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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 09:27

Dimanche 10 avril, le mouvement antinucléaire a réussi à faire descendre dans les rues de Tôkyô plus de 15 000 personnes, contre quelques centaines il y a une semaine.  Une mobilisation sans précédent dans dans l'Archipel depuis 20 ans.

 

Selon l'agence de presse Kyodo, ce sont en effet 17 500 personnes qui ont participé à deux manifestations dans la capitale pour protester contre les centrales nucléaires. Reuters, qui fait office de police locale, n'en a vu pour sa part que 5000.

 

 

 

La première manifestation a lieu à la station Koenji de Tokyo et fut la plus massive avec 15 000 participants. L'appel à cette manifestation avait été relayé via un compte dédié sur Twitter, http://410nonuke.tumblr.com/, ce qui expliquerait le succès de cette manifestation. "J'ai été informé de cette manifestation par Twitter. Maintenant, il est temps d'arrêter les centrales nucléaires" explique Takashi Kamiyama qui a participé à la manifestation avec ses deux enfant. "Je veux faire ce que je peux pour les enfant."

 

 

Rassemblement en début de manifestation au parc Koenji, 10 avril 2011

 

 

Comme l'explique une des organisateurs, "c'est un fait nouveau de pouvoir rassembler autant de monde sans aucune organisation de masse. Se joindre sur Internet nous donne un grand pourvoir."

 

Au parc Shiba de Tôkyô, 2500 personnes ont manifesté pour l'arrêt de la centrale d'Hamaoka, au sud de Tôkyô, construite au dessus d'une faille sismique important et potentiellement proche de l'épicentre du "big one". Les antinucléaires craignent qu'une nouvelle catastrophe nucléaire se produisent dans cette centrale.

 

Serge Tank

 

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 17:03

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Alors que la situation s’aggrave d’heure en heure à la centrale de Fukushima, faisant craindre une catastrophe nucléaire plus grave que celle de Three Miles Island, le monde découvre avec étonnement l’existence de nombreuses centrales nucléaires dans cet archipel secoué par les tremblements de terre. Car si le Japon est le pays des cerisiers en fleurs et des mangas, c’est aussi avec ses 55 réacteurs, le troisième producteur d’énergie nucléaire au monde, après les Etats-Unis et la France.

 

La production d'électricité est assurée par dix entreprises régionales dont la Compagnie d’électricité de Tôkyô (Tepco) qui gère le plus important parc de centrales avec Kashiwazaki-Kariwa et Fukushima. L’Archipel dépend ainsi à 30% du nucléaire pour son électricité[1] et à 12% pour son énergie primaire[2]. Bien que ces compagnies d’électicités soient toutes privées, l'Etat joue un rôle très important pour l'implantation de centrales nucléaires.

 

L’établissement d’une industrie nucléaire dans un pays ayant connu par deux fois le feu nucléaire peut surprendre. Et de fait, la population japonaise a toujours entretenu un rapport difficile avec son industrie. La plupart des sondages montrent depuis la fin des années 1980 un net rejet du nucléaire mais le mouvement antinucléaire n’a jamais réussi à faire sortir le pays du nucléaire. Les luttes locales menées par les habitants ont cependant freiné les ambitions du METI, le puissant ministère du commerce et de l’industrie qui tente depuis le choc pétrolier de 1973 de faire passer la part du nucléaire dans la production d’électricité au dessus des 50%, sur le modèle de la France.

 

Une filière nucléaire contestée

 

Interdit pendant l’occupation du Japon par les forces alliées (1945-1952), le programme de recherche sur l’énergie nucléaire est officiellement lancé en 1955 par le gouvernement japonais. Dès le début, les promoteurs du nucléaire doivent faire face à un puissant mouvement antinucléaire. Celui-ci n’apparaît pas sur les ruines d’Hiroshima et Nagasaki contrairement à une idée répandue mais suite à la contamination d’un bateau de pêche par un essai nucléaire américain au large de l’atoll de Bikini, en 1954. La rumeur de la dispersion de thons radioactifs dans les marchés créa une psychose encore présente dans les mémoires aujourd’hui. Trois organisations antinucléaires voient alors le jour : la Gensuikyô, soutenu par les communistes, la Gensuikin soutenu par les socialistes et la Kakkinkaigi liée à la droite. Cependant toutes se concentrent sur le nucléaire militaire et négligent le nucléaire civil, quand elle ne l’approuve pas franchement comme c’est le cas de la Kakkinkaigi.

 

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Le MITI, dans les années 60, organise les premières études topographiques et géographiques des zones côtières afin de déterminer les sites répondant aux critères techniques pour accueillir de futures installations nucléaires. La présence d’eau, indispensable pour refroidir le cœur de la centrale et les risques sismiques sont pris en compte, ainsi que la force de la société civile locale. Les différents rapports de  Japan Atomic Industrial Forum (JAIF), un des lobby financés par les promoteurs du nucléaire, précisent toujours si des coopératives de pêche sont présentes dans les lieux choisis. En effet, les pêcheurs, au côté des paysans et des femmes, comptent parmi les opposants les plus tenaces à l’industrie nucléaire. Ils redoutent la construction des centrales pour leur santé mais aussi pour l’impact économique sur leur activité que fait peser le risque de contamination, qu’ils appellent la « rouille nucléaire. »

 

Le mouvement antinucléaire s’organise véritablement à partir des années 1970, avec l’émergence de nombreuses organisations comme le Citizen’s Nuclear Information Center (CNIC) dont le but est de fournir une contre-information scientifique aux citoyens. Avec l’accident de Tchernobyl en 1986 qui choqua beaucoup les Japonais, le mouvement se renforce. Le Japon a fait le choix de la technologie américaine – les réacteurs à eau légère – comme la plupart des pays[3]. Mais au lieu d’essayer d’améliorer cette technologie, le pays s’est concentré sur l’étude et la recherche de technologies nouvelles. Résultat : face à un désintérêt pour les centrales nucléaires, de graves problèmes dans la sécurité et la maintenance des sites sont apparus.

 

Incidents nucléaires à répétition

 

Les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir avec quelques incidents célèbres. En 1995, le surgénérateur de Monju, équivalent à la centrale Phénix en France, connaît une fuite importante de sodium provoquant un immense incendie . Le Power Reactor and Nuclear Fuel Development Corp. (PNC) en charge de la filière surgénératrice reconnaît avoir dissimulé des informations et des photographies et son vice-directeur Nishimura Shigeo se suicide à l’issue d’une conférence de presse. Ce réacteur expérimental a été remis en fonctionnement en mai 2010.

 

 


 

L’accident a d’importantes conséquences politiques. Les élus des préfectures de Fukui, Niigata et Fukushima – qui a elles seules rassemblent 60% des centrales nucléaires – demandent à ce que l’Etat établisse les causes et les responsabilités dans cet accident. L’enlisement et la difficulté de l’industrie nucléaire japonaise à faire accepter ses centrales à la population est rendu visible par le délai de construction qui devient de plus en plus long. Alors qu’il fallait sept ans en moyenne dans les années 1970 pour construire une centrale, il en faut désormais seize.

 

Deux autres accidents mortels ont eu lieu ces dernières années. Le 30 septembre 1999, un accident de criticité se produit dans l’usine d’enrichissement d’uranium de Tôkai-mura, préfecture d’Ibaraki. Deux travailleurs meurent et 225 sont gravement touchés par l’irradiation, auquel s’ajoute 207 habitants[5]. Les habitants du village de Tôkai sont évacués et le confinement est décrété par la préfecture d’Ibaraki pour 310 000 personnes dans un rayon de 10 kilomètres.

 

En 2004, une fuite de vapeur radioactive a lieu dans la centrale nucléaire de Mihama, tuant cinq personnes et en blessant sept autres. C’est pour l’heure l’accident du nucléaire civil le plus meurtrier qu’est connu le Japon. Enfin en 2007, un tremblement de terre dans la région de Niigata avait gravement endommagé la centrale de Kashiwazaki-Kariwa. Là encore, Tepco avait nié toute fuite radioactive alors même que plus de 1000 litres d’eau radioactive s’était déversé dans la mer.

 

Rokkasho-mura, la déchetterie du nucléaire

 

Outre ces incidents, l’industrie nucléaire connaît des déboires depuis plus de vingt ans dans le complexe nucléaire de Rokkasho-mura qui rassemble sur quelques kilomètres carrés une usine d’enrichissement d’uranium, un centre de stockage des déchets faiblement radioactifs, un centre de stockage « temporaire » de déchets hautement radioactifs – les fameux déchets japonais de La Hague – et une usine de retraitement des déchets nucléaires, construite grâce à un transfert de technologie d’Areva. Une usine du cycle du combustible unique au monde que les habitants du coin ont rebaptisé la « déchetterie du nucléaire » (kaku no gomi suteba). Les opposants locaux ont usé de tous les moyens possibles pour faire cesser le projet : pétitions, élections locales, manifestations rassemblant plusieurs milliers de personnes dans les années 1980, blocus du port par les pêcheurs lors de l’arrivée des déchets nucléaires. Rien ne changea la marche des industries nucléaires et des compagnies d’électricités rassemblées au sein du conglomérat JNFL et décidées à faire de Rokkasho la « Mecque du nucléaire ». Le projet s’accompagna de plus de la création de nombreux emplois pour la préfecture d’Aomori, l’une des plus pauvres du Japon, et d’une manne financière constituées de divers taxes liées à l’industrie nucléaire.

 

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Pourtant l’usine de retraitement n’est jamais rentrée en fonctionnement. Lors de tests ultimes en décembre 2008, une fuite de liquide hautement radioactif dans l’atelier de vitrification s’est produite et empêche jusqu’à ce jour tout lancement de cette usine. A l’entrée, les combustibles usés de l’ensemble des centrales nucléaires de l’archipel s’entassent inexorablement. A la sortie, la filière MOX n’a jamais fait ses preuves de fonctionnement au Japon. Par ailleurs, si l’attention se focalise aujourd’hui sur Fukushima, l’usine de Rokkasho-mura qui fonctionne également sur des générateurs de secours pourrait avoir été endommagé en raison de sa proximité de l’épicentre et du tsunami qui a atteint les côtes de la péninsule de Shimokita.

 

 

 

Cet article est extrait d'un article initialement publié sur Mediapart le 13 mars 2011.

 



[1] 31% en 2005, in Agency for Natural Resources and Energy (ANRE). Fiscal 2006 : Annual Energy Report, 2006, p. 13.

[2] D’après Samuele Furfari, Le monde et l’énergie, 2008

[3] Quatre grands constructeurs japonais se partagent le marché du nucléaire. Mitsubishi, Toshiba et Hitachi construisent les réacteurs tandis que Fuji Electric fabrique les alternateurs et les turbines. Mitsubishi signe en 1984 un accord avec l’américain Westinghouse pour construire sous licence des réacteurs à eau pressurisée PWR (Pressurized Water Reactor). Hitachi et Toshiba, constructeurs de réacteurs pour TEPCO, signent un accord de recherche avec General Electric sur des réacteurs d’un type nouveau, à eau bouillante, les BWR (Boil Water Reactor). 

[4] Vidéo des prémisses de l’incident, diffusée pour la première fois en 2008 par News for the people in Japan (NPJ) et tournée le 9 décembre 1995   http://www.youtube.com/watch?v=Wm3yuygUXQ0

[5] Agence de l’OCDE pour l’énergie nucléaire, L’accident de Tokai-Mura au Japon. Aspects de responsabilité civile nucléaire et de réparation, Paris, OCDE, 2000

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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 00:00

Ce blog a pour objet de rendre compte, avec une approche par le bas, de la société, de la politique et des mouvements sociaux au Japon. Cependant, en raison de l’actualité, les premiers articles seront largement consacrés au mouvement antinucléaire japonais, et notamment au Citizen’s Nuclear Information Center (CNIC). Malgré la tenue de conférence de presse journalière, cette organisation antinucléaire fait l’objet d’un certain ostracisme dans les médias japonais.

 

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 Les Japonais sont-ils si calmes ? Depuis deux semaines, un véritable déluge d’idées préconçues sur le peuple japonais s’est abattu dans la presse française. Dans ce flot de bavardages, des mots sont répétés à l’envie : les Japonais sont « calmes », « stoïques », « travailleurs » et « dignes ». Le dernier est le plus étonnant. Existeraient-il des peuples « indignes » face à une catastrophe ? Certains commentateurs n’hésitent pas même à chercher l’origine de ce calme apparent dans le « code génétique des Japonais ». Pourtant, que l’on regarde à nouveau les images de Haïti, et l’on verra la même hébétude, le même désespoir, la même tristesse muette face à un cataclysme qui dépasse l’entendement. Pourquoi présenter alors la réaction des Japonais comme culturellement différente ?

 

La représentation du Japon en France emprunte souvent des détours stéréotypés pouvant être tour à tour positifs ou négatifs. La nippophilie et la nippophobie constitue en réalité les deux faces d’une même idée. Ainsi au stéréotype positif du « calme » répond en écho le stéréotype négatif de la "soumission" [1]. En rupture avec le sens commun européen qui voit chez les Japonais  au mieux des « fourmis »[2] au pire des « drogués du travail vivant dans des cages à lapins »[3], il faut rappeler que de tout temps le conflit et la contestation de l’autorité ont été des éléments présents dans la société japonaise.

 

Le monde à l'envers

 

A ce titre, l’expression gekokujô (下剋上) constitue l’antithèse de tous les préjugés qui existe sur le Japon. Littéralement, gekokujô signifie « ceux d’en bas écrasent ceux d’en haut » et désigne une période de troubles au Japon, marquée par de nombreuses révoltes contre les seigneurs féodaux (daimyô) à l’époque des Royaumes en guerre, du XIVème au XVIème siècle. Le mot koku peut tout aussi bien être traduit par gagner, vaincre, tuer ou couper en morceaux. L’historien Pierre-Fraçois Souyri a trouvé une expression qui résume bien la période, le « monde à l’envers ».

 

Cette période de troubles est surtout marquée par des luttes de pouvoir entre daimyô alors qu’un pouvoir centralisé peine à s’imposer. Mais on relève aussi l’émergence d’ikki, des coalitions paysannes. Les paysans en effet s’organisent collectivement pour soumettre au seigneur des exigences et revendications. Un rituel est organisé pour le formation de l’ikki, puis les membres se réunissent dans une sorte d’assemblée générale () pour rédiger les revendications. Celles-ci sont presque toujours les mêmes : refus des corvées de travail, exigence d’une diminution des redevances annuelles, etc. Si le seigneur refuse, les paysans menacent de fuir collectivement et d’abandonner les terres. 

 

Pendant la période Tokugawa, dîtes aussi de « pays fermé » (sakoku), les révoltes paysannes se comptent par milliers.  Il est vrai que leurs objectifs est là encore bien souvent pragmatiques – en réaction aux famines et à l’impôt – et qu’à part certains mouvements messianiques, aucune de ces « jacqueries »  n’avait l’ambition d’un renversement de la société féodale. Pour autant, il n’était pas rare de voir les seigneurs locaux directement interpellés, voire dans certains cas lynchés par la foule.

           

Une réflexion globale sur la société n’apparaît cependant qu’à l’ère Meiji et s’incarne notamment dans le « Mouvement pour la liberté et les droits du peuple » (Jiyû minken undô). C’est également dans ce passage du XIXème au XXème siècle qu’une classe ouvrière apparaît et mène ses premières luttes. Cette classe ouvrière, majoritairement féminine jusqu’en 1912 en raison de l’importance du secteur textile, tente de s’organiser et utilise alors divers moyens de lutte. Le sabotage sera utilisé par exemple par les mineurs, en raison de l’absence du droit de grève. Par ailleurs, les idées libérales et socialistes en provenance de l’Occident commencent à se répandre. Créé en 1919, la Sôdômei (Union générale des travailleurs japonais) devient le principal syndicat, avant que le mouvement ouvrier s’éteigne dans les années 1930 avec la montée de l’ultra-nationalisme. 

 

Emergence de nouveaux mouvements sociaux

 

Il y a cependant une continuité entre la période d’avant et d’après guerre au Japon et une tradition démocratique était présente dans ce pays. D’ailleurs, dès la mise en place de ces nouveaux droits, des pans entiers de la société s’en emparent et s’en servent dans différents domaines. En 1945, les premières grèves pour le « contrôle de la production » par les travailleurs éclatent et se propagent dans plusieurs dizaines d’usines. Dès 1946, 50% des travailleurs japonais sont syndiqués. Les femmes également, notamment les mères au foyer, s’organisent dans des associations de consommatrices et vont constituer un puissant lobby, jouant un rôle important dans l’émergence des questions environnementales. Les étudiants s’organisent également au sein de la zengakuren (zen nihon gakusei jichikai sôrengô, ou Fédération des associations étudiantes autogérées) à partir de 1948. Ce puissant syndicat étudiant implosera par la suite entre diverses tendances gauchistes, toutes critiquant le contrôle exercé par le Parti Communiste Japonais (PCJ). Ces différents acteurs de la société japonaise – ouvriers, femmes, étudiants – sont non seulement capables d’utiliser le panel de droits démocratiques mis à leur disposition mais sont aussi à la pointe du mouvement pour défendre la démocratie, au moment où ils sentent une menace peser sur elle. C'est le cas en 1960 lorsque des milliers de Japonais descendent dans la rue pour protester contre la ratification de Traité de sécurité nippo-américain (Ampô hantai undô)

 

 


 

Suivent plusieurs années de révoltes estudiantines ainsi qu'une longue lutte menée avec les paysans contre  la construction de l'aéroport de Narita, à l'est de Tôkyô. C’est durant la période des années 1970 qu’une démocratisation en profondeur de la société japonaise s’exprime. De nouveaux mouvements sociaux comme le féminisme, l'écologisme et le mouvement antinucléaire apparaissent. La lutte pour les malades de Minamata, touchés par une pollution au mercure, va faire tâche d’huile et provoquer un peu partout dans le pays des luttes contre la pollution. Les quatre grands procès liés à la pollution ont obligé l’Etat japonais à prendre une des premières lois contre la pollution au monde[4]. Dans les années 1980, l'opposition au nucléaire grandit chez les Japonais qu'on qualifiait alors d'« allergiques au nucléaire » (kaku arerugi).

 

Les freeters et le précariat

 

Plus récemment, un nouveau type de mouvement social, plus jeune est apparu au Japon. Il est lié à la question des freeters (furîtâ). Ce terme désigne de jeunes travailleurs, qui faisaient le choix, à l’origine, de travailler à temps partiel afin d’avoir du temps libre pour pouvoir profiter de la vie. En somme, il s’agissait de rejeter par son mode de vie l’entreprise-à-papa, celle qui fournit un emploi à vie, un salaire à l’ancienneté mais aussi une contrainte et un contrôle sur la vie très importante. En fait, la question est beaucoup plus complexe, car la plupart des jeunes freeters aujourd’hui – environ quatre millions de personnes – n’ont pas choisi de tomber dans la précarité. La précarité poussent même certains, à Tôkyô, à vivre dans des cyber-cafés ouverts la nuit. De nos jours, les emplois précaires – intérim, temps partiel – représente plus d’un tiers de la population active au Japon, à tel point que l'on parle parfois de l'apparition d'une nouvelle classe sociale, le précariat. 

           

Les mouvements sociaux au Japon se sont affaiblis depuis les années 1980, pour différentes raisons. D'abord, l'interdiction du droit de grève pour les fonctionnaires et la privatisation du rail en 1987 a briser les reins des syndicats et des principaux secteurs de lutte. De plus, les Japonais ont été profondément choqués par la violence de certains groupes d'extrême-gauche qui ont eu recours à la lutte armée comme l'Armée rouge japonaise (Nihon sekigun). Enfin, le sentiment d'appartenir à une grande classe moyenne a été très fort au Japon, au moins jusqu'à la crise économique de 1990.

 

Cependant, depuis quelques années, les freeters se sont organisés en syndicats, afin de défendre leurs droits spécifiques. Le principal syndicat freeters, Freeter Union (furîtâ zenban rôdô kumiai) avec ses actions coups de poing a contribué à renouveller le répertoire d'actions des mouvements sociaux au Japon. En 2008, les jeunes précaires avaient ainsi organisé une "visite guidée" de la  luxueuse résidence du premier ministre Asô qui valut à trois participants d'être arrêtés par la police. Ils furent détenus trois mois, sans motifs, puis relâchés. 

 

   
Si pour beaucoup de Japonais, le mot qui revient le plus souvent au sujet des mouvements sociaux est « sukunai » (pas grand-chose), tous s’accordent pour observer cependant comme un frémissement du côté de ces jeunes précaires. Ils sont les acteurs de cet autre Japon que l'on ne veut pas voir, la face cachée du Soleil levant.

 

Serge Tank

 

[1] HONORE, Jean-Paul. De la nippophilie à la nippophobie. Les stéréotypes versatiles dans la vulgate de presse (1980-1993) Mots, vol. 41, 1994, p. 9-55.

[2] Edith Cresson, alors Premier ministre aurait ainsi comparé les Japonais à des « fourmis jaunes » en privé.

[3] Formule utilisée au début des années 90 dans des rapports de l’Union européenne.

[4] Cf. McKEAN, Margaret A. Environmental Protest and Citizen Politics in Japan, Berkeley : University of California Press, 1981.

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Published by Serge Tanka - dans Mouvement social
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  • : Le Japon est aujourd'hui très connu en France, à travers sa culture populaire - manga, animé - et sa cuisine. Mais que sait-on au juste de cette "face cachée de la lune", située quelque part entre l'extrême-orient et l'extrême-occident ? Au-delà des clichés, ce blog apporte un éclairage sur quelques aspects méconnus de la société, de la vie politique et de la culture populaire dans l'archipel.
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