petits-enfants tous les matins, et réfléchir si le Japon peux continuer à construire des centrales nucléaires. Ce n’est pas uniquement le risque de l’accident, mais il y a aussi le risque du tremblement de terre. Le désastre irrémédiable va arriver si on continue ainsi. Je veux que vous sachiez cette réalité. Je manifeste pour ne plus construire de centrales nucléaires. Je suis contre les nouvelles installations de centrales nucléaires avec conviction. Et je pense qu’il faut arrêter celles qui sont en fonctionnement. Tant que les centrales nucléaires existeront, la tranquillité n’existera pas sur la Terre. Laissons la Terre jolie pour nos enfants.

     

HIRAHI Norio

  

(Traduction du Japonais en Français effectuée par Tomomi DUFILS en Avril 2011)

 

* Vous pouvez consulter également le témoignage de KAWAKAMI Takeshi, un ancien "gitan" du nucléaire, qui intervenait au coeur des réacteurs

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