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21 avril 2013 7 21 /04 /avril /2013 08:43

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S’attaquer à peine un an et demi après au désastre nucléaire créé par la centrale de Fukushima n’est pas une mince affaire. Le faire dans un pays où la catastrophe est dans toutes les têtes mais où peu osent prendre la parole est un défi risqué. "Il faut avoir du courage pour réaliser ce film" nous dit une spectatrice émue à la sortie du film. Avec son "pays de l’espoir" (kibô no kuni) Sion Sono, écrivain et réalisateur prolixe - Suicide club, Coldfish, Guilty of Romance - réussit pourtant avec brio à évoquer avec un ton juste un sujet si difficile et si douloureux pour les Japonais

 

Fukushima, une histoire de clivages

 

L’histoire se déroule quelques années après la catastrophe de Fukushima, dans la préfecture fictive de Nagashima. On y fait la connaissance d’une famille d’éleveurs, de ses joies simples du repas en famille. Et puis soudain tout bascule, tout recommence : séisme, coupure de courant, et la crainte que quelque chose se soit produit là-bas à la centrale, avant que ne débarquent armée et police en tenue Tyvek, pour établir la limite des 20km… qui partage la propriété en deux. Tout est tiré d’un fait réel, celui d’un éleveur, interprété avec force par Isao Natsuyagi, qui vit débarquer police et militaires dans sa cour, située à 20km de la centrale accidentée de Fukushima et installer en quelques minutes les barrières de la zone interdite. En face, leurs voisins furent évacués en bus illico. "De votre côté, vous êtes au-delà des 20km donc vous ne serez pas évacués" répéta à la famille de l’éleveur la police, sans donner d'autre information.

 

Dans le bus des villageois devenus des réfugiés, on s’interroge : reviendrons-nous chez nous ? Avant qu’un homme s’exprime : "Souvenez-vous de Fukushima, ils ne sont jamais rentrés chez eux." Rapidement, c’est le thème des clivages qui meurtrissent les hommes qui prédomine. Celui opposant les villageois aux représentants de l’Etat, plaçant des barrières, des limites d’interdit que franchissent en toute illégalité un jeune couple, paumé dans le paysage dévasté par le tsunami, à la recherche des parents de la jeune fille qu’elle ne reverra jamais. Celui aussi des réfugiés, ostracisés et moqués par les habitants des villes, puis parqués dans des gymnases, avec pour seuls murs des cartons et un avenir bien sombre.

 

Le fils de l’éleveur décide de fuir avec sa femme, sur l’ordre de son père. Le couple âgé reste seul dans le village abandonné. Des limites qui en rappellent d’autres, celles des seuils de radioactivité pour les travailleurs de la centrale éventrée, pour les enfants de Fukushima, ou encore le seuil de contamination radioactive – 500, puis 100 bq/kg - au-dessous duquel les aliments sont "bons" pour la vente

 

"On ne peut pas fuir le nucléaire"

 

L’angoisse que vivent les Japonais et, a fortiori les mères pour leurs enfants, est présente tout au long du film au point d’atteindre le spectateur. Angoisse face à un ennemi dont on ne sait rien, qui ne se laisse pas voir et dont seul le grésillement d’un compteur geiger atteste l’existence. Autre thème, la fuite. Ou plutôt l’impossibilité de fuir une menace qui se répand partout avec cette femme qui se met à perdre la tête alors qu’elle est enceinte, s’enferme chez elle, se ballade avec une combinaison Tyvek. "On ne peut pas fuir, on ne peut pas fuir le nucléaire", chantait il y a un an dans un clip à l’humour grinçant le chanteur de reggae Rankin Taxi. Peut-on réellement fuir le nucléaire en effet, sur une planète où plus de 400 réacteurs aux quatre coins du globe continuent à fonctionner ?

 

Et puis, le caractère ubuesque, presque comique de cette triple catastrophe du 11 mars – séisme, tsunami, accident nucléaire - qui dépasse l’imagination, qui renverse tout ce que l’on croyait savoir. Comme pour soulager le spectateur, Sion Sono s’autorise quelques passages surréalistes qui font parfois rire dans la salle : comme ce couple, faisant une séance de photos en tenue v-teck, instant de bonheur loufoque. Ou la femme de l’éleveur atteinte d’Alzheimer, errant perdu dans la zone interdite au milieu des animaux abandonnés, et s’étonnant chaque soir au journal télévisée : "Tiens, on dirait qu’il s’est passé quelque chose à la centrale". Et ces paysages dévastés par le tsunami – bien réels – accompagnés de la musique dissonante de la symphonie n°10 de Gustav Malher qui ajoute à cette impression de l’étrange, de tristesse et d’action vaine. "Shô ga nai" répètent à l’envie les Japonais, on n’y peut rien.

 

Le traumatisme de l’atome au Japon

 

L’accident de Fukushima fut en soi un film catastrophe. Comment faire alors quand la réalité dépasse la fiction, quand une tragédie s’offre aux yeux des spectateurs du monde entier, sans pudeur et sans effets spéciaux ? Sion Sono l’a compris : c’est d’un besoin d’humanité, d’approcher les victimes de la catastrophe, de comprendre leur joies, leurs peines et de les partager dont on a besoin.

 

Mais la tâche entreprise par le réalisateur n’était pas aisé, dans un pays doublement traumatisé par le bombardement d’Hiroshima et l’accident nucléaire de Fukushima. Il n’est pas peu de dire que les Japonais ont à l’égard de l’atome une crainte légitime. Dans les années 1950, l’expression "allergiques au nucléaire" était même utilisée largement par les médias pour dénigrer les premiers opposants aux constructions de centrales. Puis la communication autour de cette énergie "du futur" et "pacifique" eut raison des craintes. Les personnages d’Astro Boy et le robot-chat Doraemon, tous deux fonctionnant avec un cœur atomique, contribuèrent sans doute à redorer l’image de l’atome et à faire sienne cette énergie pour la génération des baby-boomers.

 

Cependant, si le sujet est en partie tabou, une partie importante de la population parle, cherche des informations, et veut comprendre tous les aspects de cette catastrophe. Il avait fallu attendre 1973 pour avoir la première œuvre populaire sur le bombardement d’Hiroshima, Gen d’Hiroshima, racontant sans fards tous les aspects de cette tragédie, s’introduisant jusqu’aux ghettos atomiques, dans les maisons des irradiés, les hibakusha, forcés de vivre reclus chez eux et traités comme des pestiférés. L’un de ces quartiers maudits, s’appelait, comble de l’ironie, Fukushima.

 

Pour la catastrophe du 11 mars, dès les premiers mois des dizaines d’ouvrages sont parus et sont restés plusieurs mois en tête des ventes. Il n’aura fallu à peine plus d’un an pour que naisse cette première œuvre de fiction, mais aussi d’autres films comme le documentaire Loin de Futaba, du réalisateur Atsushi Funahashi, décrivant la vie des habitants de Futaba, réfugiés aujourd’hui dans la préfecture de Saitama, au nord de Tokyo.

 

"Souvenez-vous de Fukushima"

 

En plaçant l’action dans une préfecture imaginaire, à une date inconnue, on aurait pu croire que Sion Sonno voulait épargner ses spectateurs. En réalité, en situant l’action dans le futur, il montre les conséquences à long terme d’une catastrophe nucléaire, en faisant évoquer par ses personnages – réfugié, médecin - l’accident de Fukushima, avec cette réplique martelée à tout moment : "Souvenez-vous de Fukushima, souvenez-vous de ce qui s’est produit ensuite". Les dialogues et répliques des personnages sonnent vrais et pour cause : elles ont été recueillies pendant le tournage, à Fukushima, auprès des réfugiés. Mais en choisissant la fiction plutôt que le documentaire, ce sont les sentiments des victimes de cette catastrophe que le réalisateur cherchait à atteindre et faire partager.

 

Ce samedi soir, c’est dans un silence de plomb inhabituel que la séance s’achevait au Piccadilly de Shinjuku. A la sortie beaucoup de visages en larmes. Curieux titre que ce "pays de l’espoir", tant le film en est dépourvu. Sion Sono ne dit rien d’autre que : après les catastrophes d’Hiroshima ou de Fukushima, d’autre suivront. Pas de spoiler ici, mais l’histoire finit mal, très mal. Et comment pourrait-il en être autrement dans un pays qui s’apprête à réélire vraisemblablement le pro nucléaire Parti libéral-démocrate aux prochaines élections, avortant par le même coup les espoirs d’une sortie du nucléaire. Seulement, semble nous dire Sion Sono, au milieu de ce cauchemar règne encore l’espoir, le bonheur infime de l’amour, d’un rayon de soleil, du retour de la floraison au printemps. Bien maigre contrepartie mais dont les Japonais savent si bien profiter.

 

L’erreur de l’humoriste Laurent Ruquier dans son mot sur l’"effet Fukushima" du gardien de l’équipe japonaise, ne fut sans doute pas d’avoir rappelé très maladroitement les conséquences des radiations à Fukushima. C’est d’ailleurs ce qui a bien ennuyé l’Ambassade du Japon en France, qui a déjà par le passé cherchait à minimiser ses conséquences, en envoyant des communiqués aux journalistes français pour leur demander de ne pas répandre de "rumeurs néfastes" sur Fukushima. Non, son erreur, cette erreur commise par tous, Japonais y compris, est d’avoir oublié que Fukushima était aussi un pays où vivent plusieurs centaines de milliers de personnes. Des jeunes, des vieux refusant d’évacuer, des mères en détresse. Pour eux, l’accident de Fukushima ne fait pas partie du passé. C’est un cauchemar quotidien qui a commencé en mars 2011

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9 mai 2012 3 09 /05 /mai /2012 17:28

 

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"Occupied", autocollant anti-Tepco, 19 avril 2012. Plusieurs autocollants de ce type, jouant sur le logo de Tepco sont apparus au mois d'avril sur les murs du quartier de Shibuya. Celui-ci est signé par l'artiste 281_Anti nuke

 

 

Après avoir engrangé des bénéfices pendant de nombreuses années, la Compagnie d'électricité de Tôkyô (Tepco) entend bien faire payer aux consommateurs le coût de la crise nucléaire. Celui-ci ne cesse en effet de s'envoler, alors que la situation reste très précaire dans la centrale de Fukushima Dai-ichi et que le chantier à entreprendre pour reprendre le contrôle est pharaonique. Lors d'une conférence de presse tenue mardi 8 mai dans la capitale, la firme a  annoncé vouloir augmenter de 10, 28% le prix de l'électricité pour les ménages. Cette augmentation qui prendrait effet à partir du mois de juillet, verrait le coût du kilowatt/heure passer la barre des 25 yens.

 

En février déjà, Tepco avait promis une augmentation de 17% du tarif à destination des entreprises. A l'époque, la compagnie d'électricité promettait que cette augmentation ne concernerait pas les consommateurs. Il faut savoir que dans la région de Tôkyô, les ménages payent déjà un tarif plus élevé que les entreprises, une situation dénoncée par le groupe "Ne payons plus Tepco !" (Tôden Fubarai, 東電不払い).

 

Cette hausse de l'électricité pour les ménages sera étudiée par le ministère de l'industrie (Meti) qui, cela ne fait aucun doute, approuvera l'idée en raison des accointances entre les deux institutions. Pour la forme, peut-être, le ministre EDANO Yukio demandera à ce que la hausse soit limitée à 10%. De toute façon, cette hausse n'est que le début d'une longue série visant à socialiser les pertes. Tepco a d'ailleurs d'ores et déjà menacé d'augmenter les tarifs à nouveau si la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa n'était pas remise en service comme prévu. 

 

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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 11:30

Cette semaine a été marquée par la découverte de doses excessives de césium radioactif dans plus de 51 aliments en provenance de 9 préfectures différentes. Le ministère de la santé japonais a en effet rendu public la découverte de 337 cas de présence excessive de césium radioactif sur plus de 13 000 échantillons de nourriture testés. Cette apparition de différents produits contaminés s'explique par un abaissement du seuil légal de radioactivité des aliments, passé depuis le 1er avril de 500 à 100 becquerels par kilogramme.

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Les préfectures dont proviennent ces aliments sont sans surprise celles du Tôhoku, car les cas ne se limitent évidemment pas à la préfecture de Fukushima. La présence d'une radioactivité excessive concerne principalement les champignons en provenance de cette région ainsi que les poissons et crustacés. Cette information n'a été traitée dans la presse japonaise que sous la forme d'un fait divers, tandis qu'un fait divers, un accident de bus, a fait la une des journaux en début de semaine. Autre fait divers : le 5 mai, le dernier réacteur nucléaire en fonctionnement au Japon devrait être mis à l'arrêt.

 

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20 mars 2012 2 20 /03 /mars /2012 00:00

Au lendemain du premier anniversaire du séisme du 11 mars, l'ambassade du Japon en France a produit un communiqué, accompagné de 7 "messages clés" concernant le bilan de la catastrophe. Parmi ce bilan, figure donc en bonne place un fichier PDF portant le doux nom de "Lutte contre les rumeurs néfastes". Mais de quelles rumeurs peut-il donc bien s'agir?  Car des rumeurs conspirationnistes sur le 11 mars et l'accident nucléaire de Fukushima, il y en a eu: présence d'ovnis au-dessus de la centrale accidentée, tremblements de terre provoqués par une nouvelle arme secrète des Etats-Unis, en passant par la thèse fantasque de Christophe Sabouret qui pensait avoir découvert qu'une bombe atomique était en construction dans le réacteur n°4...

 

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Centre de réfugiés de Koriyama, dans la préfecture de Fukushima, 7 mars 2012 (DR / Phyllis B. Dooney)

 

En réalité, par "rumeurs néfastes", les autorités japonaises entendent combattre la production d'informations sur la réalité de la reprise en main de la centrale, de la contamination radioactive et des conséquences sanitaires et sociales. Le message cherche à rassurer les honorables étrangers et à les faire revenir au pays: "Nous souhaitons que tous viennent au Japon en toute quiétude pour travailler, étudier ou faire du tourisme." Remarquons que cette injonction à venir travailler au Japon est quelque peu surprenante lorsque l'on connait la politique migratoire très stricte de l'archipel à l'égard des travailleurs du reste de l'Asie. Quant à la contamination radioactive dans les aliments, les autorités assurent que les contrôles sanitaires "ont été renforcés sur le territoire japonais" et  qu' "à partir d’avril 2012, un nouveau seuil plus sévère devrait être appliqué". Cela voudrait-il dire que le seuil était trop bas depuis un an? Difficile de plus de croire qu'au dessous d'un seuil décidé arbitrairement, l'absorption de césium radioactif n'aura aucune incidence sur la santé. Le dernier à avoir voulu mené des recherches sur les conséquences sanitaires des faibles doses radioactives, Youri Bandajevsky a passé plus de 6 ans dans les geôles de la Biélorussie.

 

Mais pour le gouvernement japonais, venir se ballader au Japon n'est pas suffisant. Jouant sur la corde sensible de l'empathie et de la solidarité, l'honorable touriste est invité à consommer des produits alimentaires... des préfectures atteintes par la contamination radioactive: "Venir au Japon et acheter des produits japonais, y compris ceux produits dans les régions sinistrées, constitue le meilleur soutien à la reconstruction que l’on puisse fournir."  Bref, tout va bien et comme le déclare l'ambassadeur du Japon en France, Son Excellence M. Ichiro Komatsu, "nous avançons assurément vers la reconstruction et la régénération de notre pays". Oui, c'est en effet quelque chose de peu connu, mais une catastrophe nucléaire de niveau 7, ça vous "régénère" un pays en deux-deux. Il suffit de regarder Tchernobyl...

 

Luttons donc contre les "rumeurs néfastes" ! Certains vous disent qu'on ne sait toujours rien de l'état des coriums, des combustibles fondus dans les réacteurs de Fukushima, qu'il y a des doutes sur la reprise en main réelle de la centrale ? Rumeur ! D'autres prétendent que dans la préfecture de Fukushima, les enfants n'ont le droit de sortir que deux heures par semaine et qu'ils jouent dans des supermarchés réaménagés en aire de jeux? Rumeur ! Que des travailleurs de la centrale sont morts de leucémies aigues? Rumeur ! Qu'un an après la catastrophe, des familles entières de réfugiés continuent à vivre dans des logements de fortunes de 16m2, mal isolés et sans espoirs de retour ? Rumeur ! Rumeur ! Rumeur ! Le Japon va bien, son économie est florissante, la viande de boeuf de Fukushima est succulente et les embruns nucléaires excellents pour la santé.

 

Philippe Tanaka

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13 mars 2012 2 13 /03 /mars /2012 00:00

Nous reproduisons ici l'excellent article de Christine Ferret publié dans le numéro de décembre 2011 de la revue Article 11. Elle y décrit avec quelle désinvolture la contamination radioactive est niée par la plupart des médias, y compris de centre-gauche, mais aussi par une large partie de la population. Un an après le séisme du 11 mars et même si les rangs des manifestants antinucléaires se sont étoffés, évoquer le risque sanitaire au Japon fait de vous un marginal qu'on ignore ou qu'on moque. A l'instar de la photographie ci-dessous, prise en novembre 2011, la peur et la révolte existe mais ne s'exprime pas par crainte de la réaction des autres. Un déni atomique inédit de la plus grand catastrophe nucléaire qu'est connu l'humanité.

 

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"死の灰 東電" (shi no hai tôden), "les cendres de la mort de Tepco". Inscription discrète trouvée sur un banc de la gare de Tanashi à Tôkyô, novembre 2011.

 

 

 

Comme s’il ne s’était rien passé. En France, la catastrophe de Fukushima est déjà oubliée ; chut, on n’en parle plus, c’est si loin. Mais sur place aussi, le drame nucléaire est mis sous cloche, relégué dans les limbes par les médias et le gouvernement. La population - délaissée et sous-informée - trinque, expliquait Christine Ferret en novembre dernier, au retour d’un séjour au Japon.

 

 

L’accident nucléaire de Fukushima a-t-il vraiment eu lieu le 11 mars dernier ? Qui séjourne quelques semaines au Japon, huit mois après la catastrophe, peut franchement en douter. Partout, les mêmes gestes quotidiens, les mêmes sons tintinnabulants dans les transports en commun, la même surface d’indifférence à l’autre et au monde, les mêmes regards qui se dérobent. Comme avant. Les amis laissent juste transparaître de temps à autre une nervosité ne leur ressemblant guère et paraissent soulagés quand les prévisions météo n’annoncent pas de pluie pour le lendemain : pas d’intempéries, donc moins de radioactivité se déposant dans les sols de Tokyo. Ils évitent aussi de laisser leurs enfants jouer dehors trop longtemps. Et prient poliment leurs invités de ne pas boire l’eau du robinet et de ne pas consommer de bœuf s’il n’est d’origine coréenne.

« Pas trop contaminé » ?

Les chaînes de télévision n’évoquent que rarement Fukushima et ses conséquences dramatiques, leur préférant – comme d’habitude – ces émissions de préparations culinaires en tous genres, qui convergent inlassablement vers la proclamation tapageuse du « oishiiiiii », autrement dit « délicieux  ». Les plus grands journaux, y compris l’Asahi Shinbun, de centre gauche, font (quasiment) comme si de rien n’était, de peur de perdre les financements publicitaires émanant des compagnies d’électricité et autres lobbies industriels. Seules exceptions : l’hebdomadaire Shukan Kinyobi, qui se fait volontiers le relais des mouvements anti-nucléaires à travers l’archipel, et le quotidien Tokyo Shinbun, dans lequel on découvre très régulièrement une carte du nord et du centre de l’île de Honshu, avec le nombre des millisieverts qui s’y déversent inexorablement depuis des mois. Dix préfectures situées autour de Fukushima sont particulièrement touchées, y compris celles de Tokyo, Chiba et Kanagawa, aux portes de la capitale. Malgré leur relatif éloignement de la centrale, certaines zones présentent des degrés de concentration de césium très élevés en raison du mouvement des vents et du dépôt des eaux de pluie. Ainsi, à Okutama-machi, un arrondissement du nord-ouest de Tokyo, des pointes allant de 60 000 à 100 000 becquerels (Bq) par m2 ont été relevées – courant octobre – dans certains quartiers. À titre de comparaison, la moyenne des dépôts de césium 137 reçus par les différentes régions françaises après l’accident de Tchernobyl s’élevait à 1 800 Bq par m2 selon la Criirad2.

Pour autant, aucun contrôle centralisé de la chaîne alimentaire n’a été mis en place par le gouvernement japonais. Et chaque commune est censée mesurer le degré de contamination de ses sols et de ses productions agricoles, la limite autorisée étant fixée à 500 Bq par kilo pour les aliments solides, sans aucune distinction quant à la nourriture destinée aux enfants. Les supermarchés de Tokyo regorgent donc de produits en provenance de Fukushima et des préfectures environnantes, vendus à des prix qui défient toute concurrence et que certains achètent par solidarité avec les exploitants agricoles restés sur place. Anguilles, champignons, pousses de bambou, fougères, citrons, abricots, épinards, salades et bœuf sont proscrits pour tout consommateur informé (très souvent via les réseaux sociaux). Pour qui veut tenter d’échapper à « l’ennemi invisible », faire ses courses relève désormais d’un véritable parcours du combattant et de nombreuses mères de familles se sont constituées en associations pour s’entraider dans l’identification des aliments les moins radioactifs et pour sauvegarder autant que possible la santé de leur entourage. Dans une société où le conformisme domine, les cas de discrimination à leur égard ne sont pas rares, quand elles s’entêtent à demander des vérifications sur les plats servis dans les cantines scolaires ou exigent que leurs enfants puissent consommer un repas confectionné à la maison. Une activité fort répandue consiste à chercher sur Internet du riz japonais (réputé supérieur à celui des autres pays asiatiques) récolté avant l’accident nucléaire, et désormais très cher. Et la commercialisation du riz issu de la ville d’Onami, à 57 kilomètres au nord de la centrale de Fukushima, a été interdite par le gouvernement japonais le 18 novembre, après des tests révélant un taux de césium de 630 Bq. Cet embargo est le premier touchant le riz, élément de base de l’alimentation, même si d’autres interdictions ont précédemment frappé certains légumes, le lait, la viande bovine, le thé, ou encore des poissons et crustacés. La préfecture de Fukushima avait pourtant affirmé en octobre que le sol de ses rizières n’était pas « trop » contaminé - ce qui devrait contribuer à augmenter la méfiance de la population quant à la capacité des pouvoirs publics à limiter de manière fiable les risques sanitaires.

Comme si de rien n’était...

Si la consommation des produits issus de la région de Fukushima a chuté de 20 à 40 %, une grande partie de la population japonaise, dans les supermarchés comme ailleurs, continue toutefois à faire comme si de rien n’était ; fatalisme oblige, dans un pays habitué aux catastrophes naturelles depuis des siècles. Renoncer à boire l’eau du robinet au profit de bouteilles de Volvic ou d’Évian suppose en outre des moyens financiers dont tout le monde ne dispose pas. Sans parler de la difficulté objective à trouver des produits frais de substitution, provenant du sud du Japon ou de Hokkaido. En particulier pour les treize millions de Tokyoïtes, jusqu’ici largement pourvus en nourriture et en électricité par un Tohoku3 aujourd’hui dévasté, après avoir été réduit pendant des décennies à un état de dépendance quasi-coloniale à l’égard de la capitale. Le saumon d’Alaska est désormais un plat de luxe fort prisé, réservé aux soirées d’exception.

La centrale de Fukushima est loin d’être sous contrôle malgré les annonces invariablement rassurantes du gouvernement et de l’opérateur Tepco, qui a laissé des journalistes pénétrer dans le site nucléaire le 12 novembre pour montrer à quel point tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, passant notamment sous silence le décès de trois « liquidateurs » depuis mars4. Les experts « sérieux » estiment pourtant qu’il faudra plus de trente ans pour retirer complètement le combustible nucléaire baignant au fond des quatre réacteurs. Les mêmes notent que la présence de gaz xénon, décelée dans le réacteur n° 2 début novembre, implique qu’une fission nucléaire a (de nouveau) eu lieu, ce à quoi Tepco a réagi par des injections d’acide borique et d’eau, censées limiter la radioactivité. L’Agence japonaise de sûreté nucléaire, qui dépend du ministère de l’Économie et de l’Industrie, peut toujours prétendre que la situation ne présente « aucun risque d’incident de criticité de grande ampleur », la stabilité de la situation n’est pas avérée. Et ce alors même que le gouvernement a autorisé fin septembre le retour temporaire des populations habitant dans la zone dite « interdite d’accès » (soit dans un rayon de vingt kilomètres autour de la centrale), pour une durée maximale de deux heures et à condition de porter une combinaison et un dosimètre.

Ces populations sont méprisées, laissées dans l’ignorance de ce qui leur advient et les menace. Il est pourtant désormais évident que les enfants et jeunes femmes sont condamnés à plus ou moins brève échéance à des cancers de la thyroïdee5 et à des leucémies, sans parler du symptôme de léthargie « burabura  », lié à la perte des défenses immunitaires et parfaitement connu des médecins depuis les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki. Le gouvernement japonais n’en a cure – il n’a d’ailleurs pas hésité, peu après la catastrophe, à relever les normes d’exposition aux radiations dans les écoles de la région de Fukushima : les enfants peuvent y subir une exposition de 20 millisieverts par an, soit la limite autorisée pour les personnels des centrales nucléaires françaises… Et s’ils portent des dosimètres permettant de connaître la radioactivité qu’ils reçoivent quotidiennement, ceux-ci ne sont pas en mesure d’estimer la contamination interne de l’organisme. Au passage, les normes de radioactivité pour l’eau potable ont également été relevées : le taux limite était précédemment de 10 Bq/litre pour le césium et l’iode ; il est à présent de 200 Bq/litre pour le césium et de 300 Bq/litre pour l’iode.

Secteur nucléaire japonais : une crise passagère

Quant aux 80 000 habitants évacués, déjà fragilisés par leur condition de réfugiés du nucléaire et/ou du tsunami, ils ont été soumis à une discrimination précédemment connue par les irradiés d’Hiroshima et de Nagasaki, comme par leurs descendants. Soupçonnés d’être « contagieux », risquant de donner naissance à des enfants malformés ou malades, ils sont mis au ban d’une société qui n’a pas hésité à utiliser ses parias, sans abris et burakumin6 pour nettoyer les centrales. L’indemnisation des victimes a par ailleurs tardé à se mettre en place ; elle est aujourd’hui conditionnée à des procédures paraissant très complexes à une population rurale privée de tout, guère en mesure de venir à bout d’un questionnaire de soixante pages sur ses frais médicaux, de subsistance et de déplacement, ni de se défendre face à un interlocuteur protégé par l’État, qui vient de lui consentir une avance de trésorerie équivalente à huit milliards d’euros. Selon Tepco, le nombre de personnes à indemniser s’élève à 160 000, mais la compagnie annonçait n’avoir reçu que 18 900 dossiers à la mi-novembre.

Les autorités continuent à prévoir un arrêt à froid (stabilisation de la température au-dessous de 100 degrés) des réacteurs de la centrale de Fukushima d’ici à la fin de l’année, mais les Japonais n’y croient guère, inondés d’annonces trompeuses depuis le début de la crise nucléaire. Ils se montrent désormais plus que méfiants à l’égard d’une puissance publique dont l’action, loin de se placer au service d’un peuple et de son avenir, semble se consacrer exclusivement à la défense des intérêts industriels et au maintien à tout prix du nucléaire civil, introduit après la Seconde Guerre mondiale par les Américains.

Alors que l’ancien Premier ministre Kan Naoto avait imposé au mois de mai l’arrêt de la centrale de Hamaoka, située dans la préfecture de Shizuoka et censée être la plus dangereuse, et qu’il avait annoncé une sortie progressive du nucléaire, son successeur Noda Yoshihiko prône la relance rapide des 54 réacteurs dont dispose le pays. Se souciant comme d’une guigne que 70 % des citoyens japonais se déclarent opposés à une telle mesure. Et feignant d’ignorer que le Japon n’était pas plongé dans le noir cet automne, quand seuls onze réacteurs étaient encore exploités - il faut reconnaître que les écrans géants et néons de Shinjuku avaient un peu pâli et qu’un été passé sans climatisation électrique fut, de l’aveu général, difficile mais vivable. Qu’importe, donc... Le réacteur n°4 de la centrale de Genkai, sur l’île de Kyûshû, a récemment été remis en marche, après avoir subi un arrêt automatique. Sans aucun scrupule, un accord a aussi été signé fin octobre avec le Vietnam, où la société Japan Atomic Power doit étudier la construction d’une centrale. Et des négociations sont même en cours pour vendre des réacteurs japonais à la Turquie et à la Lituanie... Dans le même temps, dans certains milieux politiques, on commence à évoquer la possibilité de délocaliser la capitale à Osaka, tant Tokyo est menacée par une contamination qui ne manquera pas de faire fuir les étrangers. Bref, le Japon marche sur la tête.

Une contestation marginale

Qu’en sera-t-il demain du projet qui, avant la catastrophe et d’ici à 2030, ambitionnait de faire passer de 30 à 53 % la part de l’énergie nucléaire dans les approvisionnements électriques du pays, grâce à la construction de 14 nouveaux réacteurs ? Nul ne le sait. Les militants anti-nucléaires japonais sont perplexes. Beaucoup d’entre eux rêvent surtout de quitter l’archipel ou, tout au moins, de s’installer au sud du pays, loin de Fukushima.

C’est que la contestation est loin d’être massive. Depuis la manifestation historique du 19 septembre, qui a rassemblé 60 000 personnes à Tokyo et à laquelle se sont associées des personnalités faisant figure de consciences nationales (OE Kenzaburo, Kamata Satoshi), aucun mouvement d’ampleur n’a pris forme. Les initiatives ne manquent pourtant pas, orchestrées le plus souvent par des militants dont la jeunesse est frappante – de quoi ne pas tout à fait perdre espoir, dans cet univers de compteurs Geiger. Une centaine de femmes de Fukushima, redoutant un redémarrage des réacteurs, ont organisé, du 27 au 29 octobre, un sit-in devant le ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Commerce, pour exiger une réorientation radicale de la politique énergétique et la préservation de la santé des enfants. Des tentes contenant du matériel d’information à destination de la population de la capitale ont aussi été dressées, déclenchant l’ire de l’extrême-droite. Les jours suivants, des femmes de Tokyo et d’ailleurs ont continué, dans l’indifférence générale, à réclamer la protection de leurs enfants, tout en chantant et en récitant des poèmes devant le bâtiment du ministère. Enfin, une chaîne humaine de 1 200 personnes munies de chandelles a encerclé ce même ministère le 11 novembre, sous la surveillance hargneuse d’une police qui n’hésite pas à arrêter violemment les manifestants pacifistes. Il est décidément périlleux de s’opposer à l’ordre établi au Japon, pays où la libre circulation des passants affairés et les lois du marché constituent un impératif catégorique, supérieur aux intérêts de santé publique.

Par sa passivité mêlée de peur face à l’ennemi radioactif, mais aussi face à une crise économique dont l’invocation permanente sert de rempart au changement, la population japonaise entretient un ordre nucléaire qui menace sa survie même, sur un archipel fragile et dont la sismicité a notoirement augmenté depuis le tremblement de terre de Kobe en 1995. Elle entrevoit désormais, de manière encore confuse, que l’accident de Fukushima a accéléré le processus de perte de puissance du Japon, désormais voué à une dépendance grandissante à l’égard de la Chine - notamment du point de vue alimentaire. Les dirigeants japonais seront-ils en mesure de le reconnaître et d’accepter que le Japon, truffé de réacteurs au sacrifice de ses rares enfants, est désormais un « petit » pays ? Rien n’est moins sûr.

En attendant, le gouvernement consacre, dans la zone « interdite d’accès », ses efforts à la poursuite de ces animaux domestiques réduits à l’état sauvage faute de compagnie humaine, de nourriture et de soins. Si les bêtes d’élevage, principalement des bovins, ont été abattus dès le mois d’avril, chiens et chats errants parfois irradiés, abandonnés par leurs propriétaires sinistrés, continuent à hanter les environs de la centrale de Fukushima. Certains ont été sauvés par des ONG ayant établi des refuges où sont aujourd’hui gardés quelque 600 animaux. L’opinion publique se montre très sensible sur le sujet.



1 Réalisée par les amis de Formes Vives.

2 Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité.

3 La région de Tohoku couvre le nord-est de Honshu, île principale du Japon.

4 Contrairement à la réglementation en vigueur en France, les centrales nucléaires japonaises et leurs sous-traitants ne sont pas dans l’obligation de vérifier l’identité des personnes qu’elles recrutent, d’où la difficulté des contrôles sanitaires : un travailleur dans le besoin peut se faire embaucher sous un faux nom. Pas de suivi, donc, du niveau d’irradiation lié aux précédents contrats.

5 Rappelons au passage que la population japonaise n’a eu droit à aucune forme de prévention ; le gouvernement n’a pas distribué de pilule d’iode, ni dans la région de Fukushima ni ailleurs, alors que de nombreux ressortissants étrangers en bénéficiaient par le biais de leurs ambassades.

6 Terme désignant un groupe social minoritaire japonais, discriminé socialement et économiquement.

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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 00:00

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Tepco a reconnu mercredi qu'une fuite radioactive s'est produite au sein du réacteur n°4 de la centrale de Fukushima Dai-Ichi. Suite à la rupture d'une canalisation, environ 8,5 tonnes d'eau radioactive se serait déversée dans le batîment en quelques dizaines de minutes. L'opérateur avait dans un premier temps parlé d'une fuite de 6 litres... Tepco a par ailleurs reconnu en début de semaine qu'il existait encore 14 points de fuite au sein du complexe nucléaire de Fukushima. Il assure toutefois que cette eau ne se serait pas déversé hors du batîment.

 

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 10:59

 

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Publicité trouvée dans le métro de Tôkyô, 19 décembre 2011

 

Il s'agit d'une publicité que l'on peut voir en ce moment dans les rames du métro de Tôkyô. Réalisée pour le compte du syndicat agricole de Fukushima, dans le cadre de la campagne "le riz de Fukushima", on y voit les quatres saisons se succéder avec quatres paysages de la préfecture de Fukushima. L'accident nucléaire n'est pas mentionné. Le slogan exprime cependant un certain désespoir : " Nous voulons faire revivre la nature. Nous voulons regagner votre confiance" Nous nous abstiendrons pour une fois de tout commentaire. Laissons parler les faits.

 

Philippe Tanaka

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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 11:20

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"Tu n'as encore rien vu, tu dois aller à Fukushima !" Affiche JR, novembre 2011

 

 

Dans la série, la catastrophe nucléaire de niveau 7 de Fukushima n'existe pas, aujourd'hui "Je vais faire du tourisme à Fukushima!". Depuis quelques semaines en effet, les stations de trains de la région de Tôkyô ont été recouvertes de posters faisant la promotion du tourisme dans le Tôhoku, région du nord-est du Japon, ravagée par le tsunami et la catastrophe nucléaire. Avec des slogans accrocheurs "J'y vais dans le Tôhoku!" (ikuze tôhoku), "C'est maintenant ou jamais d'y aller" (ima ikanakute, itsu ikunda), un graphisme années 70, et des prix cassés pour les week-end de décembre, la compagnie de train privée Japan Railway (JR) invite ses usagers à aller visiter et découvrir les curiosités locales des préfectures de Miyagi, Iwate ou encore Fukushima.

 

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Ce qui est intéressant dans cette campagne est le non-dit. Officiellement, il ne s'agit que de fêter le premier anniversaire de la ligne Shinkansen reliant Tôkyô à Aomori. Il est évident cependant que cette campagne de promotion répond à une chute des ventes de billets pour cette région. Rappellons qu'à la différence du tremblement de terre de Kobe en 1995, le nombre de volontaires qui sont allés apporter leur aide dans les régions sinistrées est relativement faible. Ainsi alors que le mot de Tôhoku évoque la catastophe du 11 mars, celle-ci est quasiment absente de l'argumentaire de la campagne, et pour cause. Est-il réellement responsable de faire la promotion du tourisme dans la préfecture de Fukushima, pour prendre l'exemple le plus dramatique, alors que l'état de santé de nombreuses personnes semble se dégrader, et que les appels pour l'évacuation des habitants se multiplient? Imaginons que l'URSS lance une campagne de promotion du tourisme à Tchernobyl, que n'aurait-on dit?"

 

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C'est le moment ou jamais d'y aller" Affiche de JR, novembre 2011

 

Car si les promoteurs du nucléaire au Japon se sont tus - une publicité vantant la sécurité des centrales ferait sans doute un mauvais effet - la voix du déni et de l'oubli n'a jamais été aussi forte. Dans le cortège d'indécence, avec les diverses campagnes faisant la promotion des produits agricoles de Fukushima, cette campagne trouve sûrement sa place. Le seul message cohérent servi à la population, pourtant à la recherche d'informations et de conseils, reste aujourd'hui celui d'une promotion aveugle d'une région sinistrée, "par solidarité". Certes, le sujet de la catastrophe nucléaire n'est pas absent des médias. Mais il est aujourd'hui ravalé au rang de simple fait divers. Un sujet dont on a honte et qui semble être devenu quelque peu tabou dans le quotidien de beaucoup de Japonais.

 

 

Publicité télévisée de la campagne de JR
 

 

Philippe Tanaka

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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 17:16

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Carte réalisée par Asahi Shimbun, 15 novembre 2011

 

Une nouvelle carte de la contamination des sols au césium 137 révèle que la zone concernée est bien plus étendue qu'on ne l'imaginait au départ. Ainsi l'île septentrionale d'Hokkaidô a également été contaminée, de même que le sud-ouest de l'île principal d'Honshu et l'île de Shikoku. Seuls Kyûshû, l'île au sud du Japon, et bien entendu Okinawa, semblent avoir été épargnées.

 

Cette carte est issue de recherches effectuées par des scientifiques Américains, Européens et Japonais et a été publiée le 14 novembre dans un article de l'édition en ligne des Proceedings of the U.S. National Academy of Sciences (PNAS) intitulé "Cesium-137 deposition and contamination of Japanese soils due to the Fukushima nuclear accident".

 

Les auteurs rappellent que le césium 137 est l'élément radioactif qui pose le plus problème aujourd'hui car il contamine l'ensemble de la chaîne alimentaire. "Décontaminer les sols là où c'est possible et limiter l'accès dans les zones où cette décontamination est impossible est un enjeu urgent" rapellent les auteurs qui espèrent que "cette carte de la contamination au césium 137 aidera à coordonner les efforts de décontamination au Japon".

 

Pire. La contamination pourrait en fait être encore plus importante que ne le montre cette carte. En effet, cette carte est une simulation établie à partir des rejets d'éléments radioactifs en provenance de Fukushima. Mais, comme le reconnaissent les auteurs, les rejets qui ont eu lieu la première semaine de la catastrophe, jusqu'au 19 mars, n'ont pas été pris en compte, faute de données disponibles. Or il s'agit de la période où les rejets ont été les plus importants.

 

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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 14:42

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La centrale de Fukushima, trou radioactif béant, n'existe plus. C'est du moins l'impression étrange que l'on peut avoir 8 mois après l'accident, lorsque l'on regarde les médias étrangers voire même japonais. Et peu importe si la situation est peut-être pire aujourd'hui qu'au début de la catastrophe. Car en effet, la catastrophe de Fukushima est loin d'être encore sous contrôle, contrairement à ce que laisse croire récemment la visite "rassurante" effectuée par quelques journalistes japonais et étrangers. Le compte-rendu qu'en a fait l'AFP - copié-collé ensuite sur les sites de Libération et Le Monde entre autres - est d'ailleurs saisissant par son manque de mise en perspective. Le discours lénifiant de la direction de Tepco, servi ce jour-là aux journalistes  embedded, est reproduit tel quel, sans aucun apport critique. On n'y apprend presque rien, si ce n'est que les ouvriers de la centrale "ont pu stopper le processus infernal et parvenir après de longs mois à stabiliser la température du combustible". Ou encore que HOSONO Goshi, ministre de l'environnement, se félicite des progrès et "sens que les conditions se sont améliorées". Bref, tout va bien dans le meilleur des mondes.

 

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Mais est-ce vraiment le cas? Début novembre, on apprenait de la direction de Tepco que des gaz rares Xénon Xe-133 et Xe-135 avaient été découverts dans le réacteur n°2. Ces gaz étant émis lors de fissions des atomes d'uranium et ayant une durée de vie ne dépassant pas 5 jours, cela signifie qu'une situation de criticité a repris au niveau du corium, entraînant des réactions en chaînes hors contrôle. Si c'est le cas, cela signifie très concrètement qu'une explosion d'hydrogène est encore possible, comme aux premières heures de la catastrophe. La direction s'est voulu rassurante depuis sur ce sujet, estimant l'incident clos.

 

Dans la foulée, on apprenait qu'un robot de déblaiement avait détecté un niveau de radioactivité inédit de 620 millisieverts par heure au-dessus du réacteur n°3. C'est le plus fort taux de radioactivité enregistré depuis que des mesures sont effectuées sur ce réacteur. Il y a encore de nombreuses interrogations sur la situation au niveau des coriums, le magma issu de la fonte des combustibles nucléaires, ce qui impose au minimum de prendre un peu de recul par rapport aux propos victorieux d'une firme, Tepco, qui n'en est pas à ses premiers mensonges.

 

Bilan provisoire de la contamination alimentaire

 

Sur ce sujet, le comportement du gouvernement et des médias télévisés est surréaliste. En effet, plutôt qu'appeler les consommateurs à adopter une attitude prudente à l'égard de certains produits agricoles venant de la région du Tôhoku, les citoyens ont le droit à un véritable déluge de propogande les encourageant à consommer les "bons produits de Fukushima", n'hésitant pas à jouer sur la corde sensible de la solidarité avec les paysans et habitants de la région. L'intention est louable car l'économie de ces régions est durement touchée et la population qui n'a pas été évacuée, dans une situation inextricable - nous reviendrons d'ailleurs prochainement sur les difficultés des habitants de la région à fuir Fukushima.

 

Certes, plusieurs mesures de contrôle de la radiocativité ont été mises en place suite au scandale cet été de la vente d'une  viande contaminée au césium radioactif. Mais quel sens donner à ces contrôles lorsque l'on sait que le ministère de la santé a discrètement relevé, dès les premiers jours de la catastrophe, les seuils de radioactivité à partir desquels un produit est jugé apte à être vendu. La limite pour l'iode 131 a ainsi été fixée à 300 becquerels par kilogramme pour les produits laitiers et l'eau, et à 2000 pour les légumes et fruits, ce qui est extrêment élevé. Concernant le césium radioactif, les limites sont respectivement de 200 pour les boissons et de 500 pour les légumes, fruits, viande et oeufs. Il faut cependant tempérer ces donnés car les seuils fixés sont en deçà des normes de radioactivité autorisées par le Codex alimentaire de l'Organisation mondiale de la santé (OMS). L'OMS étant inféodée, il est vrai, à l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) dont la mission première est de promouvoir l'usage de l'énergie nucléaire dans le monde.

 

Ceci étant posé, la contamination interne pose tout de même problème. D'abord, car il est purement arbitraire de fixer un seuil à partir duquel ingérer une faible dose d'éléments radioactifs n'aurait aucune incidence sur l'organisme ou l'ADN. Mais surtout, le véritable drame sanitaire qui se joue en ce moment au Japon concerne les enfants. Les limites de radioactivité fixées par les diffférentes normes internationales imposent toujours un seuil différent pour les enfants, beaucoup plus sensible à la radioactivité. Mais dans la pratique, les enfants au Japon consomment les même produits que les adultes. Le problème se pose de la même manière pour les enfants de la préfecture de Fukushima qui seront sans doute les premiers à payer au prix fort cette catastrophe.

 

15 000 personnes défilent dans les rues de Fukuoka

 

En dépit des propos rassurants des compagnies d'électricité, du gouvernement et du patronat japonais, il n'est donc guère étonnant que les Japonais soient toujours opposés à plus de 70% à la poursuite du nucléaire. Et Ils l'expriment haut et fort. Sur le thème "Adieu au nucléaire" (Sayonara genpatsu), 15 000 personnes se sont rassemblées dimanche 13 novembre à Fukuoka, situé au sud-ouest du Japon, avant de défiler dans les rues du centre-ville. Il s'agit pour cette ville de taille moyenne, d'une population équivalente à Marseille, d'une manifestation historique. Parmi les nombreuses banderoles et pancartes présentes dans la manifestation, le slogan le plus populaire reste "On a pas besoin du nucléaire!" (genpatsu iranai). Cette manifestation a eu lieu alors qu'à quelques kilomètres de Fukuoka, la centrale nucléaire de Genkai vient d'être remise en route, seulement un mois après avoir connu un incident technique sur son circuit de refroidissement. Huit mois après le début de la catastrophe nucléaire de Fukushima, colère et lassitude sont palpables chez de nombreux Japonais.

 

 

 

 

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  • : Le Japon est aujourd'hui très connu en France, à travers sa culture populaire - manga, animé - et sa cuisine. Mais que sait-on au juste de cette "face cachée de la lune", située quelque part entre l'extrême-orient et l'extrême-occident ? Au-delà des clichés, ce blog apporte un éclairage sur quelques aspects méconnus de la société, de la vie politique et de la culture populaire dans l'archipel.
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