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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 00:00

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Dans un petit hameau comptant au bas mot une dizaine de fermes dont la moitié à l’abandon, au fond d’une route que n’indiquent pas les cartes de la région se dresse la "ferme des fleurs et des herbes". Et derrière cette ferme, dans un paysage froid et monotone, un immense champ de tulipes. "Quand je suis revenu vivre ici, je pensais d’abord cultiver des légumes pour les vendre. Mais j’ai vite dû comprendre que des légumes produits à Rokkasho ne se vendraient pas. Alors, parce qu’il fallait vivre, j’ai réfléchi, j’ai pensé à faire des éoliennes et de là, mon esprit a vagabondé des moulins à la Hollande, et j’ai alors décidé de faire des tulipes" raconte Madame Kikukawa en souriant. Ce petit morceau de bout du monde ne se situe pas en effet au Pays-Bas, mais au village de Rokkasho, au nord du Japon, sur la péninsule de Shimokita. Et si cette militante antinucléaire s’est refusée à cultiver des légumes ici, c’est que cette mince bande de terre de 14km, se situant entre l’océan Pacifique et la baie de Mutsu, a été choisie pour devenir "la Mecque du nucléaire" au Japon.


De l’eldorado pétro-chimique au complexe nucléaire


Le complexe nucléaire, géré par la Japan Nuclear Fuel Limited (JNFL), un conglomérat rassemblant l’ensemble du secteur de l’industrie nucléaire, regroupe sur quelques kilomètres carrés une usine d’enrichissement d’uranium, un centre de stockage des déchets radioactifs et une toute nouvelle usine de retraitement des combustibles usés, construite grâce à un transfert de technologie du groupe français Areva. Le "cycle du combustible" se retrouve comme matérialisé sur une même zone. La boucle est bouclée pourrait-on dire. Pourtant la construction de ce complexe nucléaire, d’hier à aujourd’hui, ne s’est pas faite sans accrocs.

Il a d’abord fallu convaincre la population locale du bien fondé de ce projet. Tâche ardue quand celle-ci estime s’être faite floué deux fois. La première fois, c’était dans les années 1970, lorsque la "mise en valeur de la région Mutsu-Ogawara" promettait des lendemains qui chantent avec un projet de pôle pétrochimique. Certes, alors que le Japon subissait une pollution massive, semblable à la Chine de nos jours, des voix discordantes apparurent, et la "mise en valeur" s’accompagna de quelques expropriations violentes. Mais dans l’ensemble, les habitants de Rokkasho soutinrent ce projet car la promesse d’emplois et de revenus compte ici. Se situant à Aomori, la préfecture la plus pauvre du Japon avec Okinawa, la localité de Rokkasho fut peuplée à la fin de la guerre par des rapatriés des colonies de Sakhaline et de Mandchourie. Et malgré bien des efforts, cette terre battue par les vents et où il neige six mois par an ne rapporte guère. Alors, le maire de Rokkasho, Terashita Rikizaburo, principal opposant au projet, vit ses soutiens fondre comme neige au soleil et bon gré mal gré, les villageois acceptèrent ce projet avec l’espoir de voir leurs enfants continuer à vivre sur cette terre.

Pourtant, les années passèrent et rien ne vint. Mis à part les stocks nationaux de pétrole construits après la première crise pétrolière de 1973, aucun industriel ne voulait venir s’installer sur l’immense no man’s land créé à cet effet. L’eldorado pétrochimique s’éloignait. C’est dans ce contexte que l’idée d’une base industrielle consacrée au cycle du combustible nucléaire apparut. Certains soupçonnèrent alors que le gouvernement avait ce projet en tête depuis le début et en gardèrent un goût amer.

 

Le mouvement antinucléaire était au début des années 1980 en pleine expansion au Japon et une résistance au projet apparut très vite. Le 8 avril 1985, une pétition demandant la tenue d’un référendum local, rassemblant 92 796 signatures, était remise au gouverneur d’Aomori, Kitamura Masaya qui déclara "avoir entendu la parole des paysans". Mais le lendemain, la préfecture donnait officiellement son accord pour la construction du complexe nucléaire. Depuis cette date, militants antinucléaires et syndicalistes de la préfecture d’Aomori organisent chaque année la "journée antinucléaire du 9 avril" pour commémorer ce jour fatidique qui fit entrer la petite bourgade un brin arriérée dans l’ère de la haute technologie nucléaire. A la fin des années 1980, dans une période post-Tchernobyl qui marqua les esprits au Japon, ces manifestations, parfois en tracteurs, rassemblaient plusieurs milliers de personnes dans les rues d’Aomori.

 

(...)

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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 00:00

Cet article a été initialement publié sur L'Express.fr, le vendredi 11 mars 2011. Depuis, trois mois ont passé et les nouvelles en provenance du site nucléaire de Fukushima ne cessent d'être mauvaises. La radioactivité présente sur le site est en fait deux fois supérieure à ce qui avait été annoncé précédemment et le gouvernement a confirmé la fusion des trois réacteurs et le percement des cuves par le corium. Le scénario inédit d'une sortie du corium hors de l'enceinte de confinement se précise, laissant les scientifiques indécis sur les conséquences que cela pourrait avoir: contamination des sols, des nappes phréatiques ou encore explosions de vapeur en contact avec l'eau sont envisageables. Le cauchemar nucléaire se poursuit pour les dizaines de milliers de réfugiés dans la région.

 

 

Certains sismologues engagés dans le mouvement antinucléaire alertent depuis plusieurs années l'opinion publique sur la présence de failles sismiques sous certaines centrales nucléaire. Et ils s'inquiètent de la possibilité d'un genpatsu-shinsai, une catastrophe nucléaire qui serait provoquée par un tremblement de terre.  

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A la centrale d'Onagawa, disposant de trois réacteurs et située au plus près de l'épicentre, un début d'incendie a été constaté. Mais le danger pourrait surtout venir des deux centrales de la préfecture de Fukushima formant un complexe de dix réacteurs. Trois réacteurs de Fukushima-1 (Fukushima Daiichi) ont connu un arrêt d'urgence avec de très graves disfonctionnements notamment lors du refroidissement de deux des réacteurs, selon l'Agence de sécurité nucléaire et industrielle (NISA). Les générateurs diesel ne se seraient pas mis en marche entraînant une baisse des eaux de refroidissement. La Compagnie d'électricité de Tokyo (Tepco) a fait venir en urgence, avec l'aide des forces d'autodéfense, neuf autres générateurs de secours. La population a été évacuée dans un rayon de trois kilomètres autour de cette centrale et le gouverneur de Fukushima, Satô Yûhei, a recommandé aux personnes habitants dans un rayon de dix kilomètres de ne pas sortir de chez eux. Pour l'heure, les compagnies d'électricité qui gèrent le parc nucléaire n'ont déclaré aucune fuite radioactive. Mais le gouvernement n'exclut pas cette possibilité. Des répliques prévues dans cette région pourraient être catastrophiques comme le montre certains précédents.  

 

Troisième producteur mondial d'énergie nucléaire

 

Avec 55 réacteurs nucléaires, le Japon est le troisième producteur au monde d'énergie nucléaire, après les Etats-Unis et la France. A l'instar de la France, l'Archipel a fait le choix du nucléaire très tôt, en raison d'un manque de ressources énergétiques. Le nucléaire représente ainsi plus de 30% de l'électricité au Japon. En 1954, la contamination d'un bateau de pêche japonais par un essai nucléaire américain, au large de l'atoll de Bikini, souleva une vague de protestation et donna naissance au mouvement antinucléaire. Dans les années 1980, avec la catastrophe de Tchernobyl, qui a eu un fort retentissement au Japon, un mouvement spécifiquement opposé au nucléaire civil s'organisa autour de groupes comme le Citizen's Nuclear Information Center (CNIC) ou Green Action. En 1991, le gouvernement décida d'arrêter de produire des sondages d'opinion sur le nucléaire: l'opposition au nucléaire avoisinait les 90%.  

 

Depuis, le rapport qu'entretient la population japonaise avec son industrie nucléaire ne s'est guère amélioré. Il faut dire qu'une longue série d'incidents a eu lieu dans les centrale nucléaires nippones depuis le début des années 1990, à Monju, Tôkai et Mihama, causant parfois la mort de travailleurs. En 2007, le tremblement de terre de Chuetsu-oki avait endommagé partiellement l'immense centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa, dans la préfecture de Niigata. Pour la première fois de son histoire, le Japon voyait une de ses centrales gravement touchée. Un incendie avait eut lieu dans un transformateur et plusieurs centaines de fûts radioactifs s'étaient renversés. Enfin, et malgré les dénégations de Tepco, 1200 litres d'eau radioactive s'était déversée dans la mer. Selon un sondage du Japan Atomic International Forum de 2008, seul 27% des hommes et 9% des femmes interrogés pensent que "l'énergie nucléaire est nécessaire."

 


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2 juin 2011 4 02 /06 /juin /2011 12:35

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Concours JAERO, 2008

 

Depuis le début de l'accident nucléaire, de nombreux observateurs français ont salué le calme et le stoïcisme des Japonais, l'attribuant un peu vite à une culture extrême-orientale fantasmée. Si l'on s'en tient aux faits, de nombreux exemples montrent qu'en réalité il existe un fort contrôle social sur la population qui réduit à néant le travail des antinucléaires et rend tout débat impossible dans ce pays.

Les médias japonais ne répercutent d'ailleurs pas la voix des antinucléaires alors même que le Citizen's Nuclear Information Center (Cnic), principale ONG antinucléaire, organise tous les jours depuis le début de l'accident nucléaire de Fukushima, des conférences de presse au Club des correspondants étrangers. Des conférences pourtant de bonne qualité, avec la présence par exemple du professeur Masashi Goto, l'un des ingénieurs ayant conçu les enceintes de confinement des réacteurs de Fukushima Dai-Ichi.

La communication n'est pas le point fort du gouvernement et de manière générale des acteurs du nucléaire en temps de crise. On le voit aujourd'hui avec une population qui, après quelques jours de stupeur et d'abattement, critique de plus en plus le manque de transparence et le rôle des médias. Mais en temps de « paix », la communication est beaucoup plus efficace.

 

Trois puissants lobbies

Les compagnies d'électricités japonaises disposent pour cela d'une véritable machine de guerre avec trois puissants lobbies.

 

1- Japan Atomic Industrial Forum (Jaif)

Le Japan Atomic Industrial Forum (Jaif) (Nihon genshiryoku sangyô kyôkai) reste le plus sérieux et fournit des synthèses de la catastrophe nucléaire en cours, en s'appuyant sur les conférences de presse de l'Agence de sécurité nucléaire japonaise (Nisa) et de la Compagnie d'électricité de Tôkyô (Tepco). Cet organisme fournit des enquêtes internes sur l'état de l'opinion publique concernant le nucléaire civil, des sondages qui ne sont jamais rendus publics. Un sondage de Jaif de 2008 révélait par exemple qu'à la question « l'énergie nucléaire est-elle nécessaire ? », 27,4% des hommes et 9% des femmes seulement répondaient « oui ». Sur son site en japonais, l'Agence annonce aujourd'hui discrètement l'annulation de sa 44e Convention annuelle « en raison du tremblement de terre ».

 

2- Japan Atomic Energy Relations Organization (Jaero)

http://www.jaero.or.jp/data/03syuppan/genshiryoku_abc/genshiryoku_abc.jpg
La Japan Atomic Energy Relations Organization (Jaero) a elle pour but de promouvoir l'énergie nucléaire de la manière la plus simple possible, par des campagnes d'affichages publicitaires et des brochures destinées aux enfants. Une véritable propagande visant à saturer le débat public d'idées simples, comme le « nucléaire est notre futur ».

Elle organise chaque année un concours de posters de promotion du nucléaire et publie chaque mois un mensuel au titre évocateur, Genshiryoku Bunka, la « culture du nucléaire ».

Jusqu'au 15 mars, le site ne présentait aucune information sur les évènements. Depuis, une page spéciale est consacrée au « tremblement de terre de la région de Tohoku » donnant des informations capitales aux internautes japonais : un schéma explique par exemple que « la radioactivité d'une centrale est très inférieure à un voyage vers le Brésil ».

 

"L'ABC du nucléaire".  

Brochure destinée aux enfant"

3- Federation of Electric Power Companies (FEPC)  

La Federation of Electric Power Companies (FEPC), financée par l'ensemble des compagnies d'électricités, intervient par des campagnes de publicité dans les journaux ou à la télévision.

 

Un exemple de la capacité d'influence de cette organisation : un documentaire diffusé sur BS-TV en 2009 montrait le quotidien des habitants de Rokkasho-mura, riverains d'un immense complexe nucléaire rassemblant deux centres de stockages de déchets nucléaires, une usine d'enrichissement d'uranium et une usine de retraitement des déchets nucléaires. L'usine de retraitement était à peine évoquée. Le tout, entrecoupé de spots de publicités – des dessins animés – d'une simplicité abrutissante.

Exemples : un kappa surgit d'un lac. La petite famille en balade est effrayée mais le monstre-nucléaire les rassure :

    « Je ne suis pas méchant, je ne rejette pas de Co2. » (Voir la vidéo en japonais)

 

 


 

 

Dans un deuxième spot, un pingouin pleure. Un petit garçon lui demande pourquoi et le pingouin lui explique que sa maison – la banquise – est en train de fondre. Alors, le petit garçon lui explique que grâce au nucléaire, il n'y aura bientôt plus d'émission de Co2. Le pingouin sèche ses larmes, tout le monde est heureux. Bien évidemment, le générique de fin laissait apparaître que ce « documentaire » sur Rokkasho-mura était produit par la FEPC. (Voir la vidéo, en japonais)

 

 


« Changer les cœurs et les esprits » avec Areva

Il s'est en fait mis en place au Japon, peut-être plus qu'en France, ce que Daniel P. Aldrich décrit comme un « soft social control », un contrôle social doux. Le but n'est plus seulement de réprimer les militants antinucléaires – qui font parfois l'objet d'une surveillance policière étroite. Ni d'obtenir l'adhésion des riverains par des mesures incitatives – création d'emplois et taxes du nucléaire dans des régions rurales souvent pauvres. Le but affiché des nucléocrates japonais était de « changer les cœurs et les esprits » par une propagande soutenue.

Et pour convaincre les riverains des centrales des bienfaits de l'énergie nucléaire, la France a été d'un grand secours aux compagnies d'électricité japonaises. Celles-ci, en partenariat avec l'ex-Cogema (Areva), ont organisé de nombreux voyages gratuits à La Hague pour les « leaders » – politiciens locaux, membres influents de la société civile –, chargés à leur retour de répandre la bonne parole.

Le docteur Pierre-Yves Cordier, actuel conseiller nucléaire de l'ambassade de France à Tokyo, expliquait très bien le fonctionnement de ces voyages :

    « On envoie en fait ce qu'on appelle des “ relais d'opinions ”, c'est-à-dire par exemple les femmes des pêcheurs ou des cultivateurs de betteraves de Trifouillis-les-Oies version Japon et on leur fait visiter les sites en France pour leur montrer que tout va bien. »

Un musée spécial « pour les mères et leurs enfants »

Les femmes japonaise sont les principales opposante à l'énergie nucléaire. Elles sont aussi particulièrement visées par la communication des industriels du nucléaire. A Rokkasho-mura, un immense musée gratuit est consacré au cycle du combustible et a été « spécialement conçu pour les mères et leurs enfants » d'après Sasaki Yoshiaki du département des relations publiques de la JNFL, en charge de l'usine de retraitement. Le site nucléaire de Marcoule, dans le Gard, dispose également d'un musée de ce genre, le Visiatome, où se succèdent des cars d'écoliers toute l'année.

Enfin, une bonne communication ne peut se passer d'une certaine manipulation du langage. « C'est un accident grave, mais pas une catastrophe nucléaire », assurait le 12 mars Eric Besson, ministre de l'Industrie et de l'Energie, cherchant à minimiser l'ampleur du désastre.

 

« Combustibles usés » plutôt que « déchets nucléaires »

Au Japon, les autorités se sont bornées à présenter la situation de façon parcellaire à la presse, sans interprétation ni prospective des faits. Le 11 mars, elles assuraient qu'il n'y avait « aucune fuite radioactive », alors même que la situation était très préoccupante. Cette manipulation du langage s'accompagne d'un choix méticuleux des mots utilisés qui révèle de quelle manière les acteurs du nucléaire entendent communiquer au sujet de cette énergie.

Dans le cas du retraitement des déchets nucléaires, le terme de recyclage (risaikuru en japonais) est préféré à celui de « cycle » (saikuru), car il évoque le recyclage du plastique ou du verre, connoté très positivement au Japon. Or, le recyclage des déchets nucléaires, dans ses objectifs comme dans son processus, n'a pas grand-chose en commun avec le recyclage des déchets ménagers.

En France aussi, on note cette stratégie linguistique dans la communication autour du nucléaire. Lors d'un entretien avec Philippe Gilet, ingénieur au département plutonium d'Areva, celui-ci nous invita sur un ton pédagogique à ne pas parler de « retraitement » mais de « traitement » et à utiliser « combustibles usés » au lieu de « déchets nucléaires ».

Il est vrai qu'en se revêtant de sa nouvelle et étonnante appellation « énergie propre », l'industrie du nucléaire ne pouvait plus se permettre de laisser des mots comme « déchets » salir son image.

 

 

Cet article a initialement été publié sur Rue89 le 21 mars 2011.

 

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17 mai 2011 2 17 /05 /mai /2011 22:54

80% des travailleurs du nucléaire au Japon sont en fait des sous-traitants, recrutés parmi les couches les plus paupérisées de la population japonaise. Enquête sur les "gitans du nucléaire".

 

 

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Travailleurs sous-traitants du nucléaire (Higuchi Kenji)

 

 

En plus d'une forte radioactivité qui les condamne à mort à brève échéance, les quelques 500 liquidateurs de Fukushima doivent travailler dans des conditions atroces et inhumaines. Ils recevraient seulement deux repas par jour, des biscuits le matin et du riz le soir, un maximum d'un litre et demi d'eau par personne, et dormiraient sur des nattes de plomb, à même le sol. Dans ces conditions, un patron confiait au journal Asahi qu'il ne pensait plus "pouvoir trouver d'autres salariés qui accepteraient d'y aller." Dans le journal tokyoïte Tokyo Shimbun, un ancien travailleur sous-traitant de Fukushima Daiichi ne cache pas sa colère au sujet des trois ouvriers contaminés aux jambes. Sur les trois irradiés, deux n'étaient même pas chaussés de bottes. Qui sont ces travailleurs du nucléaire et comment sont-ils recrutés?  

 

Bien que les centrales possèdent leurs propres employés, environ 80% des travailleurs du nucléaire au Japon sont en fait des sous-traitants, recrutés parmi les couches les plus paupérisées de la population japonaise. Ces travailleurs pauvres et non qualifiés effectuent pour quelques jours, parfois quelques semaines, les tâches les plus dangereuses au coeur des centrales nucléaires. Parce qu'ils se déplacent de centrale en centrale, on les appelle au Japon les "gitans du nucléaire" (genpatsu jipushi), du nom d'un livre de Kunio Horie publié en 1984.  

 

En France, où la sous-traitance dans le nucléaire est en plein développement, l'expression utilisée dans le jargon des employés d'EDF pour les désigner est moins poétique mais plus explicite: la "viande à rems". Sur le modèle de Toyota, les entreprises nippones ont recours depuis très longtemps à la sous-traitance, notamment dans la construction. Et les intermédiaires servant au recrutement des travailleurs journaliers sont bien souvent les yakuzas.  

 

"Aucune expérience exigée"

 

Sur le site de l'ANPE japonaise "Hello Work", on trouve aisément diverses offres d'emploi de ce type, comme une offre par exemple pour travailler à la centrale de Fukushima Daiichi et Daini pour trois mois, du 3 février au 30 avril 2011. Le descriptif des travaux à effectuer est sommaire: tâches d'inspection, d'électricité et de soudure. "Aucun diplôme, aucune qualification ni aucune expérience n'est exigé", est-il précisé. L'embauche est faite au nom d'une petite entreprise de sous-traitance spécialisée dans la maintenance de centrale nucléaire. Le salaire: 10 000 yens par jour, soit 83 euros.  

 

Un reportage d'El Mundo révélait en 2003 que la centrale de Fukushima Daiichi allait jusqu'à recruter des sans-abris dans les parcs de Tôkyô. Depuis la récession au début des années 1990, tous les parcs des grandes villes se sont transformés en véritable campement, avec de multiples abris de fortune faits de bâches bleues. C'est ici que les sociétés de sous-traitance souvent détenues par des yakuzas, envoient leurs recruteurs à la recherche de travailleurs journaliers. Dans le cas de la centrale de Fukushima Daiichi, on expliquait à ces travailleurs pauvres qu'il s'agissait d'un emploi de "nettoyeurs". Puis envoyés à 200 km de Tokyo, ils réalisaient au dernier moment qu'il s'agissait de travailler au coeur d'un réacteur nucléaire. 

 

Depuis, des panneaux d'avertissements ont été installés dans les parcs à Tokyo: "N'accepte pas ce travail, il te tuera!". Mais en trente ans, des milliers de travailleurs pauvres, de travailleurs immigrés et de sans-abris se sont relayés dans ces centrales, au péril de leur vie. Certains tentent de faire reconnaître leurs maladies dues à l'exposition à la radioactivité. La famille Shimahashi fut la première à gagner un procès pour maladie professionnelle: leur fils, Nobuki, après 8 huit ans de travail dans la centrale nucléaire d'Hamaoka était mort à 29 ans d'une leucémie. Ce cas pourrait être l'arbre qui cache la forêt: d'après un rapport du docteur Fujita, professeur de physique de l'université de Keiô, il y aurait entre 700 et 1000 "gitans du nucléaire" qui seraient déjà morts et des milliers atteint de cancers. Dans ces conditions, les liquidateurs supposés "volontaires" de Fukushima, dont on souligne volontiers le courage, pourraient être des "héros" bien malgré eux du désastre nucléaire.

 

Cet article a initialement été publié sur l'Express.fr, le 2 avril 2011.

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Published by Mathieu Gaulène - dans Crise nucléaire
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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 23:30

 

 

Cet article est la traduction d’un témoignage paru en décembre 2010 sur le site d’informations japonais en ligne JANJAN. Il a été écrit par Takeshi Kawakami, blogueur qui a travaillé pendant dix ans comme nomade du nucléaire, puis de 2003 à 2008 dans la centrale d’Hamaoka, au sud de Tôkyô. Il réside toujours à Omaezaki, à un kilomètre de cette centrale.

 

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J’ai travaillé plus de cinq ans dans la centrale d’Hamaoka, mais avant ça, j’ai aussi travaillé 10 ans dans différentes centrales. A cette époque, je n’avais pas de lieu de travail fixe et je changeais constamment de centrales nucléaires. Ces gens-là, on les appelle les « gitans du nucléaire » (genpatsu jipushi) et c’était comme ça que je vivais à l’époque.

 

Durant la deuxième année de cette vie flottante de « gitan », je travaillais à la centrale Genkai, dans la préfecture de Saga (sur l’île de Kyûshû), et j’en vint à entrer au cœur du réacteur. Le cœur du réacteur, c’est l’endroit où les combustibles d’uranium sont brûlés. Le déclenchement de la réaction nucléaire provoque l’émission d’une gigantesque énergie qui fait tourner la turbine et créé de l’électricité. Mais parce qu’on consomme du combustible d’uranium, cette zone devient aussi extrêmement radioactive. Entrer à l’intérieur du cœur du réacteur, installer des robots de mesures, c’était ça mon travail.

 

Un jour, alors que ce n’était pas moi qui était en charge de l’installation, un accident se produisit. Le robot qu’on venait d’installer ne réagissait pas alors qu’on essayait de le faire fonctionner de l’extérieur. On avait fait sur les parois du réacteur d’innombrables petits trous où venaient s’insérer les « pattes » du robot, ce qui permet de le faire fonctionner à distance. Cependant, les pattes n’ayant pas été positionnées au bon endroit, un contrôle des installations était nécessaire. Si l’on ne faisait rien, ce sont des instruments de haute précision de plusieurs dizaines de millions de yens qu’on laissait se détériorer. Avant que cela n’arrive, je suis retourné à l’intérieur pour remettre le robot à sa place.

 

Un immense édifice

 

Alors que je m’approche de la zone du réacteur, je dois mettre combinaison et équipement. Pour mettre la combinaison, je reçois l’aide de deux autres ouvriers. Les vêtements d’un opérateur se composent de deux couches sur lesquels on rajoute une combinaison Tyvek en plastique et en papier. On se couvre d’un masque et par crainte de laisser des interstices, on entoure les poignets, les chevilles et le cou de bande adhésive.

 

Après avoir enfilé cette sorte de combinaison spatiale, je me dirige vers le cœur du réacteur. Quand j’arrive aux abords du cœur, deux ouvriers de la compagnie japonaise des contrôles non-destructifs (Nihon Hihakai Kensa, JNDI) se tenaient là. Ce qui me surpris, c’est que malgré que nous nous trouvions dans une zone hautement radioactive, ils étaient habillés normalement et ne portaient même pas de masques. Le responsable me fit signe de la main. Me regardant dans les yeux, à travers le masque, il me fit alors à nouveau un grand signe de la tête. Il jaugeait ma capacité d4endurer le travail au cœur du réacteur.

 

Ensemble nous nous approchâmes du réacteur. C’était la première fois que j’en voyais un d’aussi près. Si ma mémoire est bonne, le diamètre de la cuve était d’environ 3 mètres et de forme sphérique ou ovale. Et nous nous tenions là, en face de cet immense édifice. La base du réacteur m’arrive à peu près aux épaules. A cet endroit, il y a une étroite bouche d’entrée. Il ouvre cette sorte de bouche d’égout et je compris alors que c’est par là que j’allais devoir plonger.

 

Une envie irrésistible de fuir

 

J’approche ma tête de cette bouche pour jeter un œil. A l’intérieur, tout est sombre, l’atmosphère est dense et donne l’impression que quelque chose de mauvais s’y trouve. Je commence à éprouver de la peur, mes traits se tendent. Mes oreilles bourdonnent, et d’un coup, je n’ai plus du tout envie de rentrer à l’intérieur. Alors que j’essaye de me reprendre, le chef me montre la paroi sur lequel est fixé le robot. C’est parce qu’il est mal installé que je dois rentrer. Mais quelque chose de sinistre flotte dans l’air et je résiste à l’envie violente de fuir qui s’empare de moi. Mais je n’avais plus le choix, je ne pouvais plus revenir en arrière.

 

Le robot de recherche de fissure (kizu robotto) fait 40 cm de long et 20 cm de large. On appelle ça un « robot araignée ». Le chef prend de longues minutes pour me donner des explications, la tête enfoncée dans le hublot. A l’époque, je n’avais pas conscience de la folie qu’il y avait à s’exposer ainsi aux radiations. J’éprouve un certain malaise aujourd’hui quand je pense au comportement « audacieux » des ouvriers.

 

Cet homme qui continue à regarder imperturbablement l’intérieur du cœur n’éprouve-t-il pas de la crainte ? me disais-je. Alors que j’étais protégé de la tête aux pieds, lui ne mettait pas même son masque. J’ai appris récemment qu’un gars qui travaillait à Hamaoka (centrale nucléaire située au sud de Tôkyô) et qui faisait beaucoup d’inspections non-destructives, a eu un cancer de la mâchoire. Ses collègues s’en sont inquiétés mais l’exploitant Chûbu Electric Power Company a refusé de reconnaître qu’il s’agit d’une maladie professionnelle. De nombreux collègues n’ont pas osé prendre la parole pour exprimer leurs craintes concernant les conséquences du travail en zone sur la santé. Mais ils portent un regard plein de haine sur la Chûbu maintenant.

 

Ce travailleur atteint d’un cancer lui s’est battu, a porté l’affaire devant les tribunaux mais a perdu. J’ai appris qu’il est mort d’une hémorragie provoquée par sa maladie. S’exprimant sur ce cas, le professeur Akio Ôhashi de l’université de Shizuoka a expliqué qu’il avait l’intime conviction que l’origine de son cancer venait de son travail à la centrale d’Hamaoka. Il y a 30 ans, lorsque j’écoutais les explications de l’employé de la JNDI, j’ai du être moi-aussi touché par ces radiations extrêmes.

 

Les crabes du réacteur

 

Une fois les explications terminées, je me préparais à entrer. On plaça un escabeau devant la bouche d’entrée, puis accroupis, j’attendais le signal du chef. D’un signe de tête de sa part, j’entre de moitié. Aussitôt, une sensation violente m’atteint et ma tête est comme comprimée. N’écoutant que mon courage, je plonge entièrement à l’intérieur du cœur du réacteur. Le bourdonnement dans mes oreilles s’intensifie. Beaucoup d’ouvriers disent que lorsqu’on plonge dans un réacteur, on entend comme des crabes ramper au sol. Une fois le travail terminé, lorsqu’on rentre chez soi ce bruit vous poursuit. Un écrivain en a même fait un roman en 1981, qui s’appelle « les crabes du réacteur » (genshiro no kani)

 

Dans mon cas, je n’ai pas entendu ce son mais plutôt un bruit continu, comme des soutras récités sur un tempo rapide. Et cette sensation affreuse d’avoir la tête comprimée. Je me relève rapidement et fixe le casque sur ma tête. Forcé de rester courbé, j’attrape le robot et crie « ok » aux techniciens restés dehors. Une fois désactivé, je le défais de la paroi et constate surpris qu’il est très léger. Je replace les pieds dans les trous convenablement et crie à nouveau « ok ». Une fois vérifié un à un que les pieds sont correctement mis en place, je hurle « ok » et ressort en courant de la cuve, pris de panique. Cela n’avait duré que 15 secondes.

 

Une fois ressortit, l’employé de la JDNI continue de pencher sa tête à l’intérieur de la cuve pour vérifier que le robot est bien mis. Je me dis que ce gars a toutes les qualifications requises pour un cancer du globe oculaire. Je m’éloigne rapidement de cette zone pour aller enlever ma tenue de protection. Ma combinaison étant désormais extrêmement contaminée, je la retire avec prudence. Une fois la combinaison Tyvek retirée et mise à l’envers, les ouvriers la prennent et la jettent dans un sac en plastique. Je pouvais enfin respirer à l’air libre.

 

180 millisieverts en 15 secondes

 

Distraitement, je sors mon compteur geiger et je constate qu’il indique plus de 180 millisieverts. J’avais peine à croire qu’en seulement 15 secondes, j’avais absorbé une dose aussi importante. Après cela, j’ai continué à travailler dans le nucléaire. J’ai eu l’occasion de replonger une seconde fois dans le cœur d’un réacteur. Je n’ai jamais réussi à surmonter l’angoisse qui s’emparait alors de moi, et ce bourdonnement dans les oreilles.

 

Takeshi Kawakami

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14 avril 2011 4 14 /04 /avril /2011 00:00

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Travaux de construction de la centrale nucléaire de Fukushima (1967)

 

 

Les différents acteurs du nucléaire au Japon utilisent souvent l'argument de la dépendance énergétique pour justifier ce choix. Le taux de dépendance du Japon à l'étranger pour son approvisionnement en énergie primaire avoisine les 80%. Les importations de pétrole représentent environ la moitié de l'énergie consommée au Japon, ce qui rend le pays très sensible aux fluctuations du cours du pétrole.

 

Mais les promoteurs de cette énergie oublient parfois de mentionner une autre dépendance fondamentale : environ 90% de l'uranium utilisé dans les centrales nucléaires japonaises est importé (5). Certes, comme l'explique Yamaji Kenji, spécialiste du nucléaire et professeur à l'université de Tokyo, l'énergie nucléaire est enregistrée statistiquement au Japon comme «énergie domestique», en raison du faible coût de l'uranium (6). Mais les réserves d'uranium dans le monde étant estimées à soixante ans selon certaines prévisions, son prix augmente depuis une dizaine d'années (7). Ainsi, si on inclut l'énergie nucléaire produite au Japon, en considérant qu'il s'agit d'une énergie importée sous forme d'uranium, le taux de dépendance en énergie primaire du Japon passe de 80% à 98% (8).

 

Après la crise pétrolière de 1973, le Japon avait lancé un ambitieux programme de construction de centrales visant à atteindre la part de 50% d'électricité provenant du nucléaire à l'horizon 2000. Cette ambition démesurée a eu pour conséquence un développement de l'énergie nucléaire très rapide. Avec 58,1 milliards de dollars dépensés depuis le début des années 1980, c'est le plus fort investissement de tous les pays de l'OCDE (9).

 

Mais avec la montée de l'opposition et en raison des nombreux incidents, le Meti a revu ses ambitions à la baisse. En 2006, l'objectif était de faire passer la part du nucléaire dans la production totale d'électricité de 30% à 40% à l'horizon 2030, impliquant la construction de 9 à 12 réacteurs d'ici 2017 (10).

 

L'accident nucléaire majeur de Fukushima pourrait changer la donne. Joint par téléphone samedi 12 mars 2011, Philip White, de l'ONG japonaise Citizen's Nuclear Information Center (CNIC), a exprimé son inquiétude à propos de l'évolution de la situation à la centrale de Fukushima. Cet incident est selon lui «le pire qu'ait connu le Japon» et pourrait être «une des plus grandes catastrophes nucléaires au monde après celle de Three Mile Island et Tchernobyl».

 

«Ce sera très difficile pour le gouvernement de dire après que cela n'a pas eu lieu, ajoute-t-il. Ils ne pourront pas cette fois minimiser l'impact de l'accident car c'est trop important.» Le CNIC, qui rassemble des scientifiques opposés au nucléaire, rappelle dans un communiqué avoir «averti le gouvernement que les centrales nucléaires n'étaient pas construites pour résister à des séismes et des tsunamis très importants». Et l'ONG d'enjoindre au gouvernement de changer l'orientation de sa politique énergétique pour «engager une sortie du nucléaire douce et progressive».

 

 

Cet article est extrait d'un article initialement publié sur Mediapart, le 13 mars 2011.


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(5)  ANRE (Meti), Strategy for Securing Uranium Ressources in Japan, Novembre 2007.
(6)  Entretien avec Yamaji Kenji, Université de Tôkyô, 19 mars 2009.
(7)  Agence internationale pour l'énergie atomique, Uranium 2005 : Ressources, production et demande, OECD Publishing, 2006, 402 p.
(8)  Samuele Furfari, Le monde et l'énergie, p. 344.
(9)  AIE/OCDE, Nuclear Power in the OECD, Paris, Agence Internationale d'Energie, 2001, p. 231.
(10)  METI, New National Energy Strategy, mai 2006, 39 p.

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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 09:27

Dimanche 10 avril, le mouvement antinucléaire a réussi à faire descendre dans les rues de Tôkyô plus de 15 000 personnes, contre quelques centaines il y a une semaine.  Une mobilisation sans précédent dans dans l'Archipel depuis 20 ans.

 

Selon l'agence de presse Kyodo, ce sont en effet 17 500 personnes qui ont participé à deux manifestations dans la capitale pour protester contre les centrales nucléaires. Reuters, qui fait office de police locale, n'en a vu pour sa part que 5000.

 

 

 

La première manifestation a lieu à la station Koenji de Tokyo et fut la plus massive avec 15 000 participants. L'appel à cette manifestation avait été relayé via un compte dédié sur Twitter, http://410nonuke.tumblr.com/, ce qui expliquerait le succès de cette manifestation. "J'ai été informé de cette manifestation par Twitter. Maintenant, il est temps d'arrêter les centrales nucléaires" explique Takashi Kamiyama qui a participé à la manifestation avec ses deux enfant. "Je veux faire ce que je peux pour les enfant."

 

 

Rassemblement en début de manifestation au parc Koenji, 10 avril 2011

 

 

Comme l'explique une des organisateurs, "c'est un fait nouveau de pouvoir rassembler autant de monde sans aucune organisation de masse. Se joindre sur Internet nous donne un grand pourvoir."

 

Au parc Shiba de Tôkyô, 2500 personnes ont manifesté pour l'arrêt de la centrale d'Hamaoka, au sud de Tôkyô, construite au dessus d'une faille sismique important et potentiellement proche de l'épicentre du "big one". Les antinucléaires craignent qu'une nouvelle catastrophe nucléaire se produisent dans cette centrale.

 

Serge Tank

 

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 17:03

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Alors que la situation s’aggrave d’heure en heure à la centrale de Fukushima, faisant craindre une catastrophe nucléaire plus grave que celle de Three Miles Island, le monde découvre avec étonnement l’existence de nombreuses centrales nucléaires dans cet archipel secoué par les tremblements de terre. Car si le Japon est le pays des cerisiers en fleurs et des mangas, c’est aussi avec ses 55 réacteurs, le troisième producteur d’énergie nucléaire au monde, après les Etats-Unis et la France.

 

La production d'électricité est assurée par dix entreprises régionales dont la Compagnie d’électricité de Tôkyô (Tepco) qui gère le plus important parc de centrales avec Kashiwazaki-Kariwa et Fukushima. L’Archipel dépend ainsi à 30% du nucléaire pour son électricité[1] et à 12% pour son énergie primaire[2]. Bien que ces compagnies d’électicités soient toutes privées, l'Etat joue un rôle très important pour l'implantation de centrales nucléaires.

 

L’établissement d’une industrie nucléaire dans un pays ayant connu par deux fois le feu nucléaire peut surprendre. Et de fait, la population japonaise a toujours entretenu un rapport difficile avec son industrie. La plupart des sondages montrent depuis la fin des années 1980 un net rejet du nucléaire mais le mouvement antinucléaire n’a jamais réussi à faire sortir le pays du nucléaire. Les luttes locales menées par les habitants ont cependant freiné les ambitions du METI, le puissant ministère du commerce et de l’industrie qui tente depuis le choc pétrolier de 1973 de faire passer la part du nucléaire dans la production d’électricité au dessus des 50%, sur le modèle de la France.

 

Une filière nucléaire contestée

 

Interdit pendant l’occupation du Japon par les forces alliées (1945-1952), le programme de recherche sur l’énergie nucléaire est officiellement lancé en 1955 par le gouvernement japonais. Dès le début, les promoteurs du nucléaire doivent faire face à un puissant mouvement antinucléaire. Celui-ci n’apparaît pas sur les ruines d’Hiroshima et Nagasaki contrairement à une idée répandue mais suite à la contamination d’un bateau de pêche par un essai nucléaire américain au large de l’atoll de Bikini, en 1954. La rumeur de la dispersion de thons radioactifs dans les marchés créa une psychose encore présente dans les mémoires aujourd’hui. Trois organisations antinucléaires voient alors le jour : la Gensuikyô, soutenu par les communistes, la Gensuikin soutenu par les socialistes et la Kakkinkaigi liée à la droite. Cependant toutes se concentrent sur le nucléaire militaire et négligent le nucléaire civil, quand elle ne l’approuve pas franchement comme c’est le cas de la Kakkinkaigi.

 

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Le MITI, dans les années 60, organise les premières études topographiques et géographiques des zones côtières afin de déterminer les sites répondant aux critères techniques pour accueillir de futures installations nucléaires. La présence d’eau, indispensable pour refroidir le cœur de la centrale et les risques sismiques sont pris en compte, ainsi que la force de la société civile locale. Les différents rapports de  Japan Atomic Industrial Forum (JAIF), un des lobby financés par les promoteurs du nucléaire, précisent toujours si des coopératives de pêche sont présentes dans les lieux choisis. En effet, les pêcheurs, au côté des paysans et des femmes, comptent parmi les opposants les plus tenaces à l’industrie nucléaire. Ils redoutent la construction des centrales pour leur santé mais aussi pour l’impact économique sur leur activité que fait peser le risque de contamination, qu’ils appellent la « rouille nucléaire. »

 

Le mouvement antinucléaire s’organise véritablement à partir des années 1970, avec l’émergence de nombreuses organisations comme le Citizen’s Nuclear Information Center (CNIC) dont le but est de fournir une contre-information scientifique aux citoyens. Avec l’accident de Tchernobyl en 1986 qui choqua beaucoup les Japonais, le mouvement se renforce. Le Japon a fait le choix de la technologie américaine – les réacteurs à eau légère – comme la plupart des pays[3]. Mais au lieu d’essayer d’améliorer cette technologie, le pays s’est concentré sur l’étude et la recherche de technologies nouvelles. Résultat : face à un désintérêt pour les centrales nucléaires, de graves problèmes dans la sécurité et la maintenance des sites sont apparus.

 

Incidents nucléaires à répétition

 

Les conséquences n’ont pas tardé à se faire sentir avec quelques incidents célèbres. En 1995, le surgénérateur de Monju, équivalent à la centrale Phénix en France, connaît une fuite importante de sodium provoquant un immense incendie . Le Power Reactor and Nuclear Fuel Development Corp. (PNC) en charge de la filière surgénératrice reconnaît avoir dissimulé des informations et des photographies et son vice-directeur Nishimura Shigeo se suicide à l’issue d’une conférence de presse. Ce réacteur expérimental a été remis en fonctionnement en mai 2010.

 

 


 

L’accident a d’importantes conséquences politiques. Les élus des préfectures de Fukui, Niigata et Fukushima – qui a elles seules rassemblent 60% des centrales nucléaires – demandent à ce que l’Etat établisse les causes et les responsabilités dans cet accident. L’enlisement et la difficulté de l’industrie nucléaire japonaise à faire accepter ses centrales à la population est rendu visible par le délai de construction qui devient de plus en plus long. Alors qu’il fallait sept ans en moyenne dans les années 1970 pour construire une centrale, il en faut désormais seize.

 

Deux autres accidents mortels ont eu lieu ces dernières années. Le 30 septembre 1999, un accident de criticité se produit dans l’usine d’enrichissement d’uranium de Tôkai-mura, préfecture d’Ibaraki. Deux travailleurs meurent et 225 sont gravement touchés par l’irradiation, auquel s’ajoute 207 habitants[5]. Les habitants du village de Tôkai sont évacués et le confinement est décrété par la préfecture d’Ibaraki pour 310 000 personnes dans un rayon de 10 kilomètres.

 

En 2004, une fuite de vapeur radioactive a lieu dans la centrale nucléaire de Mihama, tuant cinq personnes et en blessant sept autres. C’est pour l’heure l’accident du nucléaire civil le plus meurtrier qu’est connu le Japon. Enfin en 2007, un tremblement de terre dans la région de Niigata avait gravement endommagé la centrale de Kashiwazaki-Kariwa. Là encore, Tepco avait nié toute fuite radioactive alors même que plus de 1000 litres d’eau radioactive s’était déversé dans la mer.

 

Rokkasho-mura, la déchetterie du nucléaire

 

Outre ces incidents, l’industrie nucléaire connaît des déboires depuis plus de vingt ans dans le complexe nucléaire de Rokkasho-mura qui rassemble sur quelques kilomètres carrés une usine d’enrichissement d’uranium, un centre de stockage des déchets faiblement radioactifs, un centre de stockage « temporaire » de déchets hautement radioactifs – les fameux déchets japonais de La Hague – et une usine de retraitement des déchets nucléaires, construite grâce à un transfert de technologie d’Areva. Une usine du cycle du combustible unique au monde que les habitants du coin ont rebaptisé la « déchetterie du nucléaire » (kaku no gomi suteba). Les opposants locaux ont usé de tous les moyens possibles pour faire cesser le projet : pétitions, élections locales, manifestations rassemblant plusieurs milliers de personnes dans les années 1980, blocus du port par les pêcheurs lors de l’arrivée des déchets nucléaires. Rien ne changea la marche des industries nucléaires et des compagnies d’électricités rassemblées au sein du conglomérat JNFL et décidées à faire de Rokkasho la « Mecque du nucléaire ». Le projet s’accompagna de plus de la création de nombreux emplois pour la préfecture d’Aomori, l’une des plus pauvres du Japon, et d’une manne financière constituées de divers taxes liées à l’industrie nucléaire.

 

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Pourtant l’usine de retraitement n’est jamais rentrée en fonctionnement. Lors de tests ultimes en décembre 2008, une fuite de liquide hautement radioactif dans l’atelier de vitrification s’est produite et empêche jusqu’à ce jour tout lancement de cette usine. A l’entrée, les combustibles usés de l’ensemble des centrales nucléaires de l’archipel s’entassent inexorablement. A la sortie, la filière MOX n’a jamais fait ses preuves de fonctionnement au Japon. Par ailleurs, si l’attention se focalise aujourd’hui sur Fukushima, l’usine de Rokkasho-mura qui fonctionne également sur des générateurs de secours pourrait avoir été endommagé en raison de sa proximité de l’épicentre et du tsunami qui a atteint les côtes de la péninsule de Shimokita.

 

 

 

Cet article est extrait d'un article initialement publié sur Mediapart le 13 mars 2011.

 



[1] 31% en 2005, in Agency for Natural Resources and Energy (ANRE). Fiscal 2006 : Annual Energy Report, 2006, p. 13.

[2] D’après Samuele Furfari, Le monde et l’énergie, 2008

[3] Quatre grands constructeurs japonais se partagent le marché du nucléaire. Mitsubishi, Toshiba et Hitachi construisent les réacteurs tandis que Fuji Electric fabrique les alternateurs et les turbines. Mitsubishi signe en 1984 un accord avec l’américain Westinghouse pour construire sous licence des réacteurs à eau pressurisée PWR (Pressurized Water Reactor). Hitachi et Toshiba, constructeurs de réacteurs pour TEPCO, signent un accord de recherche avec General Electric sur des réacteurs d’un type nouveau, à eau bouillante, les BWR (Boil Water Reactor). 

[4] Vidéo des prémisses de l’incident, diffusée pour la première fois en 2008 par News for the people in Japan (NPJ) et tournée le 9 décembre 1995   http://www.youtube.com/watch?v=Wm3yuygUXQ0

[5] Agence de l’OCDE pour l’énergie nucléaire, L’accident de Tokai-Mura au Japon. Aspects de responsabilité civile nucléaire et de réparation, Paris, OCDE, 2000

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