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5 mai 2012 6 05 /05 /mai /2012 18:42

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Comme cela était annoncé depuis plusieurs mois, le dernier réacteur nucléaire encore en fonctionnement au Japon, celui de la centrale de Tomari sur l'île d'Hokkaidô, a été progressivement mis à l'arrêt samedi 5 mai entre 17h et 23h. Le Japon réalise ainsi la prouesse de sortir du nucléaire en une seule année, en faisant notamment des efforts pour économiser l'énergie.

 

Il ne s'agit cependant pas d'une sortie volontaire mais de la conséquence d'une série de tests que tous les réacteurs du Japon doivent subir suite à l'accident de Fukushima. Le gouvernement se dit prêt d'ores et déjà à remettre en fonctionnement deux réacteurs de la centrale d'Ôi, dans la préfecture de Fukui. Mais cette décision ne fait guère consensus et les antinucléaires sont bien décidés à peser par différents moyens pour empêcher ce retour au nucléaire.

 

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"Je hais le nucléaire !"

manifestation antinucléaire à Kyôto, 10 mars 2012

 

Le campement « Occuper Kasumigaseki » - du nom du quartier des ministères à Tôkyô - a décidé de lancer une grève de la faim, en face du ministère de l'économie, responsable de la politique énergétique du pays. Les militants on été rejoints mercredi 2 mai par la romancière et nonne bouddhiste SETÔCHI Jakuchô, âgé de 89 ans, qui a jeûné pendant toute la journée, jusqu'au coucher du soleil. Auteur de plusieurs romans dont Kashin ou La fin de l'été, et connue surtout pour sa traduction du Dît du Genji en japonais moderne, elle s'est dite « effrayée » par la volonté du gouvernement de relancer le nucléaire.

 

Cette écrivaine rejoint ainsi deux autres hommes de lettres japonais également présents ce jour-là : SAWACHI Hisae, 81 ans, célèbre essayiste et militant dans le groupe pacifiste « Association de l'article 9 » ; et le journaliste KAMATA Satoshi, 73 ans, auteur de Toyota, l'usine du désespoir (éd. Démopolis), mais aussi d'essais sur le nucléaire comme Genpatsu rettô wo iku (Voyage dans l’archipel nucléaire, 2001) ou Nihon no genpatsu chitai(La zone nucléaire japonaise, 2006), non traduits en français. Par ailleurs, samedi 5 et dimanche 6 mai, des manifestations étaient prévues à Tôkyô et dans plusieurs villes du Japon.

 

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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 00:00

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Samedi 11 février, pour commémorer les 11 mois du début de la catastrophe de Fukushima, ce sont plus de 10 000 personnes qui se sont rassemblées près du parc Yoyogi à Tôkyô. Après un concert du groupe punk the JUMPS, quelques personnalités opposées au nucléaire civil comme Ôe Kenzaburô se sont exprimés. L'écrivain qui lutte depuis longtemps contre les armes nucléaires et pour la mémoire d'Hiroshima - on lira ou relira avec profit ses Notes de Hiroshima publiées chez Gallimard - est aujourd'hui devenu l'une des figures de ce mouvement antinucléaire renaissant.

 

Les antinucléaires se sont ensuite séparés en deux manifestations distinctes, car "il y a trop de monde" d'après un manifestant. Etaient présents plusieurs dizaines d'ONG et associations antinucléaires mais aussi différents syndicats, certains venant des préfectures touchées par le tsunami et l'accident nucléaire - Fukushima, Ibaraki. Parmi les différents groupes antinucléaires, certains proposent des modes d'actions innovants.

 

Ne plus payer l'électricité

 

C'est le cas de "Ne payons plus Tepco !" (Tôden Fubarai, 東電不払い) qui propose ni plus ni moins d'arrêter de payer les factures d'électricité à la compagnie d'électricité de Tôkyô (Tepco). Si cette idée ressemble aux différentes actions d'autoréductions en Europe - refus de payer les transports, réquisitions dans les supermarchés, etc - elle vise ici à refuser de payer pour une électricité produite à partir de centrales nucléaires. Ces militants dénoncent aussi les tarifs pratiqués par Tepco. "Les ménages sont la poule aux oeufs d'or de Tepco" écrivent-ils dans un tract distribué samedi. "Alors que le kilowatt est facturé 20,8 yen aux particuliers, il est de 13,7 yen pour les entreprises. Résultat : alors que les particuliers ne représentent que 40% des ventes, ils représentent 90% des bénéfices de Tepco !". Conscient du risque de voir son électricité coupée par de telles pratiques, ce groupe encourage à accumuler les retards de paiements comme autre stratégie d'action.

 

Absence de débouchés politiques ?


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On le voit, les antinucléaires essayent de s'organiser par eux-mêmes. Car force est de constater que les débouchés politiques à cette lutte contre le nucléaire n'existent pratiquement pas au Japon. Samedi, seuls le Parti social-démocrate (Shamintô, 社民党) et le Nouveau parti socialiste (Shinshakaitô, 新社会党) étaient présents dans le cortège. Ce sont aujourd'hui les deux seuls (petits) partis à afficher sans ambiguïté leur volonté de sortir du nucléaire, mais ils ne sont pratiquement pas présents au parlement. Ainsi en dépit d'une opinion publique opposée en très grand nombre à l'énergie nucléaire, il n'y a aucun débouchés politiques possible pour cette idée. A moins qu'un référendum ne soit organisé.

 

C'est l'un des espoirs récents chez les militants antinucléaires. Une pétition demandant l'organisation d'un référendum dans la préfecture de Tôkyô  aurait rassemblé plus de 250 000 signatures en à peine deux mois d'après l'association "Décidons ensemble, pour un référendum national pour l'énergie nucléaire". Si ce chiffre s'avère vrai, il dépasse donc le seuil légal des 214 000 signatures à partir duquel le gouverneur de Tôkyô est dans l'obligation d'organiser un référendum. L'ensemble des personnes de plus de 16 ans résidants à Tôkyô - étrangers y compris - pourrait donc avoir le droit de s'exprimer dans les prochains mois sur la poursuite de l'exploitation des centrales nucléaires par Tepco.

 

 

*Mise au point : Dans une dépêche AFP intitulée "Japon: des milliers de manifestants contre l'énergie nucléaire" - reprise en choeur par Libération, L'Express ou Le Parisien - il est dit que la plupart des réacteurs nucléaires sont en arrêt "du fait d'un mouvement d'opposition populaire provoqué par la de Fukushima". Ceci est complètement faux: les réacteurs sont en arrêt temporaire car ils doivent subir une série de tests. Les arrêts de tranche sont tout à fait normaux et fréquents dans le cadre de l'exploitation d'une centrale nucléaire. Mais la catastrophe de Fukushima a conduit le gouvernement à renforcer les tests ce qui explique cette sortie involontaire et temporaire du nucléaire au Japon. L"opposition populaire n'a pas grand chose à voir avec tout ça.

 

Ceci étant posé, le mois prochain plus aucun réacteur nucléaire ne sera en fonctionnement dans l'Archipel. L'enjeu sera alors pour les antinucléaires de profiter de cette situation historique pour s'opposer localement à la remise en fonctionnement des réacteurs.

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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 00:00

 

monju.jpg "Arrêtez Monju!", manifestation à Tsuruga, 3 décembre 2011

 

Du 1er au 3 décembre, des organisations antinucléaires de la préfecture de Fukui ont mené une série d'actions pour demander la fermeture du réacteur Monju. Qu'est-ce que Monju ? Il s'agit d'un réacteur expérimental à neutrons rapides, équivalent japonais du réacteur Superphénix en France. Le réacteur fut activé en août 1995 mais seulement trois mois après, une fuite de plusieurs kilogrammes de sodium déclencha un immense incendie au sein du réacteur ce qui aurait pu potentiellement mener à une explosion. Le sodium liquide, utilisé à la place de l'eau, a une grande capacité à refroidir les combustibles mais en contact avec l'air il est inflammable. Conscients d'être passé à deux doigts d'un accident nucléaire majeur et face à la levée de boucliers des habitants et élus locaux, le gouvernement décida l'arrêt définitif du réacteur. La Court Suprême du Japon interdira par la suite sa remise en service en raison de graves manquements aux règles de sécurité. Le Power Reactor and Nuclear Fuel Development Corp. (PNC) en charge de la filière surgénératrice reconnut avoir dissimulé des informations et des photographies et son vice-directeur Nishimura Shigeo se suicida à l’issue d’une conférence de presse . Le scandale est tel que c'est à cette époque que la construction de nouvelles centrales nucléaires commence à ralentir en raison d'oppositions diverses. Fin du premier acte.

 

 

Vidéo des prémisses de l’incident, diffusée pour la première fois en 2008 par News for the people in Japan (NPJ), tournée le 9 décembre 1995 
  

 

Mais en 2005, la Cour revient sur sa décision, et le projet de relancer ce réacteur émerge à nouveau. En mai 2010, le réacteur est en effet réactivé, 14 ans après son arrêt... puis suspendu de nouveau en raison d'un nouvel accident survenu le 26 août 2010 : la machine servant au transfert des combustibles, pesant plus de trois tonnes, s'effondre de tout son poids à l'intérieur du réacteur, heureusement vide. Il faudra attendre juin 2011 pour qu'elle soit retirée. D'où la crainte de voir le puissant réacteur relancé. Cependant, la volonté du gouvernement de relancer son « Superphénix », décrit comme l'avenir du nucléaire, a été quelque peu ébranlée par l'accident de Fukushima. Il est aujourd'hui probable que Monju soit de nouveau arrêté, en raison de son coût, de la concurrence du projet ITER, mais surtout d'un regain d'opposition au nucléaire dans la population.

 

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 10:15

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Tentes installées devant le ministère de l'économie et de l'industrie (Meti), 12 novembre 2011

 

Après plus de deux semaines d'occupation, la tension est montée d'un cran samedi matin autour du village de tentes des antinucléaires, installé devant les portes du Meti.  Une quarantaine de policiers, accompagnés de fonctionnaires du Meti ont entouré les tentes de chaînes. Sur les affichettes jaunes installés, on peut lire "Propriété de l'Etat, les sit-ins sont interdits"

 

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La pression sur ce campement est en fait permanente. Les militants rapportent que tous les matins des employés du Meti viennent taper sur les tentes en disant "il est illégal de rester ici, vous devez partir". Parfois même, ils se font insulter.

 

Il y quelques jours, les antinucléaires avaient également eu droit à la visite de camions d'une organisation d'extrême-droite qui via mégaphone a déversé des messages de haine pendant plus d'un quart d'heure. Cette fois-là, le Meti n'a pas jugé opportun de mobiliser la police.

 

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Cette occupation remporte malgré tout un certain succès. En entourant de chaînes le village de tente, le Meti avait peut être l'idée de se venger d'une action de la veille. En effet, hier soir, vendredi 11 novembre, 1300 personnes ont bravé la pluie pour former une chaîne humaine autour du batiment du Meti. Les participants, surtout des femmes, protestaient contre la remise en marche progressive des centrales nucléaires suspendus temporairement pour inspections.

 

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20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 02:51

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Près d'un mois après la manifestation historique du 19 septembre, avec 60 000 personnes qui ont défilé à Tôkyô, les Japonais s'apprêtent à redescendre dans la rue ce samedi 22 octobre 2011. Samedi 15 octobre déjà, la manifestation "Occupy Tokyo" en solidarité avec les indignés aux Etats-Unis n'avait réussi à rassembler que quelques centaines de personnes, malgré l'orientation très antinucléaire donnée à l'action. Sur le même modèle, la manifestation du 22 octobre sera également une réponse à une manifestation antinucléaire s'étant déroulé aux Etats-Unis le 1er octobre. Organisée à l'appel de la Coalition antinucléaire de la capitale (shutoken hangenpatsu rengô), elle a reçu le soutien de l'ensemble des organisations qui forment la nébuleuse antinucléaire au Japon, et plus particulièrement de Matsumoto Hajime, fondateur du groupe de précaires "La Révolte des Amateurs" (Shirôto no ran), et figure populaire du mouvement d'opposition au nucléaire depuis avril 2011. 

 

Plus de sept mois après le début de la catastrophe nucléaire de Fukushima, "qui dépasse désormais celle de Tchernobyl" d'après les organisateurs, l'éventuelle sortie du nucléaire reste encore pour le gouvernement japonais qu'une vague hypothèse. L'enjeu est donc de taille, d'autant que l'oublie fait peu à peu son travail dans l'archipel. Bien que la découverte de "spots" radioactifs dans la capitale continue d'alimenter les journaux télévisés, l'accident pour beaucoup de Japonais appartient désormais au passé. Les effets d'annonce du gouvernement et de Tepco qui promettent un arrêt à froid des réacteurs d'ici à la fin de l'année, ainsi que l'achèvement du premier sarcophage pour le réacteur n°1 ont contribué à rassurer l'opinion publique.

 

Cependant, la crainte de la contamination radioactive des aliments reste palpable. A Tôkyô, ville dépendante des zones agricoles du Tôhoku, les sacs de riz de la préfecture de Fukushima peinent à trouver acheteurs malgré les propos rassurants du gouverneur. La crainte des conséquences à long terme de cet accident suffira-t-elle pour autant à engager une partie de la population dans l'action collective ? Les grosses manifestations mensuelles ont montré une tendance à la hausse de la participation. La manifestation de samedi sera donc un bon indicateur de la détermination des Japonais à aller oui ou non vers une société sans nucléaire.

 

 

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20 mai 2011 5 20 /05 /mai /2011 01:25

Dans un article publié par La Revue des Ressources, Julien Bielka revient sur la figure du militant Hajime Matsumoto, initiateur du mouvement des précaires "la révolte des amateurs", et principal organisateur de la manifestation antinucléaire du 10 avril 2011, qui aurait rassemblé 15 000 personnes.

 

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Hajime Matsumoto à la manifestation antinucléaire du 10 avril 2011

 

 

 

Un cliché a la vie dure : celui d’un Japon monolithique, englué dans le fatalisme, l’absence de contestation, la résignation à l’ordre établi. Un Japon qui aurait intériorisé le respect de la hiérarchie, de l’autorité, de l’Impératif Catégorique - en accord avec une hypothétique “japonité” (1). Si ce conformisme japonais existe, il est faux de le généraliser, de nombreux écrivains en témoignent. N’oublions pas qu’il y a même eu un mouvement Dada sur le sol nippon ! Faux car c’est aussi consolider le mythe d’une "japonité" fictive, en ce qu’elle est faite d’éléments disparates et instables. Devant l’insistance du discours (lourd et lassant) visant à essentialiser les Japonais en en faisant un groupe homogène, aux propriétés transhistoriques, il me paraissait nécessaire de faire ce petit rappel préliminaire. L’hétérogène comme l’hétérodoxe, mêmes minoritaires, existent au Japon.

Une nouvelle précarité

Nous assistons actuellement dans ce pays à la montée d’une nouvelle précarité, touchant surtout la jeunesse (2). Ainsi le phénomène des "NEET" (Not in Education, Employment or Training) et des freeters (free arbeiters, travailleurs vivant de petits boulots) est apparu pendant l’éclatement de la bulle financière, au début des années 90. On compterait environ 800 000 NEET et presque 2 millions de freeters. Ces jeunes gens, survivant à l’aide de petits boulots ou d’emplois intérimaires, habitant dans des logements exigus ou dormant dans des cafés Internet, n’ont aucune chance de réintégrer la société de ceux qui ont pu obtenir un travail fixe. Ils sont condamnés à cette précarité, car seulement 1,6% des entreprises souhaitent embaucher des freeters. « Génération sacrifiée » donc, mais pour qui la réponse au mépris qu’elle reçoit commence à prendre des formes inattendues.

La Grande Fronde des Pauvres et l’Union des NEET

Pour s’en rendre compte, il suffit d’aller dans le quartier de Kôenji, à Tokyo. Sous l’impulsion de l’activiste Hajime Matsumoto (3), « La grande fronde des pauvres » (binbônin daihanran shûdan) voit le jour en 2001 dans ce quartier bien connu pour être depuis longtemps le lieu magnétique des marginaux, de la culture underground et du rock. Un texte explique leurs intentions : « des rassemblements sauvages ont été organisés, consistant à improviser un grand banquet dans la rue et, tout en impliquant les passants, à créer dans les faits une zone libre ». Amener les citoyens japonais à la prise de conscience, faire voler en éclats un certain discours culpabilisant (du genre : « chacun peut s’en sortir s’il le souhaite ») et « créer dans les faits une zone libre » ouverte, comptant sur le ressentiment plus ou moins conscient des freeters, mais aussi des “inclus”. Dans une rue du nord de Kôenji, on peut trouver une chaîne de petites boutiques (nommée "la Révolte des Amateurs", en japonais shirôto no ran), tenues par Matsumoto et d’autres activistes : objets d’occasion, fripes pas chères, ainsi qu’un bistrot aux tarifs imbattables (et à l’excellent café !), le « Café des amateurs » où NEET, freeters, sympathisants et curieux se réunissent. Dans ce café, la facilité à communiquer avec des inconnus sur des sujets importants est remarquable. Parallèlement à la Fronde existe depuis 2005 l’Union des NEET (nîto kumiai) de Kôenji, rompant la logique de l’isolement acritique et résigné telle qu’elle est voulue par l’oligarchie (4). L’Union réclame la restitution gratuite des vélos confisqués pour stationnement illégal et demande la gratuité des logements, protestation face à la cherté du logement à Tokyo, très difficilement accessible à un freeter (au Japon, en plus des frais d’agence, du mois de loyer à payer d’avance et de la caution, il est d’usage de s’acquitter du reikin, un “cadeau au propriétaire” en liquide : la somme totale nécessaire à l’emménagement devient rapidement démesurée).

Une révolte à la fois politique et existentielle

Mais en plus de ces légitimes demandes, ils luttent sur le terrain existentiel (il n’est pas interdit de penser, toutes proportions gardées, à l’esprit de mai 68). Il s’agit pour eux de « jouir de leur pauvreté » (dixit), d’expérimenter d’autres façons de vivre, de récuser l’idéal bourgeois de ceux qui se sont intégrés au monde moyen–âgeux de l’entreprise, au prix parfois de mort par surmenage (en japonais karôshi), et de nombreux suicides et dans tous les cas du ratage de vie (finie l’époque de l’érotisation de l’entreprise à la B. Tapie, tout le monde a compris). Les NEET de Kôenji, et c’est là ce qui fait leur force, ne militent pas pour l’intégration à la société de leurs aînés. Ils savent que si, par improbable, ils pouvaient devenir employés en CDI, cela équivaudrait à de nouvelles aliénations. Le tout pour une dérisoire reconnaissance sociale et quelques satisfactions marchandes tout aussi insignifiantes. Cette vie hors de portée a cessé d’être enviable ! Ils répondent à l’exclusion par un surcroît d’exclusion. L’enjeu de ce mouvement est donc autant existentiel que politique, et c’est ce qui le distingue de la gauche parlementariste, des syndicalistes autant que des mouvements associatifs logiquement très répandus dans ce pays à la démocratie fantoche (5). Ils militent, avec un humour, une légèreté appréciables, pour une autre façon de vivre et refusent l’existence aliénée. Leur extériorité consciente est leur force ; ainsi ils évitent l’écueil du statut de péripétie interne au système qui ne fait souvent que le renforcer. Également : à l’heure du radical-chic et des Blanqui subventionnés par le C.N.L, cette marginalité leur assure une totale crédibilité :

Il n’est pas si naturel qu’on voudrait bien le croire aujourd’hui d’attendre de n’importe qui, parmi ceux dont le métier est d’avoir la parole dans les conditions présentes, qu’il apporte ici ou là des nouveautés révolutionnaires. Une telle capacité n’appartient évidemment qu’à celui qui a rencontré partout l’hostilité et la persécution ; et non point les crédits de l’Etat. (Guy Debord, In girum imus nocte et consumimur igni)

Des espaces post-révolutionnaires, ici et maintenant

Ces jeunes précaires, créent ici et maintenant des espaces post-révolutionnaires, en affirmant une joie affranchie des circuits marchands. Ils se réapproprient la rue, en font un lieu ludique et convivial (voir le documentaire de Yuki Nakamura), et pas un simple lieu de passage fonctionnel (6). Matsumoto s’expliquait à ce sujet dans une interview de 2001 :

Quand je suis allé en Chine, j’ai été impressionné par la vitalité des rues chinoises, les rues étaient de vrais lieux de vie. Même sans biens de consommation, même sans argent, il existait une vraie convivialité. Un état d’esprit bien différent. Il y avait des gens qui trinquaient en hurlant “à la tiennnnnnnnnne !”, et les verres se cassaient ! (rires).
En comparaison, les rues japonaises sont de simples lieux de passage, sans plus. Tout le monde s’occupe de ses propres problèmes à l’intérieur. Pour cette raison, la société japonaise est d’un ennui... Et donc, en rentrant au Japon, j’ai eu envie d’inverser un peu la tendance...
[...] Ce que je veux faire, c’est rendre le monde plus habitable. Qu’est-ce que ça veut dire ? Eh bien, ça serait un monde où chacun puisse agir en autonomie. (source : jimmin.com)

La police, obligée d’encadrer une manifestation de 3 personnes (pensant qu’il s’agissait d’un leurre et que les manifestants se compteraient par dizaines) ou de disperser un grand pot-au-feu public, se voit régulièrement ridiculisée par la Fronde. Hajime Matsumoto l’écrit plaisamment : « organiser un pot-au-feu devant une station est notre but principal – c’est-à-dire créer une zone libérée ». Aucune morosité, comme le souligne Karin Amamiya, animatrice d’une émission de radio et essayiste, prenant le parti de la cause des jeunes précaires : « L’action de la Grande Fronde est folle et amusante. Or, aujourd’hui, peu de jeunes pauvres mènent une vie aussi gaie.”. Nous ne sommes pas dans la “gauche mélancolique” chère à Bernard-Henri Lévy (7), mais dans un démenti flagrant aux cultures du report, une volonté de jouir de l’instant, envers et contre tout :

Nous vivons dans un monde désagréable, où non seulement les gens, mais les pouvoirs établis ont intérêt à nous communiquer des affects tristes. La tristesse, les affects tristes sont tous ceux qui diminuent notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour faire de nous des esclaves. Le tyran, le prêtre, les preneurs d’âmes, ont besoin de nous persuader que la vie est dure et lourde. Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser, ou, comme dit Virillo, d’administrer et d’organiser nos petites terreurs intimes. [...] (Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, Flammarion - je souligne).

Pas de grotesque messianisme apocalyptique à la Tiqqun ni de fascination pour la lutte armée. Une preuve par l’exemple que d’autres formes de vie sont possibles, dès maintenant, en s’amusant insolemment, sans cesser de contester radicalement l’hybris capitaliste, aux effets largement désastreux (8). N’est-ce pas l’effectuation japonaise de ce que Jean-Claude Pinson, après le dadaïste René Edme, nomme avec justesse le poétariat (9) ?

À l’heure où le quartier de Christiania, à Copenhague, vient d’être définitivement fermé, cette alternative s’expérimentant à Kôenji est enthousiasmante. Elle montre qu’il existe une marge de manoeuvre, une brèche dans la tinette de TINA ("There is no alternative", selon les paroles de Margaret “mère Ubu” Thatcher, de sinistre mémoire) et que des réseaux de solidarité conviviaux (au sens d’Ivan Illitch) peuvent advenir. Bien sûr, certains se moquent de cette “révolte molle” (10) de la jeunesse japonaise, l’estiment vaine, inoffensive, simple frémissement sans réel pouvoir. J’y vois au contraire un phénomène, qui, s’il n’inquiète pas pour l’instant les puissants en raison de sa marginalité, a déjà l’énorme mérite d’exister, de consister depuis dix ans - et qui pourrait devenir préoccupant s’il se développait viralement. Quoi qu’il en soit, il constitue d’ores et déjà une sortie du marasme pour ceux qui y participent. La Grande Fronde des Pauvres et le Syndicat des NEET de Kôenji pourraient ainsi servir de rappel au désordre, dans sa gaieté exubérante, son insolence, son désir de créer d’autres façons de vivre, sa volonté stratégique de vaincre l’isolement, aux précaires du monde entier. Ainsi, “les révolutions prolétariennes seront des fêtes ou ne seront pas, car la vie qu’elles annoncent sera elle-même créée sous le signe de la fête” ! (10)

 

Julien Bielka

 


 

Notes

 

(note du 11 avril 2011 : Les événements récents dans le Tohoku m’amènent à revenir sur mes futurologies optimistes : l’heure n’est évidemment pas à la fête. Aux dernières nouvelles, La Révolte des Amateurs a organisé le 10 avril dernier une manifestation anti-nucléaire à Kôenji, ayant réuni environ 15 000 personnes. Source : - il faut préciser qu’à Tokyo, 15 000 personnes est un résultat extraordinaire !

 

(1) Lire Michaux, Un Barbare en Asie.
(2) À différencier en effet de la précarité plus ancienne des travailleurs journaliers, vivants dans les ghettos de Sanya (Tokyo), Kotobuki-chô (Yokohama) ou Kamagasaki (Osaka), sur lesquels il y aurait beaucoup à dire.
(3) Initiateur de « L’association pour protéger le côté miteux de l’université Hosei » et de « L’Union des étudiants pauvres du Japon ».
(4) En France, les livres de Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon Voyage en grande bourgeoisie et Les Ghettos du Gotha montrent bien comment depuis toujours les puissants s’unissent et s’organisent, très habilement, pour conserver leurs privilèges.
(5) Les fameuses « élections piège à cons » se portent effectivement très bien au Japon où, comme ailleurs, les vraies décisions sont inaccessibles.
(6) Rapellons que les situs accusaient Le Corbusier (aux épigones, via Kenzo Tange, si nombreux au Japon) de vouloir tuer la rue.
(7) C’est, pour contrer tout risque de totalitarisme, l’horizon de BHL dans son Grand cadavre à la renverse.
(8) La société capitaliste est une société qui court à l’abîme, à tous points de vue, car elle ne sait pas s’autolimiter. Et une société vraiment libre, une société autonome, doit savoir s’autolimiter, savoir qu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire ou qu’il ne faut même pas essayer de faire ou qu’il ne faut pas désirer. Nous vivons sur cette planète que nous sommes en train de détruire, et quand je prononce cette phrase je songe aux merveilles, je pense à la mer Egée, je pense aux montagnes enneigées, je pense à la vue du Pacifique depuis un coin d’Australie, je pense à Bali, aux Indes, à la campagne française qu’on est en train de désertifier. Autant de merveilles en voie de démolition. Je pense que nous devrions être les jardiniers de cette planète. Il faudrait la cultiver. La cultiver comme elle est et pour elle-même. Et trouver notre vie, notre place relativement à cela. Voilà une énorme tâche. Et cela pourrait absorber une grande partie des loisirs des gens, libérés d’un travail stupide, productif, répétitif, etc. Or cela est très loin non seulement du système actuel mais de l’imagination dominante actuelle. L’imaginaire de notre époque, c’est celui de l’expansion illimitée, c’est l’accumulation de la camelote - une télé dans chaque chambre, un micro-ordinateur dans chaque chambre -, c’est cela qu’il faut détruire. Le système s’appuie sur cet imaginaire- là. (Cornélius Castoriadis, Post-Scriptum sur l’insignifiance, Éditions de l’Aube, 2003)
(9) Jean-Claude Pinson, "Du prolétariat au poétariat",
Au sens élargi, « poétariat » peut aussi s’appliquer à la foule des anonymes qui refusent de se couler dans le moule productiviste et consumériste et s’emploient à inventer, au jour le jour, des formes de vie, sinon alternatives, du moins soustraites au modèle dominant.
(10) L’expression est lisible dans un article de Philippe Pons ("La révolte molle des jeunes paumés", Le Monde, 9 août 2007) un peu méprisant sur ce mouvement, pouvant de plus induire des rapprochements douteux (Pons évoquant abruptement les blogs xénophobes de certains NEET sans aucun rapport avec l’Union de Kôenji). Je mets au défi de trouver la moindre xénophobie dans les textes et tracts de l’Union des NEET de Kôenji, mouvement qui s’apparente, on l’a compris, à l’anarchisme libertaire. Même si je sais de source sûre que Pons n’est pour rien dans le choix des titres (ni dans le choix de ce malheureux intertitre "Blogs xénophobes" pour une fin d’article qui parle surtout des NEET libertaires révoltés), le malentendu n’était pas impossible à la lecture de l’article.
(10) De la misère en milieu étudiant
Dois-je préciser que cette fête n’a aucun rapport avec celle de l’homo festivus, par ailleurs brillamment décrit par Ph. Muray ?

Liens :

>Site officiel de l’Union des NEET de Kôenji, en japonais

>Site officiel de la Fronde des amateurs, en japonais

>Site officiel de la Grande fronde des pauvres, en japonais

>L’adresse du « Café des amateurs » : Suginami-ku Kôenji Kita 3 – 10 – 1 à Tokyo. Il est situé dans la rue commerçante Kôenji Kitanaka. On peut accéder à ce quartier par la ligne de trains JR Chûô (à deux stations de Shinjuku).

À voir : le documentaire Shirôto no ran (la Révolte des Amateurs), de Yuki Nakamura, 2007. En février 2011 (date de la rédaction de l’article), une version sous-titrée allemand est disponible sur YouTube. Chaudement recommandé car vivant et drôle (plaisir de voir se déployer un tel bordel dans les rues tokyoïtes d’habitude si sages) !

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Published by Serge Tanka - dans Mouvement social
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4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 00:00

Ce blog a pour objet de rendre compte, avec une approche par le bas, de la société, de la politique et des mouvements sociaux au Japon. Cependant, en raison de l’actualité, les premiers articles seront largement consacrés au mouvement antinucléaire japonais, et notamment au Citizen’s Nuclear Information Center (CNIC). Malgré la tenue de conférence de presse journalière, cette organisation antinucléaire fait l’objet d’un certain ostracisme dans les médias japonais.

 

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 Les Japonais sont-ils si calmes ? Depuis deux semaines, un véritable déluge d’idées préconçues sur le peuple japonais s’est abattu dans la presse française. Dans ce flot de bavardages, des mots sont répétés à l’envie : les Japonais sont « calmes », « stoïques », « travailleurs » et « dignes ». Le dernier est le plus étonnant. Existeraient-il des peuples « indignes » face à une catastrophe ? Certains commentateurs n’hésitent pas même à chercher l’origine de ce calme apparent dans le « code génétique des Japonais ». Pourtant, que l’on regarde à nouveau les images de Haïti, et l’on verra la même hébétude, le même désespoir, la même tristesse muette face à un cataclysme qui dépasse l’entendement. Pourquoi présenter alors la réaction des Japonais comme culturellement différente ?

 

La représentation du Japon en France emprunte souvent des détours stéréotypés pouvant être tour à tour positifs ou négatifs. La nippophilie et la nippophobie constitue en réalité les deux faces d’une même idée. Ainsi au stéréotype positif du « calme » répond en écho le stéréotype négatif de la "soumission" [1]. En rupture avec le sens commun européen qui voit chez les Japonais  au mieux des « fourmis »[2] au pire des « drogués du travail vivant dans des cages à lapins »[3], il faut rappeler que de tout temps le conflit et la contestation de l’autorité ont été des éléments présents dans la société japonaise.

 

Le monde à l'envers

 

A ce titre, l’expression gekokujô (下剋上) constitue l’antithèse de tous les préjugés qui existe sur le Japon. Littéralement, gekokujô signifie « ceux d’en bas écrasent ceux d’en haut » et désigne une période de troubles au Japon, marquée par de nombreuses révoltes contre les seigneurs féodaux (daimyô) à l’époque des Royaumes en guerre, du XIVème au XVIème siècle. Le mot koku peut tout aussi bien être traduit par gagner, vaincre, tuer ou couper en morceaux. L’historien Pierre-Fraçois Souyri a trouvé une expression qui résume bien la période, le « monde à l’envers ».

 

Cette période de troubles est surtout marquée par des luttes de pouvoir entre daimyô alors qu’un pouvoir centralisé peine à s’imposer. Mais on relève aussi l’émergence d’ikki, des coalitions paysannes. Les paysans en effet s’organisent collectivement pour soumettre au seigneur des exigences et revendications. Un rituel est organisé pour le formation de l’ikki, puis les membres se réunissent dans une sorte d’assemblée générale () pour rédiger les revendications. Celles-ci sont presque toujours les mêmes : refus des corvées de travail, exigence d’une diminution des redevances annuelles, etc. Si le seigneur refuse, les paysans menacent de fuir collectivement et d’abandonner les terres. 

 

Pendant la période Tokugawa, dîtes aussi de « pays fermé » (sakoku), les révoltes paysannes se comptent par milliers.  Il est vrai que leurs objectifs est là encore bien souvent pragmatiques – en réaction aux famines et à l’impôt – et qu’à part certains mouvements messianiques, aucune de ces « jacqueries »  n’avait l’ambition d’un renversement de la société féodale. Pour autant, il n’était pas rare de voir les seigneurs locaux directement interpellés, voire dans certains cas lynchés par la foule.

           

Une réflexion globale sur la société n’apparaît cependant qu’à l’ère Meiji et s’incarne notamment dans le « Mouvement pour la liberté et les droits du peuple » (Jiyû minken undô). C’est également dans ce passage du XIXème au XXème siècle qu’une classe ouvrière apparaît et mène ses premières luttes. Cette classe ouvrière, majoritairement féminine jusqu’en 1912 en raison de l’importance du secteur textile, tente de s’organiser et utilise alors divers moyens de lutte. Le sabotage sera utilisé par exemple par les mineurs, en raison de l’absence du droit de grève. Par ailleurs, les idées libérales et socialistes en provenance de l’Occident commencent à se répandre. Créé en 1919, la Sôdômei (Union générale des travailleurs japonais) devient le principal syndicat, avant que le mouvement ouvrier s’éteigne dans les années 1930 avec la montée de l’ultra-nationalisme. 

 

Emergence de nouveaux mouvements sociaux

 

Il y a cependant une continuité entre la période d’avant et d’après guerre au Japon et une tradition démocratique était présente dans ce pays. D’ailleurs, dès la mise en place de ces nouveaux droits, des pans entiers de la société s’en emparent et s’en servent dans différents domaines. En 1945, les premières grèves pour le « contrôle de la production » par les travailleurs éclatent et se propagent dans plusieurs dizaines d’usines. Dès 1946, 50% des travailleurs japonais sont syndiqués. Les femmes également, notamment les mères au foyer, s’organisent dans des associations de consommatrices et vont constituer un puissant lobby, jouant un rôle important dans l’émergence des questions environnementales. Les étudiants s’organisent également au sein de la zengakuren (zen nihon gakusei jichikai sôrengô, ou Fédération des associations étudiantes autogérées) à partir de 1948. Ce puissant syndicat étudiant implosera par la suite entre diverses tendances gauchistes, toutes critiquant le contrôle exercé par le Parti Communiste Japonais (PCJ). Ces différents acteurs de la société japonaise – ouvriers, femmes, étudiants – sont non seulement capables d’utiliser le panel de droits démocratiques mis à leur disposition mais sont aussi à la pointe du mouvement pour défendre la démocratie, au moment où ils sentent une menace peser sur elle. C'est le cas en 1960 lorsque des milliers de Japonais descendent dans la rue pour protester contre la ratification de Traité de sécurité nippo-américain (Ampô hantai undô)

 

 


 

Suivent plusieurs années de révoltes estudiantines ainsi qu'une longue lutte menée avec les paysans contre  la construction de l'aéroport de Narita, à l'est de Tôkyô. C’est durant la période des années 1970 qu’une démocratisation en profondeur de la société japonaise s’exprime. De nouveaux mouvements sociaux comme le féminisme, l'écologisme et le mouvement antinucléaire apparaissent. La lutte pour les malades de Minamata, touchés par une pollution au mercure, va faire tâche d’huile et provoquer un peu partout dans le pays des luttes contre la pollution. Les quatre grands procès liés à la pollution ont obligé l’Etat japonais à prendre une des premières lois contre la pollution au monde[4]. Dans les années 1980, l'opposition au nucléaire grandit chez les Japonais qu'on qualifiait alors d'« allergiques au nucléaire » (kaku arerugi).

 

Les freeters et le précariat

 

Plus récemment, un nouveau type de mouvement social, plus jeune est apparu au Japon. Il est lié à la question des freeters (furîtâ). Ce terme désigne de jeunes travailleurs, qui faisaient le choix, à l’origine, de travailler à temps partiel afin d’avoir du temps libre pour pouvoir profiter de la vie. En somme, il s’agissait de rejeter par son mode de vie l’entreprise-à-papa, celle qui fournit un emploi à vie, un salaire à l’ancienneté mais aussi une contrainte et un contrôle sur la vie très importante. En fait, la question est beaucoup plus complexe, car la plupart des jeunes freeters aujourd’hui – environ quatre millions de personnes – n’ont pas choisi de tomber dans la précarité. La précarité poussent même certains, à Tôkyô, à vivre dans des cyber-cafés ouverts la nuit. De nos jours, les emplois précaires – intérim, temps partiel – représente plus d’un tiers de la population active au Japon, à tel point que l'on parle parfois de l'apparition d'une nouvelle classe sociale, le précariat. 

           

Les mouvements sociaux au Japon se sont affaiblis depuis les années 1980, pour différentes raisons. D'abord, l'interdiction du droit de grève pour les fonctionnaires et la privatisation du rail en 1987 a briser les reins des syndicats et des principaux secteurs de lutte. De plus, les Japonais ont été profondément choqués par la violence de certains groupes d'extrême-gauche qui ont eu recours à la lutte armée comme l'Armée rouge japonaise (Nihon sekigun). Enfin, le sentiment d'appartenir à une grande classe moyenne a été très fort au Japon, au moins jusqu'à la crise économique de 1990.

 

Cependant, depuis quelques années, les freeters se sont organisés en syndicats, afin de défendre leurs droits spécifiques. Le principal syndicat freeters, Freeter Union (furîtâ zenban rôdô kumiai) avec ses actions coups de poing a contribué à renouveller le répertoire d'actions des mouvements sociaux au Japon. En 2008, les jeunes précaires avaient ainsi organisé une "visite guidée" de la  luxueuse résidence du premier ministre Asô qui valut à trois participants d'être arrêtés par la police. Ils furent détenus trois mois, sans motifs, puis relâchés. 

 

   
Si pour beaucoup de Japonais, le mot qui revient le plus souvent au sujet des mouvements sociaux est « sukunai » (pas grand-chose), tous s’accordent pour observer cependant comme un frémissement du côté de ces jeunes précaires. Ils sont les acteurs de cet autre Japon que l'on ne veut pas voir, la face cachée du Soleil levant.

 

Serge Tank

 

[1] HONORE, Jean-Paul. De la nippophilie à la nippophobie. Les stéréotypes versatiles dans la vulgate de presse (1980-1993) Mots, vol. 41, 1994, p. 9-55.

[2] Edith Cresson, alors Premier ministre aurait ainsi comparé les Japonais à des « fourmis jaunes » en privé.

[3] Formule utilisée au début des années 90 dans des rapports de l’Union européenne.

[4] Cf. McKEAN, Margaret A. Environmental Protest and Citizen Politics in Japan, Berkeley : University of California Press, 1981.

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Published by Serge Tanka - dans Mouvement social
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  • : Le Japon à l'envers
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  • : Le Japon est aujourd'hui très connu en France, à travers sa culture populaire - manga, animé - et sa cuisine. Mais que sait-on au juste de cette "face cachée de la lune", située quelque part entre l'extrême-orient et l'extrême-occident ? Au-delà des clichés, ce blog apporte un éclairage sur quelques aspects méconnus de la société, de la vie politique et de la culture populaire dans l'archipel.
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