Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
10 novembre 2011 4 10 /11 /novembre /2011 17:46

vachefukushima.jpg

Une ferme de Fukushima

 

Conséquence inattendue de l’accident de Fukushima : par un cruel effet de dominos, les éleveurs de Fukushima ne peuvent plus écouler leurs stocks de fumier auprès des agriculteurs de la région. Ces derniers utilisaient jusqu’alors ce fumier comme engrais naturel et en échange fournissaient de la paille de riz pour nourrir les bêtes des éleveurs.

 

Mais la crise nucléaire est passée par là et est venu brisée ce cycle. Les récoltes dans la préfecture de Fukushima ont été réduites de moitié, en raison de la crainte de certains paysans de vendre des produits contaminés ou de la mévente. Car malgré les appels rassurants du gouverneur de la région, de nombreux Japonais évitent soigneusement dans les supermarchés tous les produits agricoles en provenance de Fukushima ou des préfectures attenantes. De même, certains agriculteurs craignent d’utiliser le fumier en provenance d’élevages de Fukushima.

 

Résultat, au bout de la chaîne, les bœufs ont littéralement les pattes dans leurs propres excréments, s’enfonçant parfois jusqu’à 70 cm, ce qui laisse craindre la propagation de maladies dans les élevages de la région. Le gouvernement de la préfecture de Fukushima a donné l’ordre d’évacuer ce fumier dans un endroit approprié, ce qui est impossible pour la plupart des éleveurs. Cette situation s’ajoute au désastre économique qui frappe les éleveurs de la région qui peinent à vendre leur « bœuf de Fukushima ». De la viande de bœuf contenant du césium radioactif avait été trouvée cet été un peu partout au Japon, ce qui avait entraîné une interdiction temporaire de la vente pour les éleveurs de la région. Le problème ne concernait d’ailleurs pas que les bœufs de Fukushima, puisque la source en était la paille de riz donnée aux bêtes qui était contaminée.

 

496ecae8021cc.jpg

"Miso au boeuf de Fukushima"

 

Depuis, malgré de nombreux contrôles de radioactivité effectués dans les élevages de la région, la confiance des consommateurs pour cette viande n’est jamais revenue, ce qui plonge l’ensemble des éleveurs et des agriculteurs dans une situation hautement périlleuse. Il est à craindre malheureusement que le désastre nucléaire, économique et social qui s’est abattu sur cette région se poursuive. Plus de 20% des sinistrés ayant été évacués en mars ont d’ailleurs déclarés ne plus vouloir rentrer chez eux. Et dans la ville de Fukushima, ceux qui le peuvent, continuent à fuir.

 

Philippe Tanaka

Repost 0
Published by Le Japon à l'envers - dans Crise nucléaire
commenter cet article
9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 17:42

 

pub-genkai.jpg

"Bienvenue à la centrale nucléaire de Genkai, entourée d'une mer et d'une nature magnifique" (publicité trouvée sur le site de Kyuden, la compagnie d'électricité de Kyûshû)

 

 

Le Japon a atteint un nouveau record dans son involontaire sortie du nucléaire. En effet, sur les 54 réacteurs nucléaires que comptent l’archipel seuls 10 étaient en fonctionnement fin octobre. Une situation qui étonne d’ailleurs tant ce « manque » n’est pas apparent. Certes, les néons de Shibuya brillent un peu moins, mais rien de bien concret ne vient justifier le caractère « indispensable » de l’énergie nucléaire tant vanté par ses promoteurs.

 

La tendance pourrait cependant s’inverser. Le réacteur n°4 de la centrale de Genkai situé dans la préfecture de Saga, sur l’île de Kyûshû a été remis en marche. Il avait subi un arrêt automatique début octobre suite à un problème technique au niveau du condenseur qui permet le refroidissement de la centrale. Il a depuis répondu aux critères de sécurité demandés par l’agence de sûreté nucléaire japonaise (NISA). Des critères qui, rappelons-le, sont copiés intégralement sur des documents fournis par les industriels eux-mêmes !

 

 

manifsaga2606.jpg

"En colère!" Manifestation à Saga, près de la centrale de Genkai, 26 juin 2011

 

 

De fait, depuis le départ de KAN Naoto du poste de premier ministre, le Japon est revenu à une situation de statu quo sur l’avenir du nucléaire. L’ancien premier ministre avait certes déclaré que le Japon devait "avoir l’objectif à terme d’une société où l’on puisse vivre sans centrale nucléaire”. De même, NODA Yoshihiko laissa entendre quelques jours après sa nomination qu'une sortie du nucléaire était envisagée à long terme. Rien n'est moins sûr aujourd'hui. Le mois d'octobre n'a vu aucune manifestation de masse se déroulait au Japon, après celle historique du 19 septembre où 60 000 personnes ont défilé dans Tôkyô. Un sujet en balayant un autre, les médias et les politiques se focalisent aujourd'hui sur la question de la participation du Japon aux négociations du traité de libre-échange TPP.  

 

Et pendant que tout le monde regarde ailleurs, le ministère de l'économie et de l'industrie (Meti) envisage de poursuivre l'utilisation de l'énergie nucléaire. C'est ce qu'ont d'ailleurs bien compris les "mères de Fukushima" du "Réseau de Fukushima pour la protection des enfants contre le radioactivité" (Kodomotachi wo hôshanô kara mamoru fukushima nettowâku) qui depuis le 27 octobre se relaient tous les jours devant le Meti pour dénoncer l'absence de changement dans la politique énergétique du Japon :

 

 

Sitting des "mères de Fukushima" devant le Meti, 27 octobre 2011

 

 

"Nous avions cru, disent les 100 femmes, que cette catastrophe amènerait notre gouvernement à fermer les centrales nucléaires existantes et à stopper les projets de nouvelles installations nucléaires. Nous croyions que notre dépendance à l’énergie nucléaire deviendrait un souvenir du passé et que le gouvernement japonais investirait désormais dans les énergies renouvelables. Il nous faut constater cependant que, même si tous les sondages montrent que 80% de la population japonaise veulent se passer de l’énergie nucléaire, les hommes politiques japonais veulent poursuivre leur agenda nucléaire et faire redémarrer les réacteurs."

 

Philippe Tanaka

Repost 0
Published by Le Japon à l'envers - dans Crise nucléaire
commenter cet article
5 novembre 2011 6 05 /11 /novembre /2011 18:28

 

Le Mainichi Simbun a révélé la semaine dernière que l’organisme en charge de la vérification des sites nucléaires, le Japan Nuclear Energy Safety (JNES) copiait et appliquait intégralement les critères de sécurité et d’inspection créés par… les industriels du nucléaire eux-mêmes ! Le premier cas concerne un manuel d'inspection du JNES des barres de combustibles qui est une copie conforme du document proposé par le fabriquant lui même.

 

http://www.jnes.go.jp/content/000000095.jpg

 

D'après le quotidien japonais qui a pu comparer les deux documents, "à l'exception de la couverture et de la première page, les deux documents sont identiques, mise en page inclus". La JNES est le corps chargé de l'inspection des centrales et des industries du nucléaire pour le compte de l'Agence de sécurité nucléaire (NISA). La NISA qui est elle-même dépendante et rattachée au METI, le ministère de l'économie et de l'industrie, principal promoteur de l'industrie nucléaire.

 

Après avoir préalablement répondu que cela ne posait pas de problèmes et que le JNES « ne changerait pas ses méthodes », l’organisme a finalement reconnu qu'il y avait eu des problèmes et que des barres de combustibles ayant des défauts avaient été introduites dans la centrale de Higashidori, dans la préfecture d'Aomori. Le JNES a proposé depuis, la création d’un énième comité. Cette fois-ci, ce comité en charge de la surveillance des inspecteurs du nucléaire, sera « indépendant ». Du moins on peut l'espérer tant la tâche est immense.

 

Les membres de ce comité autonome devront expliquer par exemple pourquoi en 2009 certains tests indispensables n’ont pas été menés dans l’usine d’enrichissement d’uranium de Rokkasho-mura. Ou encore pourquoi des défauts dans les documents proposés par la compagnie d’électricité du Kansai sur la centrale nucléaire d’Ôi n’ont pas été relevés. Cette information sème encore un peu plus le doute alors qu'une partie importante du parc nucléaire japonais est soumis actuellement à des tests de sécurité et de résistance face aux tremblements de terre et tsunamis.

 

Repost 0
Published by Le Japon à l'envers - dans Crise nucléaire
commenter cet article
11 octobre 2011 2 11 /10 /octobre /2011 00:00

Les images qui suivent ce texte sont proprement insoutenables. Ce sont des photos quasiment inédites, des deux ouvriers morts par le syndrome d'irradiation aiguë dans l'accident nucléaire de Tôkai-Mura, au sud de Fukushima, en 1999. Ces photos sont apparus sur des blogs japonais et se sont rapidement répandus après la catastrophe nuléaire de Fukushima. A l'époque où je les ai trouvé, en avril, j'avais fait le choix de ne pas les diffuser.

 

Deux raisons me pousssent à le faire aujourd'hui: d'abord l'oubli, en France et dans une large partie du monde du drame humain de Fukushima, de cette région ruinée par la catastrophe, sept mois après qu'elle se soit produite. Ensuite, l'absence d'informations claires sur ce que sont devenus les milliers de liquidateurs de la centrale, ce qui laisse croire qu'ils effectueraient un travail anodin. Depuis mars, cinq personnes travaillant à la centrale de Fukushima Dai-Ichi sont mortes dans des conditions suspectes. Officiellement, c'est-à-dire selon Tepco, ces morts ne seraient pas du aux radiations subies par ces travailleurs.

 

Mais surtout la volonté de montrer ce que peut faire à l'homme le nucléaire quand tout s'emballe. Il faut alors tout montrer. C'est ce qu'exprimait HIROKAWA Ryûichi dans une interview à Télérama publié en juillet : « Je fais extrêmement attention au contexte ; en revanche, lorsque je suis sûr de leur provenance, je n'hésite jamais à publier des images choquantes. Il faut montrer que la guerre est sale, les catastrophes inhumaines, et qu'au milieu de tout cela, les gens souffrent, meurent. Tout ce qui banalise les conflits ou leur donne une dimension héroïque est à proscrire. »

 

tokai-mura1.jpg

 

L'accident de criticité de Tôkai-mura s'est produit le 30 septembre 1999 dans une usine d’enrichissement d’uranium. La situation de criticité, c'est-à-dire d'une réaction en chaîne de fission involontaire et hors contrôle, dura pendant plus de 20 heures. Les conséquences d'un accident de criticité en terme de contamination radioactive peuvent être désastreuses. 

 

La cause de l'accident relève d'une simple erreur humaine. Lors d'une opération d'enrichissement d'uranium, les employés versèrentpar mégarde 16 kg d'uranium dans un récipient au lieu des 2,4 kg prévus normalement. Une réaction s'enclencha automatiquement. Alors qu'une fuite radioactive avait lieu, il fallut attendre une heure avant que les habitants du village de Tôkai soient évacués dans une zone de 350 m et un confinement décrété par la préfecture d’Ibaraki pour 310 000 personnes dans un rayon de 10 kilomètres. Trois employés directement impliqués dans l’accident furent gravement atteint et deux sont morts dans les mois qui ont suivi l’accident. Par ailleurs, 225 travailleurs de l’usine furent gravement touchés par l’irradiation, auquel viennet s’ajouter 207 habitants. Avant Fukushima, cet accident, classé au niveau 4, était considéré comme le plus grave de l'histoire du nucléaire japonais.

 

tokai mura 2

Cette chronologie montre l'évolution de la santé de SHINOHARA Masato, 40 ans, l'un des trois ouvriers atteint du syndrome d'irradiation aiguë suite à l'accident de criticité de Tôkai-mura. Le 30 septembre (2ème photographie), son visage et ses deux bras sont exposés à une radioactivité de 10 sieverts. A partir du 10 octobre, en plus des blessures, Shinohara souffre de diarrhées et de troubles mentaux. Au 10 novembre, sa peau commence à se décoller et plus de 70% en tout va se détacher. Le 20 décembre, une transplantation de peau est effectuée sur ses mains. Le 4 janvier, une transplantation de peau est effectuée sur son visage. Le 4 janvier 2000, en raison d'une détérioration de son ADN, Shinohara perd sa capacité à régénérer sa peau. Le 27 avril, sept mois après son irradiation, Shinohara Masato décède des suites de son irradiation. Ce sera le deuxième décès constaté après celui de Ôchi Hisashi en décembre.

 

Philippe Tanaka

Repost 0
Published by Le Japon à l'envers - dans Crise nucléaire
commenter cet article
5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 20:00

 

 


Conférence de presse de HIRAI Norio, 12 octobre 1996

 

 

Le Japon qui n’ose pas interrompre le projet

 

Dans le monde, le temps de l’énergie nucléaire est bientôt terminé. En février 1996, les Etats-Unis ont déclaré leur projet de diminuer le nombre de centrales nucléaires américaines de moitié d’ici 2015. Le président a également ordonné d’arrêter l’extraction du plutonium. Il est si redoutable qu’ils ont arrêté même les recherches scientifiques.

Les Etats-Unis, comme l’Angleterre et l’Allemagne, ont déjà arrêté les centrales surrégénératrices où l’on brûle du plutonium comme celle de Monju.  L’Allemagne a stoppé celle qu’elle avait achevé et a construit un parc de loisir à la place. La plupart des pays ont renoncé car ils ont compris que c’est impossible de produire de l’électricité à partir du plutonium. Le gouvernement japonais doit savoir qu’il a commis une erreur. Mais il n’a pas encore abandonné le plutonium. Il a même annoncé la reprise du projet.

 

Pourquoi le Japon n’abandonne pas ? Parce que c’est un pays qui n’a pas assez de courage pour interrompre les projets déjà votés. C’est vraiment dangereux, mais je peux vous donner beaucoup d’exemples montrant ce caractère du gouvernement. La politique nucléaire du Japon est vraiment mal organisée. Le gouvernement n’a pas réfléchi aux conséquences. Il espérait toujours que la situation s’arrangerait avec le temps. Il était toujours irresponsable dans ses décisions. Des décennies sont déjà passées, et il n’a même pas trouvé de solution pour traiter ses déchets nucléaires.

 

Un autre problème : auparavant, il y avait toujours beaucoup d’étudiants dans le domaine de l’énergie nucléaire. Désormais, les jeunes ne choisissent plus cette spécialité, qui a disparu de presque toutes les universités, comme de l’Université de Tokyo. Les étudiants ne veulent même plus faire de recherche fondamentale dans ce domaine. Ainsi les laboratoires de recherche d’Hitachi et Toshiba ont été réduits par trois. Ils se consacrent plus pour la recherche sur les turbines à gaz de la cogénération, des réacteurs plus efficaces pour produire de l’électricité et de l’eau chaude en même temps. Même les fabricants commencent à abandonner le nucléaire. M.r Takehisa Shimamura, ancien chef du Centre du nucléaire, a publié un livre intitulé « le sermon du nucléaire ». Il y écrit « Le gouvernement japonais s’amuse à justifier ses actes du passé sans réfléchir. Ce n’est pas qu’il n’y a pas assez d’électricité. C’est qu’il possède trop d’uranium et de plutonium inutiles, l’uranium et le plutonium qu’il n’a pas osé refuser. Et maintenant, pour prouver qu’il ne produit pas des armes nucléaires, il construit de plus en plus de centrales, la démonstration de l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire ». Je pense qu’il décrit très bien la nature de ce pays.

 

On ne peut ni démonter, ni démolir

 

La première centrale nucléaire commerciale au Japon a démarré en 1966 dans la commune de Tokaido, dans le département d’Ibaraki. C’était un réacteur anglais d’une puissance de 160 mégawatts. Depuis, des centrales américaines ont été installées, et le Japon s’est même mis à construire ses propres centrales. Actuellement, 51 centrales nucléaires fonctionnent dans ce petit pays, le plus grand étant de 1350 mégawatts.

 

On les a mises en route sans savoir concrètement comment les démonter ni les démolir, ni comment traiter leurs déchets. Le réacteur en acier, bien que d’une grande épaisseur, se fragilise à cause des quantités colossales de radioactivité, on les avait donc construites pour une exploitation de 10 ans, après quoi le démantèlement et la démolition étaient prévus. Mais en 1981, on s’est aperçu que les plans de démantèlement et de démolition de la centrale nucléaire de Fukushima, qui avait alors fonctionné 10 ans, n’étaient pas du tout réalisables. Le Parlement a même discuté sur le fait que ce réacteur ne pouvait plus résister aux rayonnements ionisants. A l’époque, j’ai participé aussi à la recherche de solutions. Nous avons tous les jours étudié différents modes de démolition. Mais nous avons seulement compris que, pour démonter et démolir cette centrale nucléaire pleine de radioactivité, des dépenses représentant plusieurs fois le budget de sa construction seraient nécessaires, et qu’une irradiation trop importante des ouvriers serait inévitable. Car on ne peut travailler que quelques dizaines de secondes près du réacteur si l’on veut respecter la norme.

 

Tout est réalisable sur le papier, mais concrètement, les ouvriers doivent tout faire à la main, avec l’irradiation que cela implique. On ne peut donc rien faire avec cette radioactivité, ni démonter, ni démolir la centrale. Certaines personnes parlent d’envoyer des robots, mais les nombreuses recherches n’ont pas encore réussi à produire des robots qui ne se dérèglent pas à cause de la radioactivité. Finalement, concernant la centrale de Fukushima, on a conclu que la démolition était irréalisable. Le fabricant américain qui a vendu cette centrale a envoyé des ouvriers au Japon, et il les a fait réparer le réacteur en les exposant à des quantités de radioactivité inimaginables par rapport à la norme japonaise. Aujourd’hui, cette centrale fonctionne toujours. Alors qu’on avait prévu de l’utiliser 10 ans, elle a déjà fonctionné plus de 30 ans. Au Japon, il y a 11 centrales que l’on exploite toujours malgré leur vieillissement, cela m’inquiète beaucoup.

 

Le réacteur nucléaire de 100 kilowatts destiné à la recherche s’est arrêté suite à une fuite de radioactivité dans l’Université Industrielle Musashi à Kawasaki, dans le département de Kanagawa. On estime qu’il aurait fallu 2 milliards de yens pour la réparation et 6 milliards de plus pour le démantèlement. Le budget annuel de l’Université ne suffit même pas pour la démonter. Ils sont donc obligés de l’arrêter et l’entretenir jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de radioactivité. Si cela avait été un grand réacteur de mille mégawatts, on n’aurait vraiment rien pu faire.

 

La surveillance et l’entretien après la fermeture  

 

Pourquoi on ne peut pas démonter une centrale nucléaire? Comme elle fonctionne avec de l’eau et de la vapeur, on ne peut pas la laisser sans entretien après l’arrêt. Elle se rouillerait très vite et il y aurait des fuites de radioactivité par des trous. Un seul démarrage avec du combustible nucléaire suffit pour polluer la centrale. Et une fois polluée, on ne peut plus la laisser se reposer, ni la démonter, ni la démolir.

 

Il y a beaucoup de centrales nucléaires qui ont été fermées dans des pays développés. Elles sont fermées car ils ne peuvent pas les démonter ni les démolir. Fermer une centrale nucléaire, ça veut dire qu’on arrête de produire de l’électricité et qu’on retire le combustible. Mais il y a encore beaucoup de choses à faire. Tout de suite, le Japon compte 54 réacteurs nucléaires pour produire de l’électricité, 51 en fonctionnement et 3 en construction. Il y en a plusieurs qui sont trop dangereux pour continuer à les exploiter. Il ne faut pas oublier les réacteurs pour la recherche possédés par des universités et des entreprises. Donc dans tout le Japon, il y a 76 réacteurs, de 100 kilowatts à 1350 mégawatts. Mais je me demande si les compagnies d’électricité vont continuer à surveiller sérieusement les centrales fermées qui ne produisent plus d’électricité ni d’argent. D’un autre côté, elles cherchent à construire de nouvelles centrales et à agrandir celles qui sont déjà construites. Par exemple, elles veulent ajouter un 5ème réacteur sur le site de Hamaoka qui se trouve sur un endroit très dangereux par rapport à la faille qui provoque souvent des tremblements de terre dans la région de Tokai. A Fukushima, elles ont ajouté un nouveau réacteur sur le terrain de football. Pour des nouvelles installations, elles veulent construire des centrales à Makimachi dans le département de Nigata, Ashihama du Mie, Kaminoseki du Yamaguchi, Suzu du Ishikawa, et Ooma et Toudu d’Aomori. Elles envisagent d’avoir de 70 à 80 réacteurs d’ici 2010. J’ai peur que mes mots soient brutaux mais je n’arrive pas à m’empêcher de penser que ce pays est devenu fou.

 

Bientôt, la fermeture des vieilles centrales nucléaires va sûrement venir. C’est un grand problème. Imaginez des centrales nucléaires fermées qui apparaissent partout dans le Japon dans l’avenir assez proche. Vous ne pensez pas que c’est non seulement inquiétant mais macabre ?

 

Les déchets nucléaires qu’on ne sait même pas traîter

 

Il faut aussi parler des déchets nucléaires qu’on produit chaque fois qu’on fait tourner les réacteurs, ça veut dire tous les jours. En parlant déjà des déchets nucléaires de faible activité, il y en a 800 mille fûts dans le Japon. On utilise le mot faible mais il y en a qui sont tellement forts en radioactivité qu’on peut recevoir la dose létale en restant uniquement 5 heures à côté.

 

Depuis le démarrage de la première centrale nucléaire au Japon jusqu’en 1969, dans toutes les centrales, on mettait tous les déchets nucléaires dans des fûts et les jetait dans les mers à proximité. A l’époque, c’était normal. Quand je travaillais dans la centrale de Tokai du département d’Ibaraki, les sous-traitants emportaient les fûts en camion et ils les jetaient au large de Chiba en bateau.

 

Mais justement c’est avec cette histoire que j’ai commencé à douter qu’il y a quelque chose qui n’est pas clair dans les centrales nucléaires. Les fûts métalliques se rouillent au bout de 1 an dans la mer. Je me suis demandé ce qui se passerait avec les déchets nucléaires qui étaient dans les fûts et les poissons qui habitent dans la mer.

 

Maintenant, on rassemble les déchets nucléaires à Rokkasho dans le département d’Aomori. Ils prétendent surveiller 3 millions de fûts de déchets nucléaires pendant 300 ans. Mais je me demande déjà si il existe le fût qui fait de l’usage pendant 300 ans. Et durera t elle aussi cette entreprise sous-traitante pendant si longtemps? Qui peut assurer tous ces problèmes? Et puis, nous allons parler des déchets nucléaires de haute activité. C’est le déchet qui reste après l’extraction du plutonium du combustible usé. Le Japon commande cette extraction à l’Angleterre et à La France. En 1995 la France a retourné 28 barres de déchets de haute radioactivité. Ce sont des mélanges de déchets de haute radioactivité et de verre enfermés dans un container métallique. J’ai entendu que le fait de rester 2 minutes à côté de ce container suffit pour tuer quelqu’un. Le gouvernement dit qu’il va garder ces barres fortement radioactives pendant 30 ou 50 ans tout en les refroidissant à Rokkasho du département d’Aomori et les transporter quelque part ailleurs pour les enfouir en profondeur. Quelque part qu’il ne sait pas encore où ça pourrait être. Dans tous les autres pays, ils planifient l’enfouissement des déchets nucléaires de haute radioactivité, mais il y en a aucun qui l’a déjà accompli. Personne ne connaît la solution.

 

Pour le bâtiment de la centrale nucléaire elle même, le gouvernement japonais envisage de la fermer hermétiquement pendant 5 ou 10 ans et l’enterrer en dessous du terrain où la centrale a été, après l’avoir démolie en petits morceaux et mis en fûts métalliques. C’est un projet très optimiste mais la démolition d’un seul réacteur donnera des dizaines de milliers de tonnes de déchets plein de radioactivité. Comment peut on trouver la place pour tous ces déchets dans un pays où on manque même de place pour jeter les ordures ménagères? En tout cas, c’est bien clair que le Japon sera encombré de déchets nucléaires un jour. Il faut faire quelque chose. Il faut qu’on arrête les centrales nucléaires aussi vite que possible. Il y a environ 5 ans, j’ai été faire une conférence sur mon travail à Hokkaido. Quand j’ai dit « on va continuer à surveiller les déchets nucléaires pendant 50 ans ou 300 ans », une collégienne a levé sa main. Elle a crié « J’ai une question. En parlant de la surveillance des déchets qui dure 50 ou 300 ans, est ce que c’est vous qui allez le faire? Non, ce n’est pas vous, les adultes d’aujourd’hui, c’est nous, la prochaine génération, et les générations qui suivent. Mais nous, nous n’avons pas envie de le faire !! » Est ce que quelqu’un peut donner une réponse à cette fille ?

 

Quand on dit « surveiller 50 ans ou 300 ans », peut-être ça vous donne l’impression que tout sera fini au bout de ces durées. Mais si il y a toujours des centrales nucléaires qui fonctionnent, ce sont des 50 ans et 300 ans qui se renouvellent pour toujours.

 

L’irradiation et la discrimination affreuse des habitants

 

Le gouvernement et les compagnies d’électricité ont menti pendant des dizaines d’années en disant que les centrales nucléaires japonaises n’avaient jamais émis de la radioactivité à l’extérieur. Mais depuis quelques temps, ils ne peuvent plus continuer leurs mensonges. Il y a de la radioactivité qui sort des cheminées très hautes des centrales nucléaires. Très précisément, c’est la compagnie qui la rejette volontairement. Comme elle la rejette 24 heures sur 24, les habitants à côté prennent de la radioactivité tout au long de l’année

 

J’ai reçu une lettre d’une jeune femme de 23 ans. J’ai vu des traces de larmes sur l’enveloppe. Elle m’a écrit « J’ai trouvé un travail à Tokyo et rencontré un homme. Nous nous sommes fiancés et nous avons déjà fini la pré cérémonie du mariage avec la famille. Mais il a subitement rompu nos fiançailles. Il m’a expliqué que ce n’est pas du tout de ma faute et il aimerait bien aussi se marier avec moi. Mais ses parents se sont aperçus que j’ai grandit à Atsuga dans le département de Fukui et il y a plus d’enfants leucémiques à côté des centrales nucléaires. Comme ils n’ont pas envie d’avoir leur petit enfant leucémique, ils ne sont plus d’accord avec notre mariage. Dites-moi, pourquoi je dois subir une telle chose. »  Qui a droit de faire vivre un tel drame à cette jeune femme ? En plus, je connais plein d’autres histoires pareilles.

 

Cette histoire n’est pas arrivée à côté d’une centrale nucléaire. Elle est arrivée à Tokyo. Est ce que vous pouvez approuver sans aucun souci le mariage entre un homme qui a déjà travaillé dans les centrales nucléaires avec votre fille ou la femme qui a vécu à côté d’une centrale nucléaire comme elle avec votre fils? Les jeunes doivent également se sentir concernés car vous pouvez très bien tomber amoureux de quelqu’un d’irradié. Je sais qu’en parlant de cette discrimination, je pourrais provoquer encore plus de discrimination. Mais il faut que je vous informe. Pour les gens qui sont déjà opposés aux centrales nucléaires, j’aimerais bien que ce problème soit un de leurs arguments et pas seulement parce que ils ont peur des accidents. Ce n’est pas seulement la Nature et la santé humaine que les centrales nucléaires détruisent, elles détruisent aussi le coeur des hommes.

 

Puis-je avoir des enfants ?

 

Pour finir, je vous raconte une histoire qui m’a beaucoup choqué. Une histoire qui m’est arrivée au cours d’une conférence organisée par le syndicat des instituteurs à Kyowa de Hokkaido qui se situe à côté de la centrale Tomari. Je ne manque pas d’en parler chaque fois. J’aimerais bien que vous vous rappeliez de cette histoire même si vous oubliez les autres.

 

La conférence a eu lieu le soir. Il y avait environ 300 personnes, à peu près moitié de parents et moitié d’instituteurs et professeurs. Mais il y avait aussi quelques collégiens et lycéens car ils pensaient que les centrales nucléaires sont des problèmes de leur génération et pas seulement ceux des adultes. Une fois que j’ai eu fini mon discours, j’ai demandé si il n’y avait pas de questions. Une fille de deuxième année de collège a levé sa main en pleurant et elle s’est exprimée :  « Vous, les adultes qui se sont réunis ce soir, vous êtes tous des menteurs et des hypocrites. Je suis venue ici aujourd’hui pour voir quelle tête vous faites. Les adultes d’aujourd’hui, notamment ceux qui sont là, vous êtes toujours en train de faire semblant d’agir pour les enfants pour tous les choses. Le problème des pesticides, les terrains de golf, les centrales nucléaires. Moi, je vis à Kyowa juste à côté de la centrale de Tomari. Je reçois de la radioactivité sans cesse. J’ai lu qu'à Sellafield en Angleterre, à côté de l’usine nucléaire, il y a plus d’enfants leucémiques qu’ailleurs. Moi, en tant que fille, je rêve de me marier un jour. Est ce que je peux avoir des enfants? »

Cette fille a demandé en pleurant aux 300 adultes qui se trouvaient devant elle. Mais personne ne pouvait lui répondre.

Elle a continué : « Si vous savez que les centrales nucléaires sont dangereuses, pourquoi vous n’avez pas manifesté au moment de la première construction? Pourquoi vous ne manifestez que maintenant? En plus, vous avez même laissé construire le deuxième réacteur. Je préfère ne pas avoir d’électricité qu’avoir la centrale nucléaire. » Justement, le deuxième réacteur de la centrale Tomari venait d’entamer sa mise en route.

 

« Je ne comprends pas pourquoi vous faites cette conférence si tard. Si j’étais un adulte qui avait des enfants, j’arrêterais la centrale même au risque de ma vie. » Elle a ajouté en pleurant « Maintenant avec le deuxième réacteur, je reçois 2 fois plus de radioactivité. Mais je n’abandonnerai pas Hokkaido. » Je lui ai demandé si elle avait déjà confié son inquiétude à sa mère ou à son professeur. Elle m’a répondu « Je sais que ma mère et mon professeur sont ici aujourd’hui. Je ne leur ai jamais posé des questions. Mais entre les filles de la ville on en parle tout le temps qu’on ne peut pas se marier ni avoir des enfants. »

 

Les professeurs n’étaient pas au courant que leurs élèves ressentaient une telle inquiétude. Ce ne sont pas uniquement les 8 ou 10 km de rayon autour de la centrale qui est concernés. Beaucoup de collégiens et lycéens ressentent la même chose dans la zone des 50 ou 100 km autour de la centrale. J’aimerais bien que vous pensiez toujours à ces jeunes.

 

On ne peut jamais être en sécurité si la centrale nucléaire ne disparait pas. 

 

J’espère que vous avez bien compris ce qu’est une centrale nucléaire, en lisant ce texte. Certainement, l’accident grave de Tchernobyl a aussi effrayé beaucoup de Japonais. Mais j’imagine que beaucoup de gens, surtout ceux qui habitent au loin, dans les grandes villes, ont peur de manquer d’électricité si on ferme les centrales nucléaires.

Mais c’est le résultat des propagandes qu’ils font en dépensant beaucoup d’argent. « Les centrales nucléaires, c’est une utilisation pacifique de l’énergie atomique. » « Vous n’avez pas besoin d’avoir peur. Les accidents n’arriveront jamais dans les centrales nucléaires japonaises. » « Le Japon manque de sources d’énergie. Les centrales nucléaires nous sont indispensables. »  Ce sont des propagandes du gouvernement et des compagnies d’électricité. Et la réalité, comme l’accident de Monju, ils essayeront toujours de la cacher.

 

C’est bien vrai que les centrales nucléaires produisent de l’électricité. Mais j’ai constaté en travaillant 20 ans, avec mes yeux et même avec mon corps qu’elles fonctionnent toujours en irradiant les ouvriers. Et puis les gens qui habitent à côté souffrent, en se débattant entre ceux qui sont pour et contre avant l’installation, et en étant irradiés et discriminés après la construction. Vous devez savoir qu’un accident dans une centrale nucléaire provoque des terribles conséquences, ni croire qu’il n’y a pas de problème si l’accident n’arrive jamais? Que c’est une utilisation pacifique? 

 

Non, tout cela n’est pas vrai. Ce n’est pas pacifique, si il y a des ouvriers qui meurent à cause de l’irradiation, comme moi, et des gens qui souffrent à côté des centrales. En plus, il ne faut pas confondre la sûreté et la sécurité. Si il y a des centrales nucléaires, il n’y a plus rien de sûr. En plus, même si le nucléaire produit de l’électricité en ce moment, l’entretien des déchets nucléaires pour des dizaines de milliers d’années demandera une énorme quantité d’électricité et de pétrole. C’est sûr que ça demandera plus d’énergie qu’on en a produit tout de suite grâce au nucléaire. D’ailleurs, ce sont nos descendants qui seront obligés d’entretenir toutes les centrales fermées et leurs déchets.

 

Pour toutes ces raisons, je vous demande de regarder le visage de vos enfants et vos petits-enfants tous les matins, et réfléchir si le Japon peux continuer à construire des centrales nucléaires. Ce n’est pas uniquement le risque de l’accident, mais il y a aussi le risque du tremblement de terre. Le désastre irrémédiable va arriver si on continue ainsi. Je veux que vous sachiez cette réalité. Je manifeste pour ne plus construire de centrales nucléaires. Je suis contre les nouvelles installations de centrales nucléaires avec conviction. Et je pense qu’il faut arrêter celles qui sont en fonctionnement. Tant que les centrales nucléaires existeront, la tranquillité n’existera pas sur la Terre. Laissons la Terre jolie pour nos enfants.

     

HIRAHI Norio

  

(Traduction du Japonais en Français effectuée par Tomomi DUFILS en Avril 2011)

 

* Vous pouvez consulter également le témoignage de KAWAKAMI Takeshi, un ancien "gitan" du nucléaire, qui intervenait au coeur des réacteurs

Repost 0
Published by Le Japon à l'envers - dans Crise nucléaire
commenter cet article
5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 11:44

http://janjan.voicejapan.org/living/0706/0705310440/img/photo136174.jpg

Inspection d'une centrale (HIGUCHI Kenji)

 

Le plan antisismique bâclé

 

Après le grand séisme de Kobé, on a très vite vérifié le plan antisismique de toutes les centrales nucléaires du Japon. Le résultat absurde publié en septembre 1995 disait que toutes les centrales résisteront aux tremblements de terre de n’importe quel niveau. Au moins pour celles dont je me suis occupé pour mon travail, les premières centrales nucléaires on n’avait pas prévu le grand tremblement de terre. C’est aberrant de confondre les nouvelles et les vieilles centrales pour leur résistance contre les tremblements de terre, en disant de n’importe quel niveau. En 1993 quand il y a eu le séisme de degré 4, la centrale numéro 1 d’Onagawa s’est arrêtée automatiquement suite à l’augmentation subite de la puissance.C’était un accident très grave.  Très grave parce que la centrale qui a été construite en 1984 pour que ça s’arrête à un degré de sismicité 5 s’est arrêtée avant d’atteindre le niveau. C’est comme si le blocage du frein a arrêté la voiture subitement sur l’autoroute sans appuyer sur le frein. Tohoku EPC ne reconnaît pas la gravité de la chose en disant «tant mieux si ça s’est arrêté ».Mais l’affaire n’est pas si simple. Si l’arrêt s’est effectué au degré 4 bien qu’il avait été conçu pour que ça s’arrête au degré 5, on ne peut pas nier la possibilité que ça ne s’arrête pas au degré 5. C’est un signe qu’il y a des choses qui ne fonctionnent pas comme prévu.    

La centrale de Fukushima s’est arrêtée également d’une façon imprévisible au moment du séisme en 1987. Au Japon, il y a 10 centrales qui sont du même modèle. C’est vraiment terrifiant quand on pense au danger que les tremblements de terre présentent vis-à-vis des centrales nucléaires.

 

Le contrôle régulier est fait également par les gens incompétents 

 

On arrête à peu près tous les ans les réacteurs pour procéder au contrôle régulier. Dans le réacteur nucléaire, la pression de l’eau chaude et de la vapeur monte de 70 à 150 atmosphères, mais ce n’est pas une simple eau chaude car la température monte jusqu’à 300 degrés, elle circule très vite et use les tuyauteries. Au moment du contrôle régulier, on ne peut pas éviter la nécessité de changer des tuyaux et des soupapes qui sont des fois usés jusqu’à la moitié de leur épaisseur. Mais l’irradiation accompagne inéluctablement cette procédure.

 

Le démarrage du réacteur émet plein de radioactivité et de radiations. Les gens qui y travaillent subissent des radiations. Avant de se rendre auprès du réacteur, ils se déshabillent et se mettent en combinaison de protection. Peut-être vous imaginez que cette combinaison protège le corps de la radioactivité mais en réalité, ce n’est pas le cas. La preuve, on place le radiamètre, sous la combinaison, sur le gilet. La combinaison de protection est un simple vêtement de travail qui sert à ne pas emporter la radioactivité à l’extérieur mais il ne protège pas les manoeuvres de l’irradiation. Donc après le travail, les manoeuvres doivent se mettre en slip pour vérifier s’ils ne sont pas contaminés. Si la radioactivité reste uniquement sur la peau, c’est ce qu’on appelle la contamination externe, on peut l’enlever presque entièrement avec la douche. Ils se lavent minutieusement jusqu’à ce qu’ils ne soient plus radioactifs avant de sortir dehors.     

 

Les manoeuvres mettent aussi des chaussures qui ont été préparées par l’entreprise mais on n’est pas sûr de trouver la bonne taille. Alors, leurs pas sont mal assurés. En plus ils doivent mettre un masque qui couvre la tête. Ils travaillent avec ces combinaisons et l’angoisse de la radioactivité. Pratiquement, personne ne peut faire de bon travail avec  cet équipement. C’est complètement différent d’un chantier normal. En plus, plus de 95% des personnes qui s’occupent de ce travail n’ont aucune expérience. Ce sont des agriculteurs et des pêcheurs désoeuvrés en dehors de la saison. Ces gens qui n’ont pas d’expérience, travaillent sans savoir le danger que ça représente.

 

 Par exemple, pour serrer une cheville avec un écrou, on dit au manœuvre « serrez la en diagonale, sinon ça fuit. ». L’opération se déroule dans une zone de radiations contrôlées, un endroit très dangereux plein de rayonnements. Les manoeuvres amènent le radiamètre. Mais comme la quantité de radiations varie d’une pièce à l’autre, la durée du temps acceptable en minutes  change chaque fois.

Avant de rentrer au chantier, on explique aux ouvriers le travail d’aujourd’hui et la durée de ce travail décidée en fonction de la quantité autorisée journalière d’irradiation. S’ils vont travailler au chantier où on peut rester 20 minutes, on leur donne une minuterie qui sonne au bout de 20 minutes en disant « Vous devez sortir quand ça sonne. ». Mais ils ne sont pas munis d’une montre car elle serait polluée par la radioactivité. Ils doivent donc deviner le temps restant. C’est comme ça qu' on les envoie au travail. Là-bas, ils n’arrivent pas à se concentrer pour serrer la cheville car ils se demandent toujours combien de temps est déjà passé. Est ce que c’est 10 minutes ? Ou peut-être déjà 15 minutes ? Ils ont très peur de l’alarme de la minuterie, ça les fait plus que sursauter. Le bruit de l’alarme est assez fort pour rendre tout pâle quelqu’un qui ne l’a pas jamais entendue. Quand ça sonne, ils ont déjà reçu une irradiation équivalente à des dizaines de radiographies. C’est bien normal qu’ils ne puissent pas fournir des prestations assez correctes comme tout simplement serrer des chevilles en diagonale. Pouvez-vous imaginer les conséquences ?

 

Le déversement de radioactivité dans la mer

 

Le contrôle régulier se fait souvent en hiver. Mais à la fin du contrôle, on verse dans la mer des tonnes d’eau contaminée par la radioactivité. Honnêtement, il n’y a pas beaucoup de poissons pêchés en bordure des îles nipponnes que l’on peut manger sans craindre le risque de la contamination radioactive. La mer du Japon est déjà contaminée par la radioactivité. Ce n’est pas uniquement au moment du contrôle régulier que l’on effectue le rejet d’eau irradiée dans la mer. Pour baisser la température que la centrale dégage, au Japon, on utilise l’eau de la mer. Elle devient de l’eau chaude qui contient de la radioactivité. Ainsi on rejette des tonnes d’eau par minute à la mer. 

 

Même s’il y a des accidents dans les centrales nucléaires, les autorités déclarent immédiatement qu’il y n’a aucun problème. D’ailleurs, les compagnies d’électricité essayent de les cacher. Avec la population japonaise très peu sensible à ce sujet, la mer du Japon se pollue sans cesse. On lave d’abord les vêtements de protection couverts de radioactivité à l’eau. On la déverse également dans la mer. La quantité de la radiation mesurée à l’orifice d’évacuation est très élevée. Savez-vous que des sites d’élevage de poisson se trouvent à proximité? Ainsi, les gens qui cherchent la nourriture de bonne qualité doivent être intéressés par la sûreté des centrales nucléaires. Si on n’agit pas tout de suite, on ne pourra plus trouver de poissons qui ne sont pas contaminés. 

 

Il y a quelques années, à l ‘exposé du procès qui demandait l’arrêt de la centrale de Shiga dans la préfecture de Ishikawa, une vieille colporteuse de 80 années toute déconcertée, a raconté cette histoire. « Je ne connaissais rien de la centrale nucléaire jusqu’à maintenant. Mais aujourd’hui, une jeune dame qui était toujours fidèle a refusé mes algues. Elle m’a dit, Je suis désolée mais je ne peux plus acheter vos algues. La centrale de Shiga a démarré aujourd’hui. Je ne connaissais rien au nucléaire, mais maintenant je sais ce que c’est. Qu’est ce que je vais devenir alors ? » Même aujourd’hui, on continue de polluer la mer du Japon sans que vous le sachiez.

 

Le plus horrible, c’est l’irradiation interne ( la contamination )

 

Dans le bâtiment de la centrale, tout devient radioactif et émet des radiations. Parce que les radiations peuvent traverser même une paroi de fer d’une grande épaisseur. Les radioéléments qu’on reçoit sur la peau : la contamination externe c’est horrible, mais le pire c’est la contamination interne.

 

Par exemple, la poussière. Une simple poussière qui se trouve n’importe où devient radioactive dans une centrale nucléaire à cause de la radioactivité qu’elle reçoit. Le fait d’inspirer cette poussière radioactive par le nez ou la bouche, c’est de la contamination interne. En faisant le nettoyage dans la centrale, on est exposé le plus, au danger de la contamination interne. Avec cette contamination interne on reçoit les radiations de l’intérieur du corps c’est beaucoup plus dangereux que l’irradiation externe, car le corps est en contact direct avec la source des radiations. Les radioéléments sont évacués du corps au bout de environ 3 jours par la voie transpiratoire et urinaire. Mais pendant ces 3 jours, ils restent dans le corps. En plus, quand on parle d’élimination, c’est un langage humain, il en reste toujours un peu, et ça c’est très dangereux. Même si ce sont des petites quantités à la fois, elles s’accumulent dans le corps.

 

Vous devez le savoir, si vous avez déjà visité une centrale nucléaire, c’est très bien nettoyé où il y a des accès au public. Peut-être le guide vous a même vanté « regardez, comme c’est propre. ». Mais c’est bien normal. Ça serait dangereux s’il y avait de la poussière radioactive dans l’air. Moi, j’ai développé un cancer à cause de la contamination interne que j’ai reçu plus que cent fois. Quand le docteur m’a diagnostiqué un cancer, j’avais très peur. Mais je me suis rappelé ce que ma mère disait toujours « rien est plus grand que la mort. » ça m’a donné envie de faire quelque chose. Alors, j’ai décidé de mettre au jour tout ce que je connais des centrales nucléaires.

 

Rien à voir avec le chantier normal

 

La radioactivité s’accumule. Même si ce sont des petites quantités, si vous travaillez 10 ans dans une centrale, vous accumulez la radioactivité de 10 ans et c’est très dangereux. Le règlement pris par le gouvernement exige de ne pas dépasser la limite de 50 millisiverts (mSv) par an. ça veut dire que l’on peut tout faire si on respecte cette limitation.

Par exemple, les travaux au moment du contrôle régulier demandent environ 3 mois. Donc on divise la limite de 50 mSv par cette durée des travaux pour avoir la limite autorisée journalière. Mais, dans un endroit où il y a beaucoup de radiations, on ne peut travailler que 5 à 7 minutes par jour. On ne peut pas faire grand chose avec si peu de temps. Alors on rassemble les temps de travail sur 3 jours ou une semaine afin de travailler 10 ou 20 minutes de suite, bien que ce soit une méthode inadmissible. Au moins, si les ouvriers savaient qu’il y a un grand risque de leucémie ou du cancer..... Mais les compagnies d’électricité n’avertissent d’aucun de ces risques.

 

Une fois, une grande vis qui se trouvait sur le réacteur s’est desserrée quand la centrale nucléaire était en plein fonctionnement. Comme la centrale émet une colossale quantité de radioactivité en état de marche, on a préparé 30 personnes pour serrer une seule vis. Ils ont fait la queue devant la porte. Ils devaient courir jusqu’à la vis qui se situait à environ 7 mètres de là. Après 3 secondes, l’alarme sonnait. Il y eu même des ouvriers qui ont passé tout leur temps ouvrable en cherchant la clé. Finalement, ça a coûté 4 millions de yens, l’équivalent de salaire de 160 personnes, pour faire uniquement quelques tours de vis. Vous vous demandez peut-être pourquoi on n’a pas arrêté la centrale pour serrer la vis. Mais la compagnie d’électricité veut l’éviter autant que possible car l’arrêt d’une journée de la centrale lui cause des milliards de perte. La radioactivité est quelque chose de très dangereux, mais pour l’entreprise, l’intérêt financier passe avant la sécurité  humaine.

 

Le lavage de cerveau « absolument sûr » qui dure 5 heures

 

Les gens qui travaillent où il y a de la radioactivité s’appellent les ouvriers nucléaires. Au Japon, 270 000 personnes ont déjà travaillé comme ouvriers nucléaires, dont la plupart dans les centrales nucléaires. Ainsi, 90 000 personnes y travaillent aujourd’hui. Tous ces gens assurent le fonctionnement des centrales nucléaires, comme le contrôle régulier qui a le lieu une fois par an, en subissant de la radioactivité.

 

 Avant de commencer à travailler dans les centrales nucléaires, on donne aux ouvriers 5 heures de cours de formation sur la sécurité face aux radiations. Le but de ces cours est tout d’abord d’atténuer leur angoisse. On ne leur dit jamais qu’il y a des dangers. L’Etat surveille la quantité de la radioactivité et donc il n’y a pas de danger, « les anti-nucléaires parlent du risque de cancer et de la leucémie à cause de la radioactivité mais ce sont que des gros mensonges, si on respecte bien les normes imposées par le gouvernement il n’y a aucun problème. » Un tel lavage de cerveau dure 5 heures.

 

Les compagnies d’électricité procèdent à ce lavage de cerveau également avec les gens qui habitent à côté des centrales. Elles font venir les personnes connues pour faire des conférences, elles donnent des cours de cuisine, ou insèrent des encarts publicitaires imprimés en couleur dans les journaux. Peut-être les accidents dans les centrales angoissent les habitants, mais grâce à toutes ces propagandes de l’Agence de sécurité nucléaire, ils ne peuvent pas penser autrement que « nous ne pouvons pas nous passer du nucléaire pour avoir suffisamment d’électricité. » 

Moi-même, pendant presque 20 ans en tant que responsable de terrain, j’ai procédé au lavage des cerveaux, une plus grande manipulation mentale que celles d’Asahara et d’Oume, vis à vis des ouvriers. Je ne sais pas combien de personnes j’ai tué. Il y a des gens qui me demandent si les ouvriers ne sont pas inquiets. Mais comme ils ne sont pas avertis des dangers de la radioactivité ou de la contamination, la plupart ne sont pas inquiets. Ils ne pensent même pas que c’est à cause de leur travail dans les centrales, quand ils tombent malades. Tous les ouvriers sont irradiés quotidiennement. Le travail des responsables consiste de cacher cette réalité à ceux-ci et à l’extérieur de la centrale. Si les ouvriers ou même n’importe qui s’inquiète du problème de l’irradiation, vous n’êtes pas digne d’être responsable sur place. Ainsi, sont les conditions de travail dans les centrales nucléaires.

 

J’ai exercé un tel travail longtemps. Il m’arrivait souvent que je ne pouvais plus le supporter sans aide de l’alcool et j’en buvais de plus en plus. Ainsi, je me posais souvent des questions. Pourquoi, et pour qui, il faut vivre des jours plein de mensonges ? Au bout de 20 ans, je me suis aperçu que mon corps lui même était déjà gravement détruit par les radiations.

 

Qui va sauver les ouvriers du nucléaire?

 

Une fois, dans la centrale de Fukushima de TEPCO, un ouvrier s’est blessé gravement le front avec un polissoir automatique. Comme il saignait beaucoup, on a appelé l’ambulance pour l’emporter à l’hôpital de toute urgence. Pourtant, ce blessé était plein de radioactivité. TEPCO s’est tellement précipité qu’ils n’ont pas ôté ses combinaisons de protection ni l’on lavé à l’eau. Les secouristes connaissant peu de la contamination radioactive, alors ils l’ont fait entrer dans l’hôpital sans enlever la radioactivité. Les secouristes ont été contaminés, l’ambulance a été contaminée, le docteur et les infirmières ont été contaminés, et les clients de l’hôpital ont été contaminés, et ils sont sortis de l’hôpital avec de la radioactivité..... Cet événement a pris une telle ampleur qu’il a mis une ville entière dans la panique. Ils voulaient tout simplement sauver aussi vite que possible un homme qui portait une grande blessure. Mais comme la radioactivité ne se voit pas, personne n’a eu le temps de penser à la contamination radioactive. Avec une seule personne, c’était déjà une grande panique. Si un grand nombre d’habitants devenait contaminé par la radioactivité à cause d’un grave accident, qu’est ce que ça pourrait donner? Pouvez-vous l’imaginer? Vous devez vous sentir concerné. Il s’agit de tout le monde au Japon.

 

L’accident de la centrale Mihama a été une mauvaise surprise

 

J’ignore si vous ne le savez pas ou si vous n’êtes pas simplement intéressés, mais les centrales nucléaires japonaises ont déjà connu plusieurs accidents qui doivent faire peur à tout le monde. Ils pourraient être équivalents à ceux de Three Mile Island et de Tchernobyl. Par exemple, en 1989 dans la centrale de Fukushima Daini, la pompe de recyclage a volé en éclats. C’était un accident qui n’était jamais été arrivé dans le monde jusqu’à alors. Ainsi, l’accident de la centrale de Mihama de la compagnie d'électricité du Kansai en 1991, avec l’éclatement d’une canalisation, a été un accident très grave. Il a rejeté une énorme quantité de radioactivité directement dans l’air et dans la mer.

 

L’accident de Tchernobyl ne m’a pas beaucoup surpris. En construisant des centrales nucléaires, je savais qu’on ne peut pas éviter une telle catastrophe.  "Par hasard, c’est arrivé à Tchernobyl. Par hasard, ce n’est pas arrivé au Japon." c’est ce que j’ai pensé. Mais au moment de l’accident de Mihama, la peur a fait flageoler mes jambes et je ne pouvais pas me lever de ma chaise. On peut dire que cet accident a été très grave car on a du démarrer le système de refroidissement de secours à la main. Ce système de refroidissement est le dernier rempart pour protéger la sécurité de la centrale nucléaire. Si ce système ne marche pas, il ne reste plus rien à faire. Cet accident où il a fallu utiliser le système de refroidissement de secours est pour moi comme un autocar qui roule à 100km par heure sur l’autoroute avec 120 millions personnes à bord, dont le frein de service ne fonctionne pas, ni le frein à main, et enfin on réussi à l’arrêter en le précipitant contre le rocher.

 

 Au moment de l’accident, l’eau radioactive qui se trouvait dans le réacteur s’est échappée dans la mer et on était sur le point que le coeur se retrouve à sec. Toutes les soupapes de sécurité, autrement dit les innombrables  mesures de précautions dont le Japon était fier, n’ont pas donné suffisamment d’effet et un autre Tchernobyl aurait pu se produire à 0,7 seconde près. Heureusement, un ouvrier expérimenté était là, bien que ç’était le samedi. Le système d’arrêt automatique n’ayant pas fonctionné, c’est lui qui a jugé la gravité de la situation et arrêté manuellement le réacteur. Ainsi, on a échappé de justesse à un grave accident qui aurait pu concerner le monde entier. On peut dire que tous les Japonais, ou même, tous les hommes du monde on eu vraiment de la chance ce jour-là.

 

Cet accident a été causé par une mauvaise installation d’une des entretoises qui sert à tenir les milliers de tuyaux d’un diamètre de 2mm pour qu’ils ne se touchent pas à cause de la vibration. C’était un défaut de construction. Cet accident a en même temps dévoilé l’incertitude des contrôles systématiques, car personne n’a remarqué cette mauvaise installation pendant plus de 20 ans. On s’est également aperçu que les ouvriers du chantier pratiquaient des choses que le concepteur n’a jamais pu imaginer comme, si c’est trop long on le coupe, si c’est trop court on l’allonge.

 

L’accident de Monju

  

Le 8 décembre 1995 à Kouga du département de Fukui, il y a eu un accident grave, Une fuite de sodium dans le surrégénérateur de Monju, du Centre de recherche des réacteurs et des combustibles nucléaires. ça faisait déjà plusieurs fois qu’on avait des accidents à Monju. D’ailleurs, on m’a appelé au chantier de Monju, 6 fois car mes anciens subordonnés y sont devenus  directeurs ou superviseurs ou ouvriers de la construction de Monju et ils m’appelaient chaque fois qu’ils avaient des problèmes. A l’époque, j’avais déjà pris ma retraite,mais je ne pouvais pas laisser tomber car je savais que même qu’un seul accident est inacceptable dans les centrales nucléaires.

 


 
Un jour, on m’a demandé de venir au chantier de Monju, car ils n’arrivaient pas à emboîter les tuyaux. En arrivant, j’ai bien constaté que tous les tuyaux qui sont préfabriqués comme ceux qui sont faits sur commande étaient de la bonne taille et installés en respectant le plan.  Mais ils ne pouvaient tout de même pas les emboîter. J’ai beaucoup réfléchi mais je n’arrivais pas à trouver la cause. En cherchant toute la nuit, j’ai enfin compris. Monju était construit par plusieurs fabricants comme Hitachi, Toshiba, Mitsubishi et Fuji. Et chaque fabricant employait des normes de plan différentes.

 

Pour dessiner les plans, chez Hitachi où j’ai travaillé, on négligeait moins que 0,5mm. Mais chez Toshiba et Mitsubishi, on l’arrondissait à la valeur supérieure. Et chez Nihongenken on arrondissait à la valeur inférieure. Ce n’est que 0,5mm, mais quand il y a 100 fois, ça fait une grande différence. C’est pour cela que on ne pouvait pas emboîter les tuyaux bien que tous respectaient le plan. Comme ça n’allait pas, on leur a fait refaire des pièces. C’était le prestige du pays qui était en jeu. Pour ça, on ne dépensait jamais trop d’argent.

 

Pourquoi une telle chose est arrivée? Parce que chaque entreprise gardait ses savoir-faire et ses propres informations. Ils n’ont pas discuté pour se mettre d’accord sur la façon de traiter ces 0,5mm, pour garder leurs secrets. Je suppose aussi qu’ils n’ont rien discuté sur le thermomètre qui a été la cause directe de l’accident de 1995.

Dans n’importe quel ensemble industriel, on installe le même type de thermomètre dans les tuyauteries. Mais je n’ai jamais vu de thermomètre qui était aussi long que celui de Monju. Je suis sûr qu’il y avait quelqu’un qui avait remarqué que c’était dangereux au moment de la construction. Mais  il n’a rien dit car ce n’était pas son entreprise qui s’en occupait et il n’en était pas responsable. Le fabricant du surrégénérateur était formé d’une équipe composite comme le Centre de recherche, lui même était une équipe composite des compagnies d’électricité. Dans une condition pareille, l’accident est inéluctable. Je ne vois pas comment ça ne pouvait pas arriver.

 

Ce qui est encore incroyable, c’est que le gouvernement ne le reconnaît toujours pas comme un accident bien que ça a été un accident très grave. Il a expliqué que «il y a eu un phénomène » comme pour l’accident de la centrale de Mihama. Peu après l’accident de Monju, j’ai été appelé par le Conseil Général de Fukui. Dans le département, on compte 15 réacteurs nucléaires. Ce sont les députés du parti Libéral-Démocrate qui les ont acceptés et je leur disais toujours « Si il y a un accident, ce sera de votre faute. Ceux qui étaient contre le nucléaire ne sont pas responsables. » Et bien cette fois-ci, ils m’ont demandé conseil en disant « Cette fois, on a décidé de se battre contre le Centre de recherche. On ne peut plus fermer les yeux ». Je leur ai dit d’abord « C’est un accident. Il ne faut pas se laisser duper par le mot phénomène ». A la télévision, au moment du compte rendu fait par le Centre de recherche au Conseil Général, le porte-parole du Centre a employé le mot « le phénomène de cette fois-ci », et aussitôt un député a crié « Non, c’est un accident !!». Mais, si on n’avait rien dit, le Centre et le gouvernement l’auraient passé comme un simple phénomène. Non seulement les riverains, mais aussi tout le monde doit faire attention à ce mot qui présente les choses à la légère. Les peuples comprennent les choses d’une façon complètement différente quand on dit un accident, ou un phénomène. C’est parce que le gouvernement joue avec les mots que le peuple japonais n’est pas sensible au risque d’accident nucléaire, c’est une tromperie.

 

Le plutonium japonais dans les armes nucléaires françaises ?

 

Le plutonium qu’on utilise dans le surrégénérateur de Monju est extrait, sur  commande du Japon, à partir du recyclage effectué en France. Le recyclage du combustible nucléaire consiste à extraire du plutonium des déchets d’uranium, déjà brûlés dans les centrales. Le plutonium est une matière que l’on peut produire uniquement de manière artificielle.

 

A Monju, on utilise environ 1,4 tonnes de plutonium (à la fois dans le réacteur). La bombe de Nagasaki contenait environ 8kg de plutonium. Alors, combien de bombes nucléaires peut-on produire à partir du plutonium de Monju ? Le plutonium est une matière très dangereuse qui est capable de provoquer le cancer des poumons à partir de quantités très faibles. Sa demi-vie radioactive est de 24000 ans, presque l’éternité (pour nous). C’est ainsi que l’on a choisi  le mot Pluton : le nom du roi des Enfers, pour sa racine. On a bien raison de le considérer comme la matière la plus dangereuse du monde.

 

Mais combien de gens savent qu’il y a une grande probabilité pour que le plutonium japonais ait été utilisé dans les essais nucléaires français effectués dans le Pacifique Sud jusqu’en 1995?  Dans le centre de recyclage français, ils ne distinguent pas le plutonium destiné aux armes nucléaires du plutonium à utiliser dans les centrales. C’est donc quasiment sûr que du plutonium japonais a été utilisé dans les essais nucléaires. C’est la raison pour laquelle le gouvernement japonais ne pouvait pas déclarer ouvertement son opposition contre les essais nucléaires français. Si le Japon voulait arrêter la France, c’était très facile. Il lui suffisait de renoncer au contrat de recyclage. Mais il n’en a rien fait.

 

Le marché du recyclage nucléaire prend la deuxième place dans l’ensemble des transactions commerciales entre ces deux pays. A quoi cela sert de crier « non aux essais nucléaires » sans savoir cette réalité?  Le Japon avance son statut de seul pays irradié. Mais nous avons certainement contribué indirectement à irradier les habitants de Tahiti et à contaminer l’Océan Pacifique. La communauté internationale a déjà abandonné le plutonium. Il n’y a que le Japon qui persiste à essayer de produire de l’électricité avec une matière si dangereuse. Ils essaient maintenant d’utiliser le combustible MOX, mélange d’uranium et de plutonium, dans les réacteurs ordinaires. Mais c’est excessivement dangereux, c’est un peu comme brûler de l’essence dans un chauffage à fioul. Les centrales n’ont pas été conçues pour brûler du plutonium. La fission nucléaire du plutonium dégage beaucoup plus d’énergie que celle de l’uranium. C’est pour cette raison qu’on l’utilise pour fabriquer la bombe atomique. Le Japon est un pays qui ne possède pas beaucoup de ressources énergétiques naturelles. Mais cela ne justifie pas une telle erreur. Si l'on n'arrête pas les centrales nucléaires, si l'on n'abandonne pas la plutonium, le nombre de gens irradiés va augmenter partout dans le monde.

Repost 0
Published by Le Japon à l'envers - dans Crise nucléaire
commenter cet article
2 septembre 2011 5 02 /09 /septembre /2011 11:57

Je reproduis ici le témoignage d'un ex-travailleur du nucléaire, HIRAI Norio, rédigé un an avant sa mort d'un cancer en 1997. Il a été traduit par Mme Tomomi Dufils en avril 2011 et m'a été transmis par Gabriel Dufils que je remercie.

 

img0161 

 

"Je ne suis pas militant contre les centrales nucléaires. J’ai travaillé pendant 20 ans dans des centrales nucléaires. Il y a toujours des polémiques sur les centrales nucléaires où les personnes disent qu’ils sont pour ou contre, ou alors que c’est dangereux ou pas. Mais aujourd’hui, je veux simplement vous raconter ce qui se passe dans les centrales. Vous allez comprendre qu’il y a une grande différence entre la réalité et l’idée que vous en avez. Vous allez en même temps découvrir que les centrales nucléaires irradient tous les jours de plus en plus de personnes et sont à l’origine de discriminations. Vous allez certainement découvrir des choses que vous n’avez jamais entendues. S’il vous plaît, lisez mes textes jusqu’à la fin et réfléchissez par vous-même. Quand on parle des centrales nucléaires, beaucoup de gens parlent du plan de construction. Mais personne ne parle des travaux effectués. Sans connaître le chantier, on ne peut pas savoir la réalité des centrales.

 

J’ai fait ma formation de tuyauteur dans les ensembles industriels et les grandes usines chimiques. J’ai été embauché pour participer à la construction des centrales nucléaires à la fin de mes vingtièmes années, puis j’ai longtemps travaillé comme chef de chantier. Je connais presque tout sur les centrales nucléaires, plus qu’un simple employé ne pourrait jamais savoir.  

 

La sécurité, une perspective chimérique

 

L’année dernière, le 17 Janvier 1995, il y eut un grand tremblement de terre à Kobe. Et le peuple japonais a commencé à s’inquiéter si les tremblements de terre ne présentaient pas de danger pour les centrales nucléaires japonaises. Résisteront-elles vraiment contre tous les tremblements de terre ? Ce n’est pas du tout sûr. Le gouvernement et les compagnies d’électricité soulignent que les centrales sont bien conçues et construites sur des sols bien stables. Mais c’est une perspective chimérique. 

 

Le lendemain du séisme, je me suis rendu à Kobé. Les nombreuses relations entre les dégâts à Kobé et la problématique des centrales nucléaires m’ont dérouté. Jusqu’à ce jour, qui avait imaginé que les rails du Shinkansen et les poteaux de l’autoroute pourraient tomber ? En général, nous imaginons que les constructions des centrales nucléaires, du Shinkansen ou des autoroutes sont soumises à des contrôles rigoureux de l’administration. Mais à Kobe, nous avons découvert des coffrages laissés dans les poteaux en béton du Shinkansen. Les armatures de l’autoroute avaient été mal soudées. Elles ont toutes été disloquées avec le séisme. Pourquoi une telle chose s’est-elle produite ? Parce qu’on a accordé trop d’importance au plan, au bureau, mais on a négligé la surveillance sur le chantier. Si ce ne fut pas la cause directe, on peut dire que cette négligence a provoqué l’ampleur de la catastrophe.

 

Les centrales nucléaires construites par des gens sans qualification

 

Comme pour les constructions de Kobe, il y a aussi trop d’erreurs humaines dans les centrales nucléaires. Par exemple, connecter des tuyaux en laissant des outils à l’intérieur. Il n’y a pas beaucoup d’ouvriers très compétents. Ils n’arrivent pas à suivre parfaitement un plan de construction bien conçu. Ce plan chimérique part de l’idée que ce sont des ouvriers experts qui le réalisent, mais nous ne nous sommes jamais posé des questions sur la qualité des ouvriers et leurs conditions de travail.

 

Pour les centrales nucléaires comme pour les autres chantiers, la main d’oeuvre et même les inspecteurs sont constitués par des gens sans qualification suffisante. (cf. Les clochards du nucléaire) C’est compréhensible qu’un grave accident se produise dans les centrales nucléaires, les Shinkansen ou sur les autoroutes. La conception du plan des centrales nucléaires est bien faite. Il y a de nombreuses mesures de protection et de secours de prises. Si il y a quelque chose qui fonctionne mal, ça s’arrête comme il faut. Mais ce n’est qu’au niveau du plan. Les travaux de construction mal faits fragilisent ce plan.

 

Par exemple, pour construire une maison, même si le plan est dessiné par un dessinateur de première qualité, si elle est construite par des charpentiers et des plâtriers qui ne sont pas compétents, on aura des fuites d’eau et des cloisons mal installées. Malheureusement cette maison ce sont les centrales nucléaires japonaises. (cf. chantier de l'EPR de Flamanville) Avant, il y avait toujours un contre maître qu’on appelle « Bôshin » pour superviser les travaux.Il avait encore plus d’expérience que le chef de chantier qui était moins âgé que lui. Le Bôshin était fier de son travail et il considérait l’accident et la négligence comme une honte. Il savait bien sûr la dangerosité de l’accident. Depuis environ 10 ans, il n’y a plus de manœuvres compétents. On ne demande aucune expérience au moment du recrutement. Les ouvriers sans compétence ne savent pas le danger de l’accident. Ils ne savent même pas quels sont les travaux non réglementaires et mal faits.C’est la réalité des centrales nucléaires japonaises. Par exemple à la centrale de Fukushima de TEPCO, nous avons démarré la centrale en laissant un bout de fil de fer et on a échappé de peu à un grave accident qui aurait pu avoir une répercussion sur le monde entier. L’ouvrier savait qu’il avait fait tomber ce fil de fer mais il ne savait pas à quel point la conséquence de son acte était dangereuse. Dans ce sens, une centrale nucléaire toute neuve construite par ces gens incompétents est aussi bien dangereuse qu’une vieille centrale.   

 

Depuis qu’il n’y a plus beaucoup d’ouvriers compétents, on a standardisé la construction des centrales. Ça veut dire qu’ils ne regardent plus le plan mais ils montent simplement des pièces préfabriquées en usine, en assemblant la pièce numéro1 avec la pièce numéro2 comme dans jeu de dominos. Alors ils ne savent plus ce qu’ils sont en train de construire et à quel point ces travaux doivent être précis.C’est une des raisons pour lesquelles le nombre d’accidents et de pannes augmente dans les centrales nucléaires.

 

Dans la centrale nucléaire, il y a aussi le problème de l’irradiation qui empêche de former les successeurs.Quand on travaille dans la centrale nucléaire, il fait très sombre et chaud et avec la protection c’est impossible de parler. Alors les ouvriers se communiquent par gestes. Comment peuvent ils dans ces conditions transmettre leurs savoir faire?  En plus, on envoie d’abord les gens compétents travailler et ils s’exposent très vite à la quantité de radioactivité annuelle autorisée et ne peuvent plus travailler, ça accentue encore l’incompétence des ouvriers. Par exemple pour les soudeurs, ils fatiguent leurs yeux en travaillant. Après 30ans, ils ne peuvent plus faire de travaux précis et ils ne trouvent plus d’embauche dans la pétrochimie. Et c’est comme ça qu’ils arrivent aux centrales nucléaires. Vous avez peut-être une fausse image comme quoi les centrales nucléaires sont quelque chose de très sophistiqué. Mais ce n’est pas une construction aussi sûre qu’on l’imagine. Je pense que vous avez bien compris pourquoi les centrales nucléaires sont construites par des gens incompétents et que ça ira de pire en pire.

 

Les contrôles et les inspecteurs d’apparence

 

Vous pensez peut-être que les contrôles rigoureux évitent des problèmes même si les ouvriers des chantiers ne sont pas assez compétents. Mais ces systèmes de contrôle sont encore problématiques. Pour les contrôles japonais, les inspecteurs viennent vérifier la construction déjà achevée. C’est la raison pour laquelle ça ne marche pas. Il faut venir regarder les travaux en cours, sur place.

 

Les inspecteurs doivent être spécialistes de la soudure s’ils sont les inspecteurs pour la soudure. Et ils doivent être capables de montrer le travail correct aux manœuvres, en disant : Non, il ne faut pas faire comme ça. Regardez comment je fais. S’ils ne savent pas comment faire les travaux, comment ils peuvent faire des contrôles corrects? En l’état actuel, ils auditionnent l’entreprise qui a commandé la construction et celle qui l’effectue, et ils leur demandent de fournir les papiers nécessaires. Voilà le système de l’inspection aujourd’hui.

 

Il y a quelques années, on a eu des accidents dans les centrales nucléaires très souvent. Alors le gouvernement a décidé d’envoyer des conseillers de  sécurité spécialisés dans chaque centrale nucléaire pour donner l’autorisation du démarrage après la construction ou du redémarrage après les contrôles réguliers. Je savais que ces conseillers ne connaissaient pas grande chose du nucléaire mais je n’imaginais pas à quel point. Quand j’ai fait une conférence à Mito, il y a un homme du Ministère de la science et la technologie qui s’est présenté en public en disant : « Je me sens tellement mal à l’aise d’avouer ce fait, mais je ne connais rien du nucléaire », et il a continué: « De la peur d’être irradiés, les inspecteurs n’ont pas voulu travailler dans les centrales en marche. Comme on vient de supprimer des places dans le ministère de l’agriculture avec le remaniement gouvernemental, ils ont envoyé des fonctionnaires qui donnaient des conseils aux éleveurs du ver à soie ou de la sériole, sans aucune formation. Voilà pourquoi les conseillers qui n’y connaissent rien du tout, donnent l’autorisation du démarrage dans toutes les centrales. Le conseiller de la centrale de Mihama, contrôlait la qualité du riz jusqu’à il y a 3 mois. »

 

Cet homme a raconté une telle histoire en donnant les noms de ces conseillers. Est-ce que vous pouvez avoir confiance en l’autorisation de démarrage accordée par tous ces gens qui connaissent rien ? Quand il y a eu un grave accident dans la centrale de Fukushima de TEPCO qui a entraîné le démarrage du système de refroidissement de secours, le quotidien Yomiuri a publié un article ‘le conseiller spécialisé n’a pas pu participer à l’équipe de la centrale ’. Effectivement c’était le journal qui lui a appris la nouvelle de ce grave accident le lendemain matin. Pourquoi le conseiller n’était au courant de rien ? Parce que tous les gens de TEPCO savaient qu’il n’y connaissait rien du tout. Dans la pagaille totale, ils n’avaient pas le temps de lui expliquer de A jusqu’à Z. Donc l’équipe ne lui a même pas demandé de venir sur place.

 

Au-dessous de ces fonctionnaires irresponsables du ministère, dans la hiérarchie nucléaire, il y a le service de l’inspection nucléaire. Ce sont des gens du Ministère du Commerce et de l’Industrie (Meti) qui ont pris leur retraite et sont embauchés dans ce service. Ils occupent des postes importants et enrichissent le service en demandant des contrats à des anciens subordonnés. Ils n’ont jamais travaillé dans ce domaine. Ils possèdent tous les pouvoirs sur l’inspection de la centrale nucléaire et on ne peut rien faire sans leur autorisation bien qu’ils n’y connaissent rien. Ils viennent au contrôle mais, bien sûr, ils ne font que regarder. Malheureusement, ils ont quand même un pouvoir colossal. Encore au-dessous de la hiérarchie, il y a les compagnies d’électricité et les trois fabricants de réacteurs nucléaires qui suivent : Hitachi, Toshiba et Mitsubishi. Moi, j’ai travaillé chez Hitachi. Après les fabricants, il y a encore des sous-traitants de la construction dont j’ai parlé tout à l’heure. ça veut dire qu’au dessus des fabricants, ils ne sont pas compétents et au dessous des fabricants non plus, il n’y a  pas beaucoup de gens compétents. C’est aussi pour cela que les compagnies d’électricité ne peuvent pas expliquer les détails au moment des accidents. 

Je disais toujours, avant et après ma retraite, qu’il faut que ce soient des organismes compétents et indépendants qui s’occupent de l’inspection mais non pas des entreprises nationalisées ou des services où les anciens fonctionnaires du ministère travaillent. Et indépendants de l’influence du Ministère du Commerce et de l’Industrie qui préconise l’installation des centrales nucléaires. Je revendiquais toujours des conseillers qui ont de l’expérience et des inspecteurs qui contrôlent et expliquent sur le chantier pour trouver des mauvaises soudures ou des travaux mal faits. Mais jusqu’à aujourd’hui, rien n’a changé. Vous voyez à quel point les centrales nucléaires japonaises sont administrées avec irresponsabilité et approximation !

Repost 0
Published by Le Japon à l'envers - dans Crise nucléaire
commenter cet article
10 août 2011 3 10 /08 /août /2011 00:00

http://blog.slate.fr/japon-gekokujo/files/2011/07/Kan-Naoto.jpg

 

Le premier ministre japonais, KAN Naoto, a déclaré mercredi dernier vouloir réduire la « dépendance [du Japon] à l’énergie nucléaire et avoir l’objectif à terme d’une société où l’on puisse vivre sans centrale nucléaire.” Autrement dit, avoir pour horizon une sortie du nucléaire. Cet homme politique, co-fondateur du Parti démocrate japonais (PDJ)  a reconnu qu’avec l’accident de Fukushima, il a « pris conscience que le risque de l’énergie nucléaire est trop élevé ».

Il s’agit ici d’un revirement complet : alors qu’à la veille de l’accident, le Japon voulait porter la part du nucléaire à 50% de l’électricité produite (30% aujourd’hui), l’objectif affiché aujourd’hui par le premier ministre est de faire l’inverse, réduire cette part. Mais cette annonce augure-t-elle d’un réel changement de stratégie dans la politique énergétique, à l’image de l’Allemagne ? Rien n’est moins sûr. En effet, KAN Naoto n’a pas donné de chiffres ni de calendrier pour cette “sortie” du nucléaire. Et le Ministère de l’industrie (Meti) qui décide de la politique énergétique et est lié à l’industrie nucléaire, y est certainement opposé. Enfin, cette simple phrase a suscité de très vives réactions dans la presse, de droite – Yomiuri Shimbun, Nikkei Shimbun – comme de gauche, l’Asahi Shimbun donnant volontiers la parole à des membres du PDJ opposés à toute sortie du nucléaire. La plupart des commentateurs ont raillé le premier ministre, arguant qu’il n’est qu’un “idéaliste”, malgré une déclaration pour le moins mesurée

 

Chant du cygne ou revirement politique ?

 

Des éléments indiquent cependant que des choses changent dans l’archipel. D’une part, la pression de la rue n’a jamais été aussi importante. Lors de la dernière journée de manifestation nationale contre le nucléaire en juin, des dizaines de milliers de personnes sont descendus dans la rue dans plus de 100 localités. De plus, si la majeure partie des milieux industriels, représentés par le Keidanren, reste attachée à cette énergie, le PDG de SoftBank, SON Masayoshi crée des remous avec son projet d’une organisation pour la promotion des énergies renouvelables. Un projet qui intéresserait déjà le plupart des préfectures japonaises. Alors, chant du cygne pour un ministre assailli de toutes parts et poussé à la démission ou réel changement dans la politique énergétique du Japon? Les mois qui vont suivre seront déterminants pour répondre à cette question.

Repost 0
Published by Le Japon à l'envers - dans Crise nucléaire
commenter cet article
6 août 2011 6 06 /08 /août /2011 00:00

Quatre mois après le début de la crise nucléaire qui frappe le Japon, les conséquences sanitaires sont au centre des préoccupations. On savait déjà que des légumes divers, du thé avaient été contaminés. C’est au tour de la viande de susciter de l’inquiétude. En effet, de la viande de bœuf contaminée au césium radioactif, en provenance d’une ferme de Fukushima, a été distribuée dans pas moins de 29 préfectures, dont Tôkyô et Ôsaka, et a été déjà en partie consommée. C’est ce qu’indique le journal Mainichi Shimbun mardi, précisant que les niveaux de césium radioactif étaient de quatre à six fois supérieurs aux normes autorisées. Il s’agirait d’une contamination interne des bœufs ayant consommé de la paille de riz qui contenait des taux de césium 56 fois supérieur à la normale.

 

http://blog.slate.fr/japon-gekokujo/files/2011/07/496ecae8021cc.jpg

“Miso au boeuf de Fukushima”

 

Le ministre de la reconstruction, HOSONO Gôshi, a pour sa part relativiser la situation, indiquant que « manger de petites quantités de cette viande ne représentait pas un danger pour la santé. » Un propos d’une légèreté qui laisse songeur lorsque l’on sait que Hosono est également en charge de la sécurité alimentaire dans l’après-Fukushima.

Moins que les conséquences sanitaires de cette découverte, c’est d’ailleurs la crainte d’un boycott de la viande en provenance de Fukushima qui a poussé le ministre de l’agriculture KANO Michihiko a intervenir. Il a notamment promis un contrôle accru des fermes d’élevage dans les zones à risques de la préfecture de Fukushima. Des zones, précise le Mainichi Shimbun, « faisant l’objet de mesures d’évacuation à des degrés divers ». La ferme en question se trouvait près de Minamisoma, dans la zone des 20-30 kilomètres de la centrale. Où l’on s’étonne qu’il soit encore autorisé de poursuivre un élevage dans ces zones fortement touchées par la contamination radioactive.

 

Mise à jour du mardi 19 juillet: Le gouvernement japonais vient finalement d’interdire la vente de boeuf en provenance de la préfecture de Fukushima:

 


 

 

 

Repost 0
Published by Le Japon à l'envers - dans Crise nucléaire
commenter cet article
5 juillet 2011 2 05 /07 /juillet /2011 11:33

 

 img025.jpgSite nucléaire de Rokkasho-mura; A gauche, le PR center

En avril 2009, lorsque nous nous rendons à Aomori, située à quelques kilomètres de Rokkasho, pour la journée antinucléaire, la manifestation rassemble un millier de personnes. Un chiffre guère ridicule dans un pays qui a perdu l’habitude de ce genre de démonstration de force, mais en deçà des 10 000 personnes qui manifestaient, vingt ans plus tôt, en 1989. Sur la place de la gare, flottent les drapeaux des organisations les plus impliquées dans la lutte antinucléaire de Rokkasho-mura. Le Syndicat des dockers Japonais (Japan Dockworkers Union, JDU), la Zenroren, les Comités ouvriers contre la guerre (hansen), le syndicat des fonctionnaires locaux (Jichirô) ainsi que des groupes pacifistes comme le Centre pour la paix de Tôkyô (Tôkyô heiwa undô sentâ) sont présents. Quelques leaders syndicaux se succèdent à la tribune pendant une demi-heure de long discours qui s’achève par l’intervention d’une militante déguisée en vache, symbole des exploitations laitières de Rokkasho-mura, et de la crainte de voir le lait contaminé par la radioactivité. Vient alors le moment le plus attendu de la journée. On sent dans la foule et surtout chez les syndiqués les plus jeunes comme une sorte d’excitation. Tout le monde se regarde, sourit et se remet en rang. Les photographes présents se placent derrière la scène et se tiennent prêts. Un syndicaliste prend alors le micro et demande à tout le monde de se tenir prêt en criant "yoshi" d’une voix rocailleuse. A ce cri, tout le monde lève le poing. Le syndicaliste énumère alors les raisons pour lesquelles ils sont présents ce jour-là puis crie "Tous ensemble ! Courage !" (danketsu ganbarô). Les manifestants crient alors trois fois "courage" (ganbarô) en soulevant le poing violemment à chaque fois. Cet instant, un classique dans toutes les manifestations au Japon, est très étonnant à voir. Alors que les manifestations japonaises se caractérisent par leur formalisme et leur  monotonie – répétition ritualisée de gestes et de discours, mise en scène ne laissant aucune spontanéité s’exprimer – cet instant constitue le seul moment où toute l’énergie et la volonté des opposants peuvent sortir et s’exprimer dans une forme socialement acceptable.

Car après avoir crié "courage" la manifestation commence dans une ambiance morbide, comme une marche funèbre où on enterrerait les espoirs déçus par plus d’une décennie d’échecs dans la lutte. Les manifestations au Japon, depuis le reflux des mouvements sociaux, se font désormais sur la moitié de la route. La manifestation de la journée antinucléaire commence sur le trottoir, en file indienne pour ainsi dire. Puis elle rejoint finalement l’avenue principale d’Aomori, Shinmachi-tôri, où elle occupe un quart de la route, les voitures doublant par la droite les manifestants. Les slogans ne sont pas chantés, mais criés, ce qui contribue à donner un air monotone à la manifestation. Seul un groupe, rejeté à la fin du cortège, donne un caractère plus festif à la manifestation. Placé autour de M. Yamauchi, président de l’organisation pacifiste Peace Land, reconnaissable à ses cheveux longs et son béret, un groupe de percussions joue de la musique. Certains sont travestis en infirmières, d’autres, plus en accord avec le thème de la journée, sont déguisés en fût radioactif ou en konbu, l’algue récoltée sur le rivage de Rokkasho-mura et dont les antinucléaires craignent également une contamination radioactive.

 

Parmi eux, il y a Nyanko (petit chat), un artiste de rue jouant d’un instrument traditionnel japonais. Il a commencé à s’opposer au nucléaire avec les manifestations contre les tests de la centrale d’Ikata au début des années 1980. A l’époque, "je balançais des pierres sur les flics" raconte-t-il en riant. Le reflux du mouvement antinucléaire et de tous les mouvements sociaux au Japon s’explique selon lui par une "perte de conscience de classe"  . Voyageant régulièrement en France, pour le Festival d’Avignon, il se dit par exemple très étonné du mouvement des intermittents de l’été 2003. "Au Japon, un mouvement de cet ampleur et sur ce thème, c’est impossible", ajoute-t-il.

Un musée pour les enfants

Il y a comme un sentiment de défaite chez les antinucléaires de Rokkasho. Celui-ci s’exprime à demi-mot, mais se voit dans le regard triste de Mme Kikukawa lorsque nous évoquons l’achèvement de l’usine de retraitement. L’usine, malgré les craintes qu’elle suscite, est le premier employeur de la région. "Tous les lycéens de Rokkasho rêvent d’y travailler" reconnaît, amère, Madame Kikukawa. Beaucoup d’habitants se sont résignés.

Il faut dire que la JNFL s’est donnée les moyens de communiquer efficacement auprès de la population sur son usine. Du paysage vallonné et enneigé de Rokkasho-Mura, émerge le PR center (Public Relations Center), un musée en forme de bambou fendu, construit par l’architecte Kurokawa Kishô. Premier détail frappant : le musée est gratuit. La visite commence au troisième étage, où une tour panoramique permet d’apprécier le paysage. "Ici, normalement, on peut voir l’usine de retraitement" nous indique notre guide, sauf que ce jour là il y a une tempête de neige et qu’on ne voit rien du tout. S’ensuit une description du cycle du combustible sur un immense panneau où des petites usines s’éclairent de toutes les couleurs à chaque étape. Sur des écrans, les animaux mascottes du PR center expliquent gaiement le cycle du combustible. Puis vient l’attraction principale, puisque ce "musée" a tout d’un parc d’attractions. En descendant du deuxième au premier étage on peut suivre en effet toutes les étapes du retraitement. Appuyant sur un bouton, une machine vient immédiatement chercher une barre de combustible usée dans une petite piscine et la fait rentrer dans une zone invisible où les barres vont être cisaillées. On descend d’un étage et les morceaux arrivent avec grand bruit dans un tuyau transparent pour tomber dans une cuve d’acide nitrique représentée par un autocollant jaune fluo. Enfin vient le moment où l’uranium et le plutonium sont séparés, dans un festival de loupiotes rouges et vertes ressemblant plus à l’univers de Star Trek qu’à une usine de retraitement. Mais sans doute faut-il insuffler du rêve pour obtenir l’adhésion.

 


 

La raison de tout cela, nous est donnée quelques minutes plus tard alors que nous remarquons dans un coin des petites tables pour enfants, avec des jouets et des peluches. Quand nous en demandons la raison à Sasaki Yoshiaki du Département des relations publiques de la JNFL, celui-ci explique que "ce musée est spécialement conçu pour les mères et leurs enfants". Les femmes - et leurs enfants, la future génération de Rokkasho-mura - sont donc l’objet d’une attention toute particulière, à la mesure de la menace qu’elles représentent pour l’industrie nucléaire. Car, à l’instar de Madame Kikukawa et comme le montre les sondages, ce sont elles qui sont le plus opposées au nucléaire.

En 2008, l’usine de retraitement, une copie de celle de La Hague, était en cours d'achèvement et devait être opérationnelle à l'automne. Elle n’est à l’heure d’aujourd’hui toujours pas entrée en fonctionnement. Pourtant, comme l’affirme à regret Madame Kikukawa, "les antinucléaires n’y sont pour rien !". En effet, c’est à cause d’une fuite de 150 litres d’un liquide hautement radioactif dans l’atelier de vitrification des déchets ultimes que le site n’ouvrira pas encore avant plusieurs mois. "Nous faisons tout pour trouver une solution le plus rapidement possible" répond laconiquement Sasaki Yoshiaki, qui n’en mène pas large. Les antinucléaires de Rokkasho, eux, se remobilisent peu à peu.

 

Philippe Tanaka

Repost 0
Published by Le Japon à l'envers - dans Crise nucléaire
commenter cet article

A Propos

  • : Le Japon à l'envers
  • Le Japon à l'envers
  • : Le Japon est aujourd'hui très connu en France, à travers sa culture populaire - manga, animé - et sa cuisine. Mais que sait-on au juste de cette "face cachée de la lune", située quelque part entre l'extrême-orient et l'extrême-occident ? Au-delà des clichés, ce blog apporte un éclairage sur quelques aspects méconnus de la société, de la vie politique et de la culture populaire dans l'archipel.
  • Contact

Recherche

Archives

Pages

Catégories