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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 16:34

 

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Sans-abris à Ôsaka, avril 2012

 

 

De France, lorsqu'on évoque le néolibéralisme, les exemples britannique ou américain sont souvent mis en avant. L'exemple japonais peut paraître incongru. Et pourtant, le Japon est le pays de l'OCDE qui a connu la plus grande montée des inégalités en raison de la déréglementation du marché du travail, de la montée de l'emploi précaire – 40% de la population active aujourd'hui – et d'une mise au pas des syndicats – avec la privatisation de secteurs de lutte comme le rail ou la poste. Autre domaine où l'Archipel est en avance dans ce processus néolibéral, l'école. Les universités sont aujourd'hui pour la plupart privées, les frais d'inscriptions exorbitants et surtout, comme dans aucun autre pays, le savoir se vend comme une marchandise à grand coup de campagnes de publicités racoleuses promettant un avenir radieux pour les futurs diplômés. Résultat, le niveau général ne cesse de chuter.

 

Libéralisation, privatisations : un choix idéologique

L'histoire du néolibéralisme au Japon débute avec le Premier ministre NAKASONE Yasuhiro (1982-1987), ami personnel de Ronald Reagan. Celui-ci, par choix idéologique et alors que l'économie japonaise ne connaît pas de dysfonctionnements majeurs, décide à partir de 1982 de libéraliser les marchés financiers. Cela a pour conséquence, en 1991, de plonger le Japon dans une crise financière et économique dont il n'est sorti qu'en 2004 avant de replonger avec la crise de 2007 (1). Pour Sébastien Lechevalier, les politiques néolibérales n'auraient en fait été en aucune façon une solution à la crise. Au contraire, « c'est bien la déréglementation des années 1980 qui a provoqué l'entrée en crise »(2)
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S'ensuit dans ces années 1980, une série de privatisations de plusieurs grandes compagnies publiques. L'opérateur de télécommunication Nippon Telegraph and Telephone (NTT) ouvre la danse avec sa privatisation en 1984, opérée sans encombre grâce à la complicité du syndicat Zendentsû, qui l'approuve. Il en est autrement de la compagnie ferroviaire Japanese National Railways (JNR), où les syndicats Kokurô et Sôhyô sont fermement opposés à la privatisation. Nakasone n'a d'ailleurs jamais caché que l'opération visait à briser les reins de ces deux pôles du syndicalisme de lutte. La purge auquel se livre la compagnie après sa privatisation provoque la mort du syndicalisme de lutte au Japon, laissant libre cours aux réformes à venir. « Du fait de la privatisation, écrit Lechevalier, 73 000 employés ont perdu leur emploi. Le nombre de membres du Kokuro passe de 187 000 en 1987 à 44 000 après la privatisation. De nombreux salariés sont renvoyés (ou « non réembauchés ») à l'issue de ce processus. »(3)

 

Le syndicat Sôhyô s'écroule, entraînant dans sa chute le Parti socialiste japonais quelques années plus tard. C'est la fin du syndicalisme de lutte et de pratiques radicales comme la grève. S'ensuit en effet « la fusion de presque tous les syndicats en un vaste rassemblement peu puissant, le Rengo, en novembre 1987 »(4) Les syndicats se retrouvent alors « unifiés mais incapables d'entreprendre des actions radicales »(5). C'est la victoire du syndicalisme de cogestion, dont la raison d'être semble être de donner une légitimité aux politiques néolibérales.

 

Une évolution spécifique du capitalisme japonais

Cependant, dans la foulée, l'avancée du néolibéralisme connaît une pause de presque dix ans, ce qui fait dire à Sébastien Lechevalier qu'il s'agit plus d'une « transition néolibérale » que d'une véritable « révolution néolibérale ». Cette pause s'explique par l'hétérogénéité du parti de droite au pouvoir, le Parti libéral-démocrate (PLD), où les conservateurs qui défendent le modèle japonais d'après-guerre sont nombreux.

Mais à partir de 1996, une nouvelle phase néolibérale débute. Elle naît de la rencontre entre des idées - portées à bout de bras par la presse, du quotidien économique Nihon Keizai Shinbun au quotidien de centre-gauche Asahi Shinbun - avec une nouvelle génération de politiciens. KOIZUMI Jun'ichirô, désigné Premier ministre en 2005, en est l'incarnation parfaite, avec son combat au sein du PLD pour la privatisation de la poste.

S'inscrivant dans le courant de la diversité des capitalismes, l'auteur précise que cette phase transitoire serait en voie d'achèvement, que le capitalisme japonais arrive dans une nouvelle forme figée. Cependant, le capitalisme japonais garde ses spécificités et reste différent du capitalisme anglo-saxon ou européen. Par exemple, le Japon conserve une réglementation très stricte dans le domaine de la santé : le prix des consultations ne peut jamais dépasser celui fixé par l'assurance-maladie et l’État fixe chaque année le prix des médicaments, qui baisse automatiquement en fonction de leur ancienneté(6) D'où la crainte de certains, d'une ouverture du marché de la santé aux assurances américaines dans le cadre du Partenariat trans-pacifique (TPP).

 

Déréglementation du marché du travail et emploi des femmes

Le contrat social né dans l'après-guerre garantissait à la plupart des travailleurs l'emploi à vie, une formation permanente et une garantie de progression du salaire en fonction de l'ancienneté. C'est sur cette base que les Japonais s'impliquèrent dans leurs entreprises en non en vertu de soi-disant valeurs confucéennes. La déréglementation du marché du travail fait voler en éclat cette relation entre les travailleurs et leurs entreprises. L'emploi précaire ne cesse d'augmenter dans les années 1990 jusqu'à atteindre 30% de la population active en 2009, puis 40% en 2011. Le modèle classique ne disparaît pas pour les employés des grandes entreprises mais un dualisme du marché du travail de plus en plus important apparaît.


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Une église servant de refuge aux sans-abris, Ôsaka, avril 2012

 

Les femmes sont les premières touchées par cette politique en faveur de l'emploi précaire. En effet, contrairement à une idée reçue, les Japonaises travaillent et c'est l'un des mérites de ce livre que de le rappeler. Leur vie professionnelle est cependant en dents de scie ou plus précisément forme une courbe en M. Après une première phase où le nombre de femmes occupant un emploi augmente, s'ensuit une diminution après la naissance du premier enfant puis un retour pour quelques années sur le marché du travail une fois les enfants arrivés à l'âge adulte. En conséquence de cette carrière sacrifiée, la plupart des femmes sont condamnées aux petits boulots, du lycée à la retraite. Face à cette situation, elles sont de plus en plus nombreuses à refuser de sacrifier leur vie professionnelle, d'où un taux de natalité très bas et la démographie la plus vieillissante au monde.

 

À la pointe dans la marchandisation du savoir

Le système éducatif japonais n'a pas échappé aux politiques inspirées par l'idéologie néolibérale (7) Le Japon est aujourd'hui le pays où le processus de marchandisation du savoir est le plus avancé. D'où l'idée de consacrer à cette question un chapitre spécifique (8) Comme souvent, la première amorce de réforme néolibérale se fait en douceur via un « assouplissement » des programmes qui passe par la semaine de cinq jours et la simplification des cours, le yutori kyôiku, littéralement « une éducation qui laisse du temps ». La deuxième phase débute en 2000 avec la suppression de la carte scolaire qui permet de mettre en concurrence les établissements entre eux, une concurrence favorisée également par la décentralisation budgétaire. En termes plus brefs, l’État se désengage peu à peu, laissant la place à un secteur privé qui ne cesse de croître. Pour parfaire le tout, une réforme en 2004 lance un processus de privatisation progressive des universités nationales.

La première conséquence est l'augmentation continue de la fréquentation des juku, ces écoles privées dispensant des cours complémentaires le soir ou le week-end. Ce « système des juku » serait selon l'auteur, « un véritable laboratoire du marketing appliqué à l'enseignement, dont on ne trouve nulle part l'équivalent, même dans les pays anglo-saxons." (9) Autre conséquence désastreuse, l'augmentation des frais d'inscriptions à l'université, obligeant les familles japonaises à s'endetter. Pour les auteurs, cette libéralisation de l'éducation constitue en définitive une « rupture historique avec le système de 1947 qui garantissait aux élèves l'égalité des chances (au moins théoriquement) » (10)

 

Explosion des inégalités sociales 

C'est cependant l'explosion des inégalités sociales qui est la conséquence la plus visible de ces trente années de politiques néolibérales. Selon une enquête de l'OCDE de 2006 citée par l'auteur, « les inégalités de salaires ont dépassé la moyenne de l'OCDE et ont connu la plus forte croissance des pays développés » (11) Alors que dans les années 1970, plus de 90% de la population avait le sentiment d'appartenir à une « nouvelle classe moyenne » (shin chûkan taishû), l'expression de « société inégalitaire » est devenue aujourd'hui courante (12) C'est en 2001 qu'est publié le livre Société inégalitaire (fubyôdô shakai) du sociologue SATÔ Toshiki, qui impose dans le débat public cette expression .

 

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"Est-ce que tu vas bien? On attend de tes nouvelles" A Ôsaka, les enfants de sans-abris collent des autocollants, à la recheche d'un parent perdu. (Avril 2012)


Dans les années 2000, ces inégalités sont devenues de plus en plus en visibles. Le nombre de sans-abris, phénomène marginal jusque là, n'a cessé d'augmenter, sans qu'aucune politique n'ait été décidée à leur égard. Dans tous les parcs des grandes villes sont donc apparus des abris de fortune construits de bric et de broc et recouverts de bâches bleues. Les passages souterrains de la gare de Shinjuku deviennent chaque nuit de véritables dortoirs improvisés où des hommes et des femmes dorment à même le sol, sur des cartons. Autre phénomène, l'émergence de freeters – jeunes précaires – et NEETs sur lequel Lechevalier revient brièvement. Pour lui, décrire cette montée des inégalités est essentielle à la compréhension jusqu'à son aboutissement de toute politique visant à la libéralisation des marchés. « Cette trajectoire d'un pays qui était l'un des plus égalitaires dans les années 1970 et qui est devenu l'un des plus inégalitaires aujourd'hui constitue le cœur de l'ouvrage et des leçons à tirer de l’expérience japonaise. »(13)

 

L'illusion de l'alternance de 2009

Les Japonais n'ont cependant pas été insensibles à cette évolution et un recentrage sur la gauche s'est opéré peu à peu. 2008 fut en quelque sorte une prémisse de ce changement. Contre toute attente, la publication d'un petit ouvrage de la littérature prolétarienne des années 1930, « Le Bateau-usine » (Kanikôsen), connaît un succès très important, à l'instar de ce qu'a connu la France avec Indignez-vous (14) La presse japonaise s'empare de ce sujet et cherche à comprendre les motivations des jeunes lecteurs. A leur grande stupeur, on découvre que la génération des jeunes Japonais précarisés se reconnaît dans les conditions de travail des ouvriers du roman. La même année, le Parti communiste japonais renoue avec la jeunesse, avec plusieurs milliers d'adhésions.

En 2009, après plus de 50 ans de domination, le parti au pouvoir cède la place au Parti démocrate japonais (PDJ). Doté d'un programme très progressiste pour le Japon, il constitue un espoir pour la population. Quelques mesures sociales sont mises en œuvre comme la création d'allocations familiales ou l'extension du seikatsu hogo, le RSA japonais. Mais rapidement, l'application des mesures s'arrête et la différence avec le PLD devient de plus en plus ténue. L'auteur ne semble d'ailleurs se faire guère d'illusion sur la capacité du PDJ à poursuivre la mise en place de réformes néolibérales. « La fin de la séquence néolibérale n'est pas encore écrite. Si la crise budgétaire devait déboucher sur une crise de paiement à la grecque, alors le Japon serait contraint d'appliquer les recettes néolibérales de la réforme structurelle. »(15) Les événements récents semblent lui donner raison. En réponse à une exigence du FMI, le parti au pouvoir s'apprête à faire voter une loi pour le doublement de la taxe sur la consommation. Et l'auteur de se demander « si les élections de 2009 constituent une vraie alternance […] ou bien si Koizumi peut affirmer, à l'instar de Thatcher à propos de Blair, que le Parti démocrate de Hatoyama, Ozawa et Kan est sa plus grande réussite. » (p.16)

 

 

*Sébastien Lechevalier, La grande transformation du capitalisme japonais, Presses de Sciences Po, Paris, 2011, 17,50 euros

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(1) Pour une description en détails de la crise des années 1990, cf. Jean-Marie Bouissou, Quand les sumos apprennent à danser. La fin du modèle japonais, Fayard, 2003

(2) Sébastien Lechevalier, La grande transformation du capitalisme japonais, Presses de Sciences Po, Paris, 2011, p.96

(3) Ibid., p.119

(4) p.120

(5) Idem

(6) Sébastien Lechevalier, La grande transformation du capitalisme japonais, Presses de Sciences Po, Paris, 2011, p.130

(7) Pour une description du système éducatif japonais, cf « Japon : Un régime scolaire sévère », Le Monde de l’éducation, 15 décembre 2010

(8)  Arnaud Nanta, « Quel système éducatif dans un monde néolibéral ? » in Sébastien Lechevalier, La grande transformation du capitalisme japonais, Presses de Sciences Po, Paris, 2011, p.239-262

(9) Ibid., p. 258

(10)  Ibid., p. 261

(11)  Ibid., p. 212

(12) Masaru Kaneko, « Egalité et inégalités dans la société japonaise d'après-guerre » in Jean-Marie Bouissou (dir.), Le Japon contemporain, Fayard, Paris, 2007, p.265-280

(13) Sébastien Lechevalier, La grande transformation du capitalisme japonais, Presses de Sciences Po, Paris, 2011, p.230

(14) Le livre a dans la foulée était traduit en français: Kobayashi Takiji, Le Bateau-usine, éditions Yago, 2010

(15) Sébastien Lechevalier, La grande transformation du capitalisme japonais, Presses de Sciences Po, Paris, 2011, p.150

(16) Ibid., p. 16

 

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Published by Le Japon à l'envers - dans Lectures
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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 00:00

 

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Le Japon conserve aujourd'hui encore un taux de délinquance relativement faible comparé aux autres pays industrialisés, tout en ayant des effectifs de police réduits. Le choix fait par Uranaka Chikao d'articuler institution policière et contrôle social est tout à fait judicieux. Mais son ouvrage n'échappe pas aux écueils propres à sa discipline, la criminologie, et à certains clichés xénophobes dans l'air du temps.

 

 

"Au Japon, dit un proverbe, l’eau et la sécurité ne coûtent rien." Cette phrase illustre bien l’importance du contrôle social dans ce pays. Car si le Japon s’est doté à l’ère Meiji (1868-1912) d’une police moderne, le contrôle social communautaire a continué jusqu’à une période récente à jouer un rôle primordial. Ceci explique comment le Japon peut avoir un taux de délinquance inférieur aux autres pays développés, tout en ayant des effectifs de police inférieur de moitié à ces pays, et par exemple à ceux de la France (1 policier pour 500 habitants au Japon contre 1 pour 250 en France). Le choix fait par Uranaka Chikao de traiter à la fois de l’institution policière et du contrôle social dans son livre Police et contrôle social au Japon, est tout à fait judicieux. Pourtant, l’ouvrage de ce chercheur au Centre d’études et de recherches sur la police (CERP) de l’Université de Toulouse-Capitole, n’échappe pas aux écueils propres à sa discipline, la criminologie, et à certains clichés xénophobes dans l’air du temps.

 

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Le livre d’Uranaka Chikao, tiré de sa thèse de doctorat, se divise en trois parties : une première, historique, narre l’histoire des polices primitives jusqu’à la création d’une police moderne dans le cadre de la constitution d’un Etat-nation à l’ère Meiji (1868-1912). Une deuxième partie décrit de manière très détaillée l’institution policière d’après-guerre et son fonctionnement. Enfin, une troisième partie, plus sociologisante, tente de décrire la place de la police moderne dans les formes de contrôle social traditionnel.

Tentative de centralisation et polices primitives


Commençant par le commencement, Uranaka Chikao nous décrit l’âge d’or du Japon préhistorique (périodes Jomon et Yayoi, soit du Xème siècle avant J.C à 250 après J.C), son paradis perdu, où « la vie quotidienne » d’après lui, était « douce et pacifique, avec peu de délinquance et de désordres »  Les « déviances » à l’époque sont établies à l’aune des religions animistes du shintoïsme qui distingue deux catégories de délits. La première, l’amatsu tsumi (les « péchés du ciel ») désigne des infractions très diverses mais néanmoins exotiques, comme le anahachi (destruction d’une rizière), le ikihagi (écorcher un cheval vivant) ou encore le kusohe qui consiste à profaner un lieu de culte avec ses excréments . La deuxième catégorie, le kunitsu tsumi (« péchés sur terre »), recouvre des interdits liés aux relations humaines en société, comme la violence, l’outrage du cadavre, divers types d’incestes ou encore la zoophilie. Les solutions, outre l’exil du fautif, consistaient souvent en des cérémonies de purification de la communauté.

Avec la création en 710 du Yamato, un embryon d’Etat, les besoins de sécurité et d’ordre public apparaissent. Afin de faire appliquer le système administratif du ritsuryô, l’empereur Saga fait créer en 816, les kebiishi, une police impériale de Kyôto, dont le champ d’intervention se limite à la capitale. Deux autres corps de police viennent compléter ce premier dispositif policier. Face à l’augmentation de l’attaque des convois d’impôts par des pirates en mer ou des paysans pauvres sur les chemins, la cour impériale crée le tsuibushi. Par ailleurs, un autre corps, les ôryôshi ont pour mission d’escorter les paysans envoyés à Dazaifu, au sud du Japon, pour faire leur service militaire. Bientôt, ils sont chargés de la sécurité des routes principales hors de Tôkyô.

Au XIIème siècle, Minamoto no Yoritomo crée un gouvernement militaire à Kamakura, le shogunat. Le système est en partie décentralisé et dans chaque domaine, les seigneurs (bushi) ont la possibilité de juger des petits actes de délinquance et d’appliquer les peines. Avec le shogunat de Muromachi (XIVème siècle) le pays s’enfonce dans des guerres civiles qui dureront deux siècles. C’est l’époque du « monde à l’envers » (gekokujyô) et il n’y a plus à proprement parler de corps de police.

 


L’arrivée au pouvoir de la famille Tokugawa en 1603 met fin aux conflits. Un système féodal se met en place, avec l’obligation pour les vassaux d’habiter six mois par an à Edo , sous la domination des Tokugawa. Pour assurer la sécurité et protéger le régime, trois instances de sécurité sont créent, le san bugyô. Mais le gouvernement des Tokugawa mise surtout sur le contrôle social institutionnalisé pour assurer l’ordre public. Comme l’explique Uranaka Chikao, il « favorise le développement d’un système de surveillance communautaire fondé sur le voisinage, avec pour base des groupes de cinq ménages (gonin gumi) »  De plus, la délation est encouragée par les autorités. En somme, alors qu’il n’y a à cette époque pas plus de 250 agents pour toute la ville d’Edo, l’organisation communautaire avec la présence de postes de police et de prévention des incendies dans chaque quartier, gérés par la population, permet un quadrillage étroit de la capitale.

Restauration de Meiji et création d’une police moderne
 
La police japonaise est née véritablement avec la volonté de créer un État moderne sur le modèle occidental, lors de la « révolution de Meiji » en 1868. Envoyant plusieurs missions d’observations en Europe, les Japonais vont successivement créer une armée, un parlement, un système postal, un enseignement obligatoire et remplacent même le calendrier lunaire par le calendrier grégorien en 1873. Sur le modèle de la concession occidentale de Yokohama, des patrouilles (rasotsu) sont crées en octobre 1871.

La création d’une police au Japon répond à l'urgence de rétablir l'ordre dans la situation chaotique de la transition entre l'ère Tokugawa et Meiji. Cependant, les élites japonaises n’ont pas encore une idée très claire du rôle que peut avoir la police moderne de type occidental. Plusieurs observateurs sont envoyés à l’étranger de 1872 à 1873, notamment à Paris où l’ « efficacité » de la Préfecture de police qui vient de réprimer dans le sang la Commune fait forte impression. Sur ce modèle est crée en janvier 1874 une Préfecture de police de Tôkyô, d’un effectif de 6000 personnes, dont le rôle est de maintenir l’ordre public et de protéger l’Etat. Cette première police bien que limité à la capitale, peut intervenir hors de Tôkyô « en cas de révolte ou d’insurrection en province ».

Dans cette logique est crée en 1879 une police politique, la « haute police » dont le nom, inspiré du système français, montre la primauté de la défense de l’État sur la lutte contre la délinquance. Cela va durablement marquer l’institution policière qui s’occupera prioritairement de protéger l’État ou le régime politique plutôt que de lutter contre la délinquance. En 1910, l’affaire dîtes de « haute trahison » (daigyakujiken) marque un renforcement de l’ordre sécuritaire . Un an plus tard, le ministère de l’intérieur met en place une « Haute police spéciale » (tokubetsu kôtôkeisatsu, qu’on appelle aussi la tokkô). Son rôle est de surveiller et réprimer les organisations communistes et anarchistes ainsi que les syndicats.

Une police politique, au service du patronat et de l’hygiénisme

Bien qu’au service de l’État, il arrive à la police de vendre ses services au patronat. Une circulaire de 1881 du ministère de l’intérieur instaura le système du seigan junsa qui permet aux patrons de faire intervenir une patrouille de police en cas de grève à condition d’en payer le prix. Uranaka Chikao en conclut avec circonspection que « dans cette activité, la police prenait le parti des patrons. » 

Enfin, de même qu’en Europe au XIXème siècle, la fonction de police est associée à une idéologie hygiéniste assortie ici d’une occidentalisation de la population à marche forcée. L’arrêté sur les mœurs de 1872 interdit par exemple le port du chignon pour les hommes, l’usage du gomina, la mixité dans les bains publics, le tatouage ou encore le fait d’uriner sur la voie publique, de s’y promener nu ou d’y jeter des déchets. La police japonaise ira même jusqu’à entrer dans les maisons pour en vérifier la propreté 

 

 

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En ce début de XXème siècle, une forte hostilité de la population contre la police s’exprime sporadiquement. Au cours de l’émeute de Hibiya en 1905, déclenchée par une charge de la police au sabre, les manifestants attaquent les commissariats et détruisent, selon l’auteur, « 80% des kôban  de Tôkyô »  . Cet épisode est révélateur également de l’incapacité de la police à « gérer » les manifestations et les émeutes car le gouvernement, décrétant l’état de siège, a recours à l’armée . Cette hostilité trouve son origine dans des pratiques, encouragées par la hiérarchie consistant à adapter son comportement et son langage en fonction de l’appartenance sociale de son interlocuteur. Ainsi, une circulaire de 1895, permettait aux policiers d’utiliser des « formules familières » pour s’adresser aux classes populaires, tandis qu’ « un comportement plus poli et courtois [était] recommandé vis-à-vis des autres. »   A la suite de cette émeute, la police tenta vainement d’organiser une campagne dont le slogan était « la police du peuple » (kokumin keisatsu). Tentative vaine, car à partir de la fin de l’ère Taishô (1912-1926), le pays s’enfonce peu à peu dans un régime militariste où l’altérité entre la population et sa police ne fait que s’accroître. A la fin des années 30, outre l’instauration d’un contrôle social institutionnalisé avec les tonarigumi et la création d’une redoutable police militaire, la kempeitai, la police du peuple est renommée officiellement « la police de l’Empereur ».

Décentralisation et démocratisation de la police dans l’après-guerre


Les forces alliées d’occupation du SCAP (Suprem Commander of Allied Powers) débarquent au Japon avec la ferme intention de transformer le pays en démocratie libérale. Parmi les réformes envisagées, celle de la « démocratisation de la police » trouve son aboutissement avec la loi de 1947 qui décentralise la police : une police rurale nationale est créée pour les villes de moins de 5000 habitants à laquelle s’ajoutent des polices municipales autonomes. Ces dernières connaissent assez vite des problèmes de financement dans un Japon en ruines et deviennent dépendantes des donations de « comités de parrainage de la police » ou autres « clubs de prévention de la délinquance », associations en fait gérées par les yakuzas.

En 1954, une nouvelle loi est votée dans une ambiance houleuse à la Diète qui fait quelques blessés. Les partis de gauche s’y opposent car cette loi recentralise la police et annihile toutes les potentialités de contrôle par les citoyens que permettait la loi de 1947 . Cette loi instaure une nouvelle organisation de la police qui prévaut encore aujourd’hui. Sans rentrer dans les détails qui sont l’objet de la deuxième partie de Police et contrôle social au Japon, on peut noter que l’ancien système est refondé dans des « polices départementales » financées par les départements mais gérées au niveau national par deux nouvelles institutions, la Commission nationale de sécurité publique et l’Agence de la police nationale . Des commissions existent au niveau départemental mais elles sont bien souvent décrites par les observateurs comme des « coquilles vides ».

Pour ce qui est du contenu du travail policier dans le Japon contemporain, l’auteur note que de façon quasi pathologique, la police continue de valoriser le travail de police politique au détriment de la lutte contre la délinquance ou pire, de la sécurité routière, et ce jusque dans les années 1980. Une maxime célèbre chez les officiers de police illustre cette orientation idéologique: « Si la police laisse tranquille un voleur, cela ne nuit pas à l’État. Par contre, si la police laisse tranquilles les communistes ou des criminels liées à des affaires d’Etat (espionnage, agitation d’extrême gauche ou anarchiste), l’État ou le régime politique actuel risque de s’écrouler. »  Ce surinvestissement pour la surveillance des « groupes extrémistes »  aura pour conséquence principale un délaissement du travail de sécurité routière, avec plus de 10 000 morts par an dans les années 1960 et 1970. Dans les années 1990, en raison de la moindre puissance du Parti communiste japonais, de la disparition du Parti socialiste japonais et d’un recul du mouvement social, la police change de paradigme et se réoriente dans la lutte contre la délinquance  . Trois causes sont alors désignés pour expliquer la montée de la délinquance : la crise économique, le délitement du lien social et donc du contrôle social traditionnel et enfin, les « délinquants étrangers » terme repris par l’auteur sur lequel nous allons revenir maintenant.

 

Un petit manuel de clichés xénophobes

L’ouvrage de Uranaka Chikao est une bonne synthèse historique – la première en français – sur la police japonaise. Cet ouvrage passionnant permet de lire ou relire l’histoire du Japon sous un angle original. Cependant, on peut exprimer deux critiques à ce livre. D’abord, sur la forme, on regrettera de trop nombreuses coquilles ou problèmes de transcription en alphabet latin des mots japonais, un détail assez frustrant pour les japonisants. L’auteur dit utiliser le système Hepburn mais n’en respecte presque jamais les règles élémentaires .

Sur le fond, Police et contrôle social au Japon manque de consistance théorique et fait l’impasse sur la littérature concernant le contrôle social. On pense bien évidemment aux écrits de Michel Foucault mais aussi dans le domaine des études japonaises à des ouvrages essentiels comme Molding Japanese Minds de Sheldon Garon ou Site Fights de Daniel P. Aldrich. La partie sur le contrôle social n’est d’ailleurs guère intéressante et ne fait qu’énumérer quelques clichés culturalistes comme « l’autodiscipline » ou encore l’ « esprit néo-confucéen » des Japonais.

Plus graves sont les clichés xénophobes exprimés lorsque l’auteur reprend à son compte l’idée de « délinquants étrangers ». Les Japonais n’ont en effet pas attendu le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy pour tenir un discours « décomplexé » sur les liens supposés entre immigration et délinquance et l’expression « délinquants étrangers » (gaijin hannin) est d’ailleurs devenu courante depuis le début des années 2000 ). Il n’y au Japon ni débat ni polémique sur le fait d'établir un lien entre immigration et délinquance. L'argument selon lequel si le Japon s'ouvrait à l'immigration, il y aurait « des émeutes comme celle de 2005 en France » est couramment admis et largement diffusé dans les médias . Le contexte depuis dix ans est marqué par une stigmatisation croissante des étrangers, orchestrée plus particulièrement par l’Agence de police nationale. Campagne d'affichage nationale de la police contre les "criminels étrangers" en 2004, site internet permettant de "signaler" au bureau de l'immigration des personnes sans papiers, renouveau du nationalisme et vigueur d'une extrême-droite hors du Parti libéral-démocrate (PLD), autant d’éléments qui montrent un durcissement du Japon vis-à-vis des étrangers. Bien qu’hostile à cette stigmatisation, la gauche japonaise n’est que peu investie sur cette question, hormis la proposition du Parti démocrate japonais (PDJ) de donner le droit de vote aux étrangers.

Uranaka Chikao propose une explication de la délinquance étrangère qui peut faire sens - selon lui, les immigrés étant généralement des travailleurs précaires, ils ont plus été touchés par la crise dans les années 1990. Mais l’aisance avec laquelle il reprend cette thèse exprimée dans les rapports annuels de l’Agence de la police nationale  pose un problème certain de non distanciation du chercheur avec son objet qui est une constante dans cet ouvrage. Uranaka Chikao aurait ainsi pu préciser que la moitié des étrangers arrêtés au Japon le sont en raison d’infraction aux lois sur l’immigration et l’immatriculation des étrangers – dépassement du séjour, entrée illégale, non-détention de passeport en règle, activités professionnelles non autorisées par le statut de résidence. Éric Seizelet précise ainsi que ces infractions, par définition, « ne s’appliquent qu’aux ressortissants étrangers, ce qui a pour effet de gonfler singulièrement les chiffres de la criminalité étrangère. » 

Non content de reprendre cette idée de « délinquance étrangère » à son compte, Uranaka Chikao enfonce le clou en désignant les enfants d’immigrés comme des délinquants : « Un autre problème est celui que pose leurs enfants, écrit-il. Ils fréquentent l’école, mais ils ont du mal à suivre les cours en japonais et ne s’intègrent pas à leur classe. Se regroupant, ils ont tendance à s’organiser en bandes de voyou et à commettre des vols ou des agressions sur la voie publique, ou bien ont des comportements déviants, ils fument ou boivent de l’alcool. »  .

En définitive, Uranaka Chikao donne l’impression qu’il ne fait qu’un avec son objet. Une proximité dont ce chercheur, membre de l’Association japonaise des sciences de la sécurité ne se cache pas. L’auteur rappelle en introduction que les recherches sur la police ont été peu nombreuses jusqu’aux années 1990, en raison d’une « tradition universitaire de répulsion aux seuls mots d’"armée" et de "police" » et de l’influence communiste dans le milieu universitaire. Fort heureusement, semble nous dire Uranaka Chikao, nous n’en sommes plus là aujourd’hui et les apprentis criminologues japonais peuvent étudier en paix. En 1996, ajoute-t-il, la police japonaise aurait même créé « une structure permettant des échanges d’informations et de débats sur la sécurité entre le milieu universitaire et les cadres policiers en activité » . Ce qui laisse planer quelques doutes sur la neutralité axiologique des « sciences de la sécurité »

 

Cet article a été initialement publié sur Nonfiction.fr.

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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 21:03

 

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Rassemblement de 10000 travailleurs à Tokyo, 2 mai 1920

 

 

Dans son ouvrage Organised Workers and Socialist Politics in Interwar Japan, Stephen S. Large apporte à sa manière un éclairage sur la période dîte de « démocratie de Taishô » en s’attachant à décrire l’extraordinaire vitalité du mouvement ouvrier et des idées socialistes de cette époque.

 

Les publications en français sur le Japon de l’ère Taishô (1912-1926) sont plutôt rares. Il s’agit pourtant d’une période essentielle à la compréhension du Japon contemporain. On peut noter tout de même la publication récente de l’ouvrage collectif Japon Pluriel 8 (1) qui dans la lignée de La modernité à l’horizon  poursuit une réflexion sur l’apparition de la modernité au Japon. Dans son ouvrage Organised Workers and Socialist Politics in Interwar Japan, réédité par Cambridge University Press en 2010, Stephen S. Large apporte à sa manière un éclairage sur la « démocratie de Taishô » (2), en s’attachant à décrire l’extraordinaire vitalité du mouvement ouvrier et des idées socialistes à cette époque.

Divisions au sein du mouvement ouvrier

Il nous plonge ainsi dans les affrontements qui mettent aux prises anarchistes, socialistes et bolcheviques au sein de la principale organisation syndicale de l’époque, la Nihon Rôdô Sôdômei (Union générale des travailleurs japonais). Créée en 1919, la Sôdômei est dirigée par des socialistes qui lui donnent une orientation politique en incluant le suffrage universel parmi les revendications. Les anarchistes, bien qu’ayant leur propres organisations syndicales – la Shin.yûkai (Société des vrais camarades) et la Seishinkai (Société pour un vrai progrès) – sont également présents dans le syndicat. Minoritaires, ils prennent cependant le contrôle en 1920 de la Fédération du Kantô (région de l’Est du Japon) grâce à leurs bastions dans les aciéries de Tôkyô. Leur influence est telle qu’au Congrès d’Ôsaka de 1921, les délégués de la Fédération du Kantô orientent les débats autour de deux questions : l’utilisation de la grève générale au lieu du parlementarisme - action directe contre réformisme-  et la décentralisation de la confédération. Echouant à modifier l’orientation réformiste de la Sôdômei, les anarchistes n’en constituent pas moins une menace que les socialistes s’emploient à éliminer (3)

organisedworkersjapan-copie-1.jpgC’est alors qu’apparaissent sur la scène syndicale les communistes (léninistes), avec la création en 1922 du Parti communiste japonais. Une rivalité parfois violente, restée sous le nom d’ana-boru (anarchistes versus bolchéviques), s’installe entre les deux courants politiques (4). Les socialistes entendent bien profiter de cette situation et acceptent une alliance avec les communistes pour évincer du champs syndical les anarchistes. Dénigrés dans toutes les publications socialistes, devant faire face à la concurrence du modèle marxiste-léniniste qui connaît un succès jusqu’à dans ses rangs, le mouvement anarchiste s’épuise et vit ses dernières heures. L’assassinat en 1923 de l’anarchiste Osugi Sakae, durant les jours de chaos qui suivirent le tremblement de terre du Kantô (5), marque symboliquement la fin du mouvement.

Les anarchistes une fois évincés, la rivalité latente entre communistes et socialistes devient manifeste. Elle atteint un tel niveau de violence qu’elle se conclut, malgré des tentatives de conciliation, par l’exclusion de l’ensemble des militants communistes en 1925. Ceux-ci créent alors leur propre syndicat, le Nihon Rôdô Kumiai Hyôgikai (Conseil des syndicats ouvriers japonais). Divisé en deux camps rivaux, le mouvement ouvrier connaît sa "première grande scission" (Dai-ichiji bunretsu).

Les divisions du mouvement ouvrier organisé s’observent aussi au niveau politique. Alors que le suffrage universel masculin est établi en 1925, ce ne sont pas moins de trois partis socialistes qui entrent en lice. Les dirigeants de la Sôdômei rejettent toutes discussions avec le Hyôgikai et d’autres organisations, désignés rapidement comme communistes. Ils créent en 1926 avec un syndicat paysan, le Rôdô Nômintô (Parti ouvrier et paysan). Les organisations communistes en sont formellement exclus mais les militants peuvent y adhérer à titre individuel. Les dirigeants de la Sôdômei, chez qui les sentiments anti-communistes sont de plus en plus virulents, décident alors de se retirer et de créer unilatéralement leur propre parti, le Shakai Minshûtô (Parti social-démocrate).  Mais le sectarisme de la Sôdômei à l’égard des communistes a crée des tensions en son sein. Une faction menée par Asô Hisashi espère pouvoir réunir les deux « partis prolétariens » en un seul parti centriste (6). La simple révélation par voie de presse de ce projet conduit à l’expulsion d’Asô en 1926 de la Sôdômei, et au départ de près de 6000 travailleurs qui lui sont fidèles. C’est la "deuxième grande scission" (dai niji bunretsu) de la Sôdômei. Ils créent un nouveau syndicat, le Nihon Rôdô Kumiai Dômei (Union des syndicats ouvriers japonais), tandis qu’Asô fonde avec son entourage, le troisième parti socialiste, le Nihon Rônôtô (Parti ouvrier paysan).

Du socialisme « réaliste » à une complète coopération avec l’Etat

L’idéologie adoptée par le Shakai Minshûtô évolue rapidement, au gré d’une période marquée par d’importants changements. Alors que pour les élections de 1925, ce parti social-démocrate se réclamait d’un socialisme « réaliste » (genjitsushugi), capable de négocier avec l’Etat le vote de lois sociales, il s’oriente dans l’après 1929 vers un abandon de toute référence au socialisme, en tant que projet de société. L’heure, selon les cadres du parti, n’est plus au socialisme mais à l’ultranationalisme et ils décident de s’adapter à cette situation. On observe un phénomène similaire de capitulation du mouvement socialiste en Allemagne à la même époque face à la montée du nazisme (7).  Stephen S. Large propose d’ailleurs, en conclusion de son ouvrage, une très utile comparaison des échecs du réformisme dans ces deux pays.

S’ensuit une coopération croissante avec l’Etat japonais. L’auteur en donne quelques exemples édifiants. Les socialistes se fourvoient ainsi complètement quand le parti au pouvoir, le Minseitô (Parti démocratique constitutionnel) promet en 1930 une loi donnant un cadre légal au syndicalisme. Combattu par un puissant lobby patronal, le Zensanren (pour Zenkoku Sangyô Dantai Rengôkai, « Association nationale des groupes industrielles »), le projet est enterré l’année suivante. Par ailleurs, le soutien  de la Sôdômei à la guerre impérialiste menée par le Japon en Asie est croissant. Le syndicat créé des caisses de solidarité pour les familles dont le père ou le fils est sur le front et décrit cette guerre, dans sa revue Rôdô, comme la défense des peuples asiatiques face à l’impérialisme occidental.  La Sôdômei adopte dans les années 1930 les principes du sangyô kyôryoku (coopération industrielle), visant à faire collaborer les travailleurs à l’effort de guerre et du sangyô heiwa (paix industrielle) qui se caractérise par une réticence à l’usage de la grève.

Le terrain est prêt pour les années 1938-1940, décrites parfois comme étant celles du naufrage (chimbotsu) du mouvement ouvrier. Le gouvernement Konoe lance en 1938 les « Associations patriotiques industrielles » (Sangyô Hôkoku-kai, appelé parfois Sampô) dont le but est de détruire ce qui reste du mouvement ouvrier organisé. La Sôdômei, signant par la son propre acte de mort, encourage ses membres à rejoindre les associations. C’est une première étape dans la constitution d’un « Système Nouveau » (Shintaisei) voulu par ce gouvernement Konoe, qui sera suivi par la création d’un parti unique totalitaire, le Taisei Yokusankai (Association de soutien à l’autorité impériale) en 1940.

Par une ironie tragique, le gouvernement militariste n’a pas eu à achever lui-même le corps gisant à l’agonie de la gauche japonaise. Le 3 juillet 1940, le Shakai Minshûtô s’autodissout, suivi quelques jours après par la Sôdômei. Le Japon était enfin prêt à s’enfoncer dans la « Vallée des ténèbres » (kurai tanima), expression désignant au Japon les années noires du militarisme.

Le legs de l’expérience « démocratique » de Taishô

Dans Organized workers and socialists politics in interwar Japan, Stephen S. Large nous offre ainsi une description très réaliste des débuts du mouvement ouvrier japonais et fait revivre des débats oubliés entre réformistes et révolutionnaires grâce à l’utilisation de nombreuses sources primaires, et en particulier de la presse ouvrière de l’époque. Cependant et malgré une certaine émulation du mouvement ouvrier durant la « démocratie de Taishô », il est important de remettre les choses à leur place et de souligner la faiblesse relative du mouvement syndical, le taux de syndicalisation ne dépassant pas à cette période les 7,9% de la population active, à son plus haut point en 1931. Certains n’ont pas manqué à cet égard de souligner une incompatibilité entre des idées venant de l’Occident et un paternalisme industriel proprement japonais. Mais l’auteur prend le contre-pied de ces thèses nationalistes, et explique ce faible taux de syndicalisation par une répression policière constante, parfois meurtrière, qui aurait rendu difficile l’activité syndicale.

A l’appui de cette thèse, on ajoutera qu’on observe à la fin de la guerre une montée fulgurante du syndicalisme – plus de 50% de travailleurs sont syndiqués en 1946 – alors que la répression a disparu et que les forces alliées d’occupation soutiennent dans un premier temps la création de syndicats (8). Cette montée est aussi la preuve que le travail de milliers de syndicalistes et socialistes japonais dans ces années noires n’a pas été vain puisqu’il a légué au travailleurs japonais d’après-guerre une certaine culture de l’organisation et du conflit. De cet ouvrage, on retiendra une donnée essentielle pour comprendre le Japon d’après-1945, mais aussi les évènements actuels dans le monde arabe : bien loin d’avoir été exporté comme un « modèle occidental » par les Américains, la démocratie et le désir de liberté était déjà enracinés dans la société japonaise.

 

Philippe Tanaka

 

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(1) Noriko Berlinguez-Kôno et Bernard Thomann (dir.), Japon Pluriel 8. La modernité japonaise en perspective, Editions Philippe Picquier, Arles, 2011.

(2) Bien que l’Ere Taishô s’étend de 1912 à 1926, plusieurs auteurs font démarrer cette période « démocratique » en 1905 et la prolonge jusqu’à la montée du militarisme dans les années 1930.

(3)  Ils obtiennent cependant quelques victoires symboliques comme l’abandon du Dai nihon (Grand Japon) dans le nom du syndicat, en raison de la connotation impérialiste de cette expression.

(4) Sur cette rivalité, on pourra lire avec profit le fascinant et terrifiant Haut-le-cœur de Takami Jun, narrant la déchéance morale d’un jeune syndicaliste face à la montée du militarisme.

(5)  Il y eut aussi des pogroms contre les Coréens qui firent 3000 victimes

(6) le terme de « centriste » (chûritsu) doit s’entendre ici comme une voie médiane entre l’aile gauche (sayoku), le Parti ouvrier et paysan, et l’aile droite (uyoku), le Parti social-démocrate.

(7)  Cf. Daniel Guérin, La peste brune, Maspero, Paris, 1976.

(8) Sur le mouvement ouvrier d’après-guerre, cf. Paul Jobin, Maladies industrielles et renouveau syndical au Japon, Editions de l’EHESS, Paris, 2006

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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 11:52

小沢一郎

 

Que n’a-t-on entendu ces derniers mois sur la « gestion calamiteuse » de la catastrophe du 11 mars par le gouvernement de KAN Naoto. Alors même, qu’à bien des égards, le premier ministre Kan a su prendre des décisions courageuses – engager son pays sur la voie d’une sortie du nucléaire notamment, aujourd’hui remis en question – on n’a voulu voir en France qu’une contestation grandissante manipulée en partie par la presse japonaise – Yomiuri Shimbun et Asahi Shimbun en tête –, par le Parti libéral-démocrate (PLD), mais aussi par une faction interne au Parti démocrate du Japon (PDJ), menée par OZAWA Ichirô.

 

Ce nom ne vous dit rien ? Il s’agit pourtant d’une homme-clé dans la nébuleuse politique japonaise, un transfuge de génie qui a réussi a passer en quelques années de la tête du PLD, au sommet du PDJ. Celui que l’on surnomme au Japon, le « shogun de l’ombre ».

 

 

politicalentrepreneurship.jpg

Il fait justement l’objet d’une biographie politique en anglais, signé par le journaliste japonais OKA Takashi, intitulé Policy Entrepreneurship and Elections in Japan : A Political Biography of Ozawa Ichiro. Cette biographie, bien que fort intéressante s’avère rapidement n’être qu’une tentative grossière de glorification d'Ozawa : guère étonnant lorsqu’on apprend au début de l’ouvrage que Oka est un proche collaborateur d’Ozawa. Cette proximité oriente au final, l’ensemble de l’ouvrage qui fait l’impasse sur les affaires de corruption auquel est lié l’homme fort du PDJ. Son approche est pourtant intéressante car elle permet de comprendre jusqu’à quel point Ozawa Ichirô a été au centre du monde politique japonais ces dernières années, sans jamais prendre le pouvoir. Il est souvent accusé de tirer les ficelles en coulisses, ce qui lui doit son surnom de "shogun de l'ombre".

 

 

La thèse de l'auteur est cependant insipide et ressemble plus à un plaidoyer. Ozawa, farouche partisan de l’ « individu contre le groupe », serait un entrepreneur du politique, qui a réussi à "réformer" son pays. Oka s’engage dans une défense hasardeuse de son client. Ozawa, un militariste ? Il a en effet à plusieurs reprises déclaré vouloir faire du Japon un « pays normal » (futsû no kuni). Si pour tous les Japonais, cette expression signifiait sans l’ombre d’un doute le retour sur l’interdiction de faire la guerre, voire la possibilité de se doter de l’arme atomique, Oka explique pour sa part qu’être un « pays normal » signifie seulement "adopter les valeurs vertueuses de l’individualisme à l’occidental". Ozawa, un transfuge, une girouette dit-on encore ? Après avoir été parlementaire au PLD, Ozawa a créé son propre parti, le parti libéral, pour finalement rejoindre le parti dît de centre-gauche, le Parti démocrate du Japon (PDJ) au pouvoir depuis 2009. Que nenni, pour Oka, le plan secret d’Ozawa en passant de la droite à la gauche était de construire patiemment un système bipolaire, avec alternance. Et quid des affaires ? Le lecteur n’en apprendra rien.

 

Au final, Oka essaye dans cet ouvrage de créer un mythe avec Ozawa et cherche à prouver son caractère unique dans le monde politique du Japon. Pourtant, avec son avidité du pouvoir palpable, Ozawa Ichirô ne reste qu’un politicien comme tant d’autres au Japon. Il est aujourd’hui mise en examen pour une affaire de financement occulte depuis le 31 janvier 2011. Il est accusé d’avoir falsifié ses comptes de campagne lors d’élections en 2004 en omettant de déclarer une somme de 400 millions de yens. Une bagatelle. Il comparaît depuis le 6 octobre dans un procès très médiatisé au Japon. Bien qu’il plaide non-coupable, un proche collaborateur également incriminé a déjà reconnu avoir falsifié les comptes de sa campagne.

 

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  • : Le Japon est aujourd'hui très connu en France, à travers sa culture populaire - manga, animé - et sa cuisine. Mais que sait-on au juste de cette "face cachée de la lune", située quelque part entre l'extrême-orient et l'extrême-occident ? Au-delà des clichés, ce blog apporte un éclairage sur quelques aspects méconnus de la société, de la vie politique et de la culture populaire dans l'archipel.
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