Mercredi 16 mai 2012 3 16 /05 /Mai /2012 11:27

A lire le bilan de la Fondation franco-japonaise Sasakawa (FFJS), branche française de la très influente Fondation Sasakawa, on serait tenté de penser qu'on a là à faire à une banale institution culturelle japonaise. Pourtant, à de nombreuses reprises ces dernières années, des affaires ont rappelé ce qui se cache derrière cette fondation. Dernière en date, le procès de Karoline Postel-Vinay a servi de piqûre de rappel.

 
Le 22 septembre 2010, la Fondation franco-japonaise Sasakawa a vu sa plainte pour diffamation contre l’universitaire Karoline Postel-Vinay être déboutée par le Tribunal de Grande Instance de Paris. La chercheuse du Centre d’études et de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po était poursuivie par la Fondation franco-japonaise Sasakawa (FFJS) pour avoir rappelé dans une pétition que cette fondation, reconnue d’utilité publique en France, porte le nom d’un criminel de guerre de classe A, lié à la pègre japonaise et qui se considérait lui-même comme le "fasciste le plus riche du monde"(1). Cette pétition avait entraîné le retrait du Quai d’Orsay d’un colloque à l’Institut français des relations internationales (Ifri) pour les 150 ans des relations diplomatiques entre la France et le Japon en décembre 2008, manifestation financée par la FFJS. Cela suscita l’ire d’une fondation peu habituée à voir son image contestée en France.
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Ryôichi Sasakawa et Benito Mussolini
 

On ne s’attaque pas impunément à la Fondatiton Sasakawa, une des fondations humanitaires les plus puissantes au monde et principale donatrice privée de l’Organisation des Nations unies (ONU) (2). Son fondateur, Ryôichi Sasakawa a plusieurs visages, et fut tour à tour une figure influente de l’extrême droite nippone, un richissime homme d’affaires et un philanthrope à dimension internationale. Utilisant sa fortune acquise dans les années 1920 en spéculant sur le riz, il créa sa propre aviation militaire, puis prit la tête avec Yoshio Kodama du Parti des masses patriotiques (Kokusui Taishûtô). Il est soupçonné d’avoir organisé certains attentats à l’époque contre des premiers ministres et d’avoir, au côté de son ami Yoshio Kodama, participé au pillage des ressources minières en Chine. Dans ses activités politiques on peut noter, entre autres, qu’en 1939, il s’était rendu en Italie en tant qu’émissaire du Japon pour proposer à Benito Mussolini de créer une organisation fasciste internationale. (3)

 

Arrêté par les forces alliées d’occupation du général MacArthur comme criminel de guerre de classe A, il sera finalement libéré sans jugement en décembre 1948. Ce volte-face de l’administration américaine s’explique par le contexte de la guerre froide et de la lutte contre la communisme. Les criminels de guerre libérés deviennent alors les cadres du nouveau parti de droite, le Parti libéral démocrate (PLD). Ryôichi Sasakawa choisit pour sa part la voie des affaires et obtient en 1951 le monopole des paris sur les courses de hors-bords avec lequel il fait de nouveau fortune (4). Mais il ne renie pas ses idéaux politiques et déclare en 1974 dans Time être le "fasciste le plus riche du monde". Au Japon, où c’est un personnage très controversé, il était aussi un proche de Kazuo Taoka, chef du Yamaguchi-gumi, le plus puissant clan de yakuza de l’Archipel. Son amitié avec Yoshio Kodama, son ex-compagnon de cellule, se poursuit également dans l’après-guerre notamment à travers la World Anti-Communist League (WACL), un cercle de réflexion d’extrême droite rassemblant des anciens nazi et criminels de guerre.

 

Mais quelque chose manque à Sasakawa ; il rêve, pour changer son image, d’obtenir le prix Nobel de la paix. Il investit alors une partie de sa fortune dans l’humanitaire et créé en 1962 la Fondation Sasakawa. Doté d’un budget de 500 millions de dollars, elle devient dans les années 1990 la fondation philanthropique la plus puissante au monde, devant la Fondation Ford. Outre ses financements humanitaires divers – elle est la principale donatrice de l’ONU – la Fondation Sasakawa est liée à des affaires plus douteuses. En 1995, on la soupçonne notamment d’avoir "arrosé" certaines délégations africaines pour obtenir la réélection de Hiroshi Nakajima à la présidence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) (5). Karoline Postel-Vinay et Philippe Pelletier l’accusent d’avoir agi de même pour l’élection de Matsuura Koichirô à la tête de l’Unesco. Via une de ses branches, la Tokyo Foundation (Tôkyô Zaidan), elle diffuse également des thèses négationnistes avec la publication en 2005 d’un livre niant le "viol de Nankin" de 1937 (pillages, viols et massacre de 300 000 civils chinois par l’armée impériale japonaise) (6) .

 

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Quant à la Fondation franco-japonaise Sasakawa, elle résulte de la volonté de Ryôichi Sasakawa d’avoir sa fondation à Paris. Sa création ne suscita à l’époque aucun émoi dans la classe politique française. Bien que le ministère des Affaires étrangères s’y soit opposé dans un premier temps, François Mitterrand et le ministre de la culture François Léotard avaient finalement accepté de recevoir M. Sasakawa et d’entamer des discussions sur la fondation. François Léotard y était plutôt favorable et proposait même de remettre la Légion d’Honneur à M. Sasakawa. Cela ne provoqua aucune réaction au Parti socialiste et le maire de Blois, Jack Lang, accepta même de recevoir des subsides de la Fondation Sasakawa pour la réfection des vitraux de la cathédrale de la ville (7). Michel Rocard, qui n’était pas a priori favorable à l’établissement de cette fondation, abdiqua finalement en 1990 et accepta que la fondation soit "reconnue d’utilité publique". Depuis, on retrouve beaucoup de proches de Jacques Chirac dans le conseil d’administration comme Jean-Bernard Ouvrieu ou la comédienne Line Renaud.

 

Aujourd’hui, la fondation finance un certain nombre de manifestations sur le Japon, souvent très consensuelles, et entretient des partenariats avec des institutions célèbres comme le Théâtre du Châtelet ou la Maison de la culture et du Japon. Par ailleurs, elle a financé les travaux de plusieurs chercheurs spécialistes du Japon, ainsi que des universités telles que l’Institut franco-japonais de management de Rennes, l’Université de Tours et l’Ecole polytechnique . A travers son programme de bourses universitaires – le Ryoichi Sasakawa Young Leaders Fellowship Fund (SYLFF) – la Fondation Sasakawa a également tissé des liens avec le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris et l’INSEAD. Conséquence de cette affaire, le Ceri a cependant acté en 2010 qu’il ne s’associerait plus avec la FFJS. "Chacun fait ce qu’il veut, expliquait Karoline Postel-Vinay, mais le nom de Sciences Po ne doit pas être lié à cette fondation".

 

Reste qu’au-delà du cercle restreint des études japonaises, cette affaire n’a pas réellement eu d’écho dans l’opinion publique. Peu de soutiens hors du champ universitaire se sont exprimés lors du procès, à l’exception de la Ligue des droits de l’homme et de la Fondation de la Résistance. Une situation qui révèle l’absence de prise de conscience en Europe de l’ampleur de la guerre en Asie – 20 millions de morts - et de la gravité des crimes de guerre perpétrés par le régime militariste japonais - massacres de civils en Chine, prostitution forcée en Corée, expérimentations barbares sur des milliers de cobayes humains par l’Unité 731. Que l’on remplace le nom de Sasakawa par celui d’un criminel de guerre nazi et l’on comprendra peut- être un peu mieux de quoi il s’agit.

 

Mathieu Gaulène

 

Cet article a été publié une première fois sur Nonfiction.fr en mars 2011

 

 

__________

 

(1) Time, 26 août 1974

(2) Le nom du criminel de guerre apparaît d’ailleurs dans des programmes de l’ONU, comme le prix Sasakawa du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) qui récompense chaque année à hauteur de 200 000 dollars des projets écologiques innovants.

(3) Les journalistes David Kaplan et Alec Dubro rapportent dans leur ouvrage sur la mafia japonaise, que Ryôichi Sasakawa "admirait Mussolini et sa milice privée, et portait des chemises noires à l’imitation des fascistes italiens". Cf., David Kaplan et Alec Dubro, Yakuza. La mafia japonaise, Philippe Picquier, Arles, 2002, p. 130

(4)  En 1980, le chiffre d’affaires de sa société était de 7,4 milliards de dollars ; Ibid., p. 131

(5) Philippe Pons, "Ryoichi Sasakawa" (rubrique nécrologique), Le Monde, 20 juillet 1995. Le fils de Ryôichi Sasakawa, Yohei Sasakawa, est d’ailleurs ambassadeur de bonne volonté de l’OMS. Il est devenu le président de la Fondation Sasakawa renommée en 1995 la Nippon Foundation. Il est également conseiller auprès du président de la Tokyo Foundation, branche universitaire de la Fondation Sasakawa.

(6) Philippe Pelletier et Karoline Postel-Vinay, "Un criminel de guerre japonais aux 150ème anniversaires des relations franco-japonaises.", Mediapart, 18 décembre 2008.

(7) Blog de Nicolas Beau, "Le retour de feu Sasakawa, grand pote de Chirac et criminel de guerre", Backchich.info, 17 décembre 2008.

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Mercredi 9 mai 2012 3 09 /05 /Mai /2012 17:28

 

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"Occupied", autocollant anti-Tepco, 19 avril 2012. Plusieurs autocollants de ce type, jouant sur le logo de Tepco sont apparus au mois d'avril sur les murs du quartier de Shibuya. Celui-ci est signé par l'artiste 281_Anti nuke

 

 

Après avoir engrangé des bénéfices pendant de nombreuses années, la Compagnie d'électricité de Tôkyô (Tepco) entend bien faire payer aux consommateurs le coût de la crise nucléaire. Celui-ci ne cesse en effet de s'envoler, alors que la situation reste très précaire dans la centrale de Fukushima Dai-ichi et que le chantier à entreprendre pour reprendre le contrôle est pharaonique. Lors d'une conférence de presse tenue mardi 8 mai dans la capitale, la firme a  annoncé vouloir augmenter de 10, 28% le prix de l'électricité pour les ménages. Cette augmentation qui prendrait effet à partir du mois de juillet, verrait le coût du kilowatt/heure passer la barre des 25 yens.

 

En février déjà, Tepco avait promis une augmentation de 17% du tarif à destination des entreprises. A l'époque, la compagnie d'électricité promettait que cette augmentation ne concernerait pas les consommateurs. Il faut savoir que dans la région de Tôkyô, les ménages payent déjà un tarif plus élevé que les entreprises, une situation dénoncée par le groupe "Ne payons plus Tepco !" (Tôden Fubarai, 東電不払い).

 

Cette hausse de l'électricité pour les ménages sera étudiée par le ministère de l'industrie (Meti) qui, cela ne fait aucun doute, approuvera l'idée en raison des accointances entre les deux institutions. Pour la forme, peut-être, le ministre EDANO Yukio demandera à ce que la hausse soit limitée à 10%. De toute façon, cette hausse n'est que le début d'une longue série visant à socialiser les pertes. Tepco a d'ailleurs d'ores et déjà menacé d'augmenter les tarifs à nouveau si la centrale nucléaire de Kashiwazaki-Kariwa n'était pas remise en service comme prévu. 

 

Mathieu Gaulène

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Lundi 7 mai 2012 1 07 /05 /Mai /2012 16:51

 

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Alors que le Japon vient tout juste de sortir temporairement du nucléaire, la Corée du sud elle vient de lancer la construction de deux réacteurs nucléaire dans la centrale de Ulchin, qui en contient déjà 6.

 

C'est la première fois depuis la catastrophe de Fukushima qu'une telle décision est prise dans la péninsule. Le gouvernement envisage ainsi toujours de faire passer le nombre de réacteurs de 23 actuellement, à 38 d'ici à 2030. Ces réacteurs sont répartis dans 4 centrales nucléaires et le nucléaire représente environ 30% de l'énergie produite en Corée. La Corée du Sud est très active ces dernières années dans le développement de nouvelles technologies nucléaires et dans l'exportation de centrales, notamment vers la Jordanie ou les Emirats Arabes Unis. En Asie, elle cherche également à conquérir le marché indien, chinois et malaisien.

 

Mais la décision de relancer un programme nucléaire ne fait pourtant guère consensus. Les Coréens sont en effet très méfiants vis-à-vis de cette énergie, alors que la catastrophe de Fukushima s'est produite à quelques centaines de kilomètres de leurs côtes. Quand au mouvement antinucléaire sud-coréen, il a pris de l'ampleur depuis quelques mois. En janvier 2012, plusieurs groupes pacifistes d'obédience catholiques ont créé le « Groupe antinucléaire de solidarité de la côte Est » qui est soutenu par différents diocèses. Quand on connaît l'importance du christianisme dans ce pays, on comprendra le poids que cela pèse dans la lutte antinucléaire. Ce groupe a demandé au gouvernement d'abandonner la construction de deux nouvelles centrales à Samcheok et YeongDeok et de faire fermer les centrales de Wolseong et Gori. 

 

Le même mois, 22 associations de femmes coréennes lancèrent un appel pour une sortie du nucléaire et l'abolition des armes nucléaires. « Nous femmes coréennes, écrivent-elles, avons un sens aigu de la crise et des suites de la catastrophe nucléaire de Fukushima Daiichi en mars 2011. Nous sommes encore une fois choquées de la force des radiations vue dans la perte d'êtres humains, la pollution environnementale et la contamination alimentaire. Nous sommes encore plus choquées par la bêtise de ceux qui ont continué à construire des réacteurs nucléaires malgré que le danger de l'énergie nucléaire ait été démontré à Three Mile Island et Tchernobyl. ».Le 10 mars 2012, pour les un an de la catastrophe de Fukushima, plusieurs milliers de manifestants ont exprimé dans les rues de Séoul leur refus du nucléaire. Une manifestation d'une ampleur inédite pour ce pays.

 

Mathieu Gaulène

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Dimanche 6 mai 2012 7 06 /05 /Mai /2012 09:35

 

 Outre l'arrêt complet de tous les réacteurs nucléaire, la journée du 5 mai au Japon est également un jour férié dédié aux enfants. A cette occasion, les familles japonaises accrochent traditionellement au-dessus des toits de leurs maisons, des koinobori, des carpes en papier qui flottent au gré du vent. Les statistiques démographiques, elles, ne sont pourtant pas à la fête.

 

------copie-1.jpgDes koinobori. La carpe noire représente le père, la carpe rouge la mère, et viennent ensuite de l'ainé au plus jeune, le nombre d'enfants présents dans la maison.

 

D'après le ministère des affaires intérieures, le nombre d'enfants de moins de 15 ans a encore diminué cette année, pour la 31ème année consécutive et atteint le record de 16,6 millions, sur une population de 128 millions d'habitants. Les enfants ne représentent ainsi plus que 13% de la population. Seuls les préfectures de Tôkyô et Fukuoka au sud du Japon ont connu une augmentation des naissances. A l'inverse, la préfecture de Fukushima touchée par la catastrophe nucléaire, a vu le nombre de naissances connaître une chute vertigineuse avec seulement 13 000 naissances depuis l'année dernière. L'île d'Okinawa reste pour sa part la partie la plus jeune du Japon, avec 17,7% d'enfants.

 

Le vieillissement de la population au Japon est un phénomène qui est toujours envisagé sous l'angle socio-économique. Mais il y a aussi un impact psychologique évident, et la société japonaise se regarde vieillir d'année en année avec une certaine tristesse. Faute d'avoir beaucoup d'enfants à montrer, la télévision japonaise diffusait samedi 5 mai, des images d'archives de l'après-guerre, à l'époque bénie du baby-boom japonais.

 

Mathieu Gaulène

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Samedi 5 mai 2012 6 05 /05 /Mai /2012 18:42

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Comme cela était annoncé depuis plusieurs mois, le dernier réacteur nucléaire encore en fonctionnement au Japon, celui de la centrale de Tomari sur l'île d'Hokkaidô, a été progressivement mis à l'arrêt samedi 5 mai entre 17h et 23h. Le Japon réalise ainsi la prouesse de sortir du nucléaire en une seule année, en faisant notamment des efforts pour économiser l'énergie.

 

Il ne s'agit cependant pas d'une sortie volontaire mais de la conséquence d'une série de tests que tous les réacteurs du Japon doivent subir suite à l'accident de Fukushima. Le gouvernement se dit prêt d'ores et déjà à remettre en fonctionnement deux réacteurs de la centrale d'Ôi, dans la préfecture de Fukui. Mais cette décision ne fait guère consensus et les antinucléaires sont bien décidés à peser par différents moyens pour empêcher ce retour au nucléaire.

 

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"Je hais le nucléaire !"

manifestation antinucléaire à Kyôto, 10 mars 2012

 

Le campement « Occuper Kasumigaseki » - du nom du quartier des ministères à Tôkyô - a décidé de lancer une grève de la faim, en face du ministère de l'économie, responsable de la politique énergétique du pays. Les militants on été rejoints mercredi 2 mai par la romancière et nonne bouddhiste SETÔCHI Jakuchô, âgé de 89 ans, qui a jeûné pendant toute la journée, jusqu'au coucher du soleil. Auteur de plusieurs romans dont Kashin ou La fin de l'été, et connue surtout pour sa traduction du Dît du Genji en japonais moderne, elle s'est dite « effrayée » par la volonté du gouvernement de relancer le nucléaire.

 

Cette écrivaine rejoint ainsi deux autres hommes de lettres japonais également présents ce jour-là : SAWACHI Hisae, 81 ans, célèbre essayiste et militant dans le groupe pacifiste « Association de l'article 9 » ; et le journaliste KAMATA Satoshi, 73 ans, auteur de Toyota, l'usine du désespoir (éd. Démopolis), mais aussi d'essais sur le nucléaire comme Genpatsu rettô wo iku (Voyage dans l’archipel nucléaire, 2001) ou Nihon no genpatsu chitai(La zone nucléaire japonaise, 2006), non traduits en français. Par ailleurs, samedi 5 et dimanche 6 mai, des manifestations étaient prévues à Tôkyô et dans plusieurs villes du Japon.

 

Mathieu Gaulène

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Jeudi 3 mai 2012 4 03 /05 /Mai /2012 03:26

 

C'est à une drôle d'enquête que vont devoir répondre les 38 000 fonctionnaires de la municipalité d'Ôsaka. Il leur est en effet demander d'indiquer s'ils ont des tatouages, à quel endroit et de quelle taille sur deux dessins d'être humain de face et de dos.

 

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Le maire HASHIMOTO Tôru a indiqué vouloir mener cette enquête car en février un employé avait montré ses tatouages à des enfants. Cette demande un brin loufoque pourrait faire sourire. Mais il s'agit là d'une affaire sérieuse. D'abord car les tatouages sont encore mal acceptés au Japon, en raison de cette pratique très commune chez les Yakuzas. Demander à un fonctionnaire s'il a des tatouages peut ainsi être sérieusement ressenti comme une discrimination au Japon.

 

Ce n'est par ailleurs pas la première fois que le maire d'Ôsaka s'intéresse de près à la vie privée de « ses » employés. En novembre dernier, une autre enquête demandait aux employés de préciser leurs préférences politiques. Celle-ci avait à l'époque était vertement critiquée par le Parti communiste japonais qui y voyait une manière d'intimider les syndicalistes ou les militants du PCJ. Hashimoto n'a d'ailleurs jamais caché sa volonté de s'attaquer aux syndicalistes et de les faire surveiller.

 

Hashimoto Tôru qui vient d'être élu à la tête de la mairie d'Ôsaka, troisième ville du Japon, est souvent décrit comme ayant une forte personnalité. Il tient tête par exemple au gouvernement central en s'opposant à la relance de deux réacteurs dans la préfecture de Fukui. Mais il est souvent critiqué aussi pour la concentration de pouvoir qu'il a instauré à Ôsaka et sa volonté de fusionner la mairie d'Ôsaka et la préfecture d'Ôsaka pour créer une grande métropole sous le contrôle de son parti, l'"Association du coeur" (Ishin no kai). Favorable au régime présidentialiste, il envisagerait de créer son propre parti à l'échelle nationale et de devenir le premier président du Japon.

 

Mathieu Gaulène


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Mardi 1 mai 2012 2 01 /05 /Mai /2012 11:30

Cette semaine a été marquée par la découverte de doses excessives de césium radioactif dans plus de 51 aliments en provenance de 9 préfectures différentes. Le ministère de la santé japonais a en effet rendu public la découverte de 337 cas de présence excessive de césium radioactif sur plus de 13 000 échantillons de nourriture testés. Cette apparition de différents produits contaminés s'explique par un abaissement du seuil légal de radioactivité des aliments, passé depuis le 1er avril de 500 à 100 becquerels par kilogramme.

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Les préfectures dont proviennent ces aliments sont sans surprise celles du Tôhoku, car les cas ne se limitent évidemment pas à la préfecture de Fukushima. La présence d'une radioactivité excessive concerne principalement les champignons en provenance de cette région ainsi que les poissons et crustacés. Cette information n'a été traitée dans la presse japonaise que sous la forme d'un fait divers, tandis qu'un fait divers, un accident de bus, a fait la une des journaux en début de semaine. Autre fait divers : le 5 mai, le dernier réacteur nucléaire en fonctionnement au Japon devrait être mis à l'arrêt.

 

Mathieu Gaulène

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Mardi 20 mars 2012 2 20 /03 /Mars /2012 00:00

Au lendemain du premier anniversaire du séisme du 11 mars, l'ambassade du Japon en France a produit un communiqué, accompagné de 7 "messages clés" concernant le bilan de la catastrophe. Parmi ce bilan, figure donc en bonne place un fichier PDF portant le doux nom de "Lutte contre les rumeurs néfastes". Mais de quelles rumeurs peut-il donc bien s'agir?  Car des rumeurs conspirationnistes sur le 11 mars et l'accident nucléaire de Fukushima, il y en a eu: présence d'ovnis au-dessus de la centrale accidentée, tremblements de terre provoqués par une nouvelle arme secrète des Etats-Unis, en passant par la thèse fantasque de Christophe Sabouret qui pensait avoir découvert qu'une bombe atomique était en construction dans le réacteur n°4...

 

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Centre de réfugiés de Koriyama, dans la préfecture de Fukushima, 7 mars 2012 (DR / Phyllis B. Dooney)

 

En réalité, par "rumeurs néfastes", les autorités japonaises entendent combattre la production d'informations sur la réalité de la reprise en main de la centrale, de la contamination radioactive et des conséquences sanitaires et sociales. Le message cherche à rassurer les honorables étrangers et à les faire revenir au pays: "Nous souhaitons que tous viennent au Japon en toute quiétude pour travailler, étudier ou faire du tourisme." Remarquons que cette injonction à venir travailler au Japon est quelque peu surprenante lorsque l'on connait la politique migratoire très stricte de l'archipel à l'égard des travailleurs du reste de l'Asie. Quant à la contamination radioactive dans les aliments, les autorités assurent que les contrôles sanitaires "ont été renforcés sur le territoire japonais" et  qu' "à partir d’avril 2012, un nouveau seuil plus sévère devrait être appliqué". Cela voudrait-il dire que le seuil était trop bas depuis un an? Difficile de plus de croire qu'au dessous d'un seuil décidé arbitrairement, l'absorption de césium radioactif n'aura aucune incidence sur la santé. Le dernier à avoir voulu mené des recherches sur les conséquences sanitaires des faibles doses radioactives, Youri Bandajevsky a passé plus de 6 ans dans les geôles de la Biélorussie.

 

Mais pour le gouvernement japonais, venir se ballader au Japon n'est pas suffisant. Jouant sur la corde sensible de l'empathie et de la solidarité, l'honorable touriste est invité à consommer des produits alimentaires... des préfectures atteintes par la contamination radioactive: "Venir au Japon et acheter des produits japonais, y compris ceux produits dans les régions sinistrées, constitue le meilleur soutien à la reconstruction que l’on puisse fournir."  Bref, tout va bien et comme le déclare l'ambassadeur du Japon en France, Son Excellence M. Ichiro Komatsu, "nous avançons assurément vers la reconstruction et la régénération de notre pays". Oui, c'est en effet quelque chose de peu connu, mais une catastrophe nucléaire de niveau 7, ça vous "régénère" un pays en deux-deux. Il suffit de regarder Tchernobyl...

 

Luttons donc contre les "rumeurs néfastes" ! Certains vous disent qu'on ne sait toujours rien de l'état des coriums, des combustibles fondus dans les réacteurs de Fukushima, qu'il y a des doutes sur la reprise en main réelle de la centrale ? Rumeur ! D'autres prétendent que dans la préfecture de Fukushima, les enfants n'ont le droit de sortir que deux heures par semaine et qu'ils jouent dans des supermarchés réaménagés en aire de jeux? Rumeur ! Que des travailleurs de la centrale sont morts de leucémies aigues? Rumeur ! Qu'un an après la catastrophe, des familles entières de réfugiés continuent à vivre dans des logements de fortunes de 16m2, mal isolés et sans espoirs de retour ? Rumeur ! Rumeur ! Rumeur ! Le Japon va bien, son économie est florissante, la viande de boeuf de Fukushima est succulente et les embruns nucléaires excellents pour la santé.

 

Mathieu Gaulène

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Mercredi 14 mars 2012 3 14 /03 /Mars /2012 00:00

 

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Le Japon conserve aujourd'hui encore un taux de délinquance relativement faible comparé aux autres pays industrialisés, tout en ayant des effectifs de police réduits. Le choix fait par Uranaka Chikao d'articuler institution policière et contrôle social est tout à fait judicieux. Mais son ouvrage n'échappe pas aux écueils propres à sa discipline, la criminologie, et à certains clichés xénophobes dans l'air du temps.

 

 

"Au Japon, dit un proverbe, l’eau et la sécurité ne coûtent rien." Cette phrase illustre bien l’importance du contrôle social dans ce pays. Car si le Japon s’est doté à l’ère Meiji (1868-1912) d’une police moderne, le contrôle social communautaire a continué jusqu’à une période récente à jouer un rôle primordial. Ceci explique comment le Japon peut avoir un taux de délinquance inférieur aux autres pays développés, tout en ayant des effectifs de police inférieur de moitié à ces pays, et par exemple à ceux de la France (1 policier pour 500 habitants au Japon contre 1 pour 250 en France). Le choix fait par Uranaka Chikao de traiter à la fois de l’institution policière et du contrôle social dans son livre Police et contrôle social au Japon, est tout à fait judicieux. Pourtant, l’ouvrage de ce chercheur au Centre d’études et de recherches sur la police (CERP) de l’Université de Toulouse-Capitole, n’échappe pas aux écueils propres à sa discipline, la criminologie, et à certains clichés xénophobes dans l’air du temps.

 

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Le livre d’Uranaka Chikao, tiré de sa thèse de doctorat, se divise en trois parties : une première, historique, narre l’histoire des polices primitives jusqu’à la création d’une police moderne dans le cadre de la constitution d’un Etat-nation à l’ère Meiji (1868-1912). Une deuxième partie décrit de manière très détaillée l’institution policière d’après-guerre et son fonctionnement. Enfin, une troisième partie, plus sociologisante, tente de décrire la place de la police moderne dans les formes de contrôle social traditionnel.

Tentative de centralisation et polices primitives


Commençant par le commencement, Uranaka Chikao nous décrit l’âge d’or du Japon préhistorique (périodes Jomon et Yayoi, soit du Xème siècle avant J.C à 250 après J.C), son paradis perdu, où « la vie quotidienne » d’après lui, était « douce et pacifique, avec peu de délinquance et de désordres »  Les « déviances » à l’époque sont établies à l’aune des religions animistes du shintoïsme qui distingue deux catégories de délits. La première, l’amatsu tsumi (les « péchés du ciel ») désigne des infractions très diverses mais néanmoins exotiques, comme le anahachi (destruction d’une rizière), le ikihagi (écorcher un cheval vivant) ou encore le kusohe qui consiste à profaner un lieu de culte avec ses excréments . La deuxième catégorie, le kunitsu tsumi (« péchés sur terre »), recouvre des interdits liés aux relations humaines en société, comme la violence, l’outrage du cadavre, divers types d’incestes ou encore la zoophilie. Les solutions, outre l’exil du fautif, consistaient souvent en des cérémonies de purification de la communauté.

Avec la création en 710 du Yamato, un embryon d’Etat, les besoins de sécurité et d’ordre public apparaissent. Afin de faire appliquer le système administratif du ritsuryô, l’empereur Saga fait créer en 816, les kebiishi, une police impériale de Kyôto, dont le champ d’intervention se limite à la capitale. Deux autres corps de police viennent compléter ce premier dispositif policier. Face à l’augmentation de l’attaque des convois d’impôts par des pirates en mer ou des paysans pauvres sur les chemins, la cour impériale crée le tsuibushi. Par ailleurs, un autre corps, les ôryôshi ont pour mission d’escorter les paysans envoyés à Dazaifu, au sud du Japon, pour faire leur service militaire. Bientôt, ils sont chargés de la sécurité des routes principales hors de Tôkyô.

Au XIIème siècle, Minamoto no Yoritomo crée un gouvernement militaire à Kamakura, le shogunat. Le système est en partie décentralisé et dans chaque domaine, les seigneurs (bushi) ont la possibilité de juger des petits actes de délinquance et d’appliquer les peines. Avec le shogunat de Muromachi (XIVème siècle) le pays s’enfonce dans des guerres civiles qui dureront deux siècles. C’est l’époque du « monde à l’envers » (gekokujyô) et il n’y a plus à proprement parler de corps de police.

 


L’arrivée au pouvoir de la famille Tokugawa en 1603 met fin aux conflits. Un système féodal se met en place, avec l’obligation pour les vassaux d’habiter six mois par an à Edo , sous la domination des Tokugawa. Pour assurer la sécurité et protéger le régime, trois instances de sécurité sont créent, le san bugyô. Mais le gouvernement des Tokugawa mise surtout sur le contrôle social institutionnalisé pour assurer l’ordre public. Comme l’explique Uranaka Chikao, il « favorise le développement d’un système de surveillance communautaire fondé sur le voisinage, avec pour base des groupes de cinq ménages (gonin gumi) »  De plus, la délation est encouragée par les autorités. En somme, alors qu’il n’y a à cette époque pas plus de 250 agents pour toute la ville d’Edo, l’organisation communautaire avec la présence de postes de police et de prévention des incendies dans chaque quartier, gérés par la population, permet un quadrillage étroit de la capitale.

Restauration de Meiji et création d’une police moderne
 
La police japonaise est née véritablement avec la volonté de créer un État moderne sur le modèle occidental, lors de la « révolution de Meiji » en 1868. Envoyant plusieurs missions d’observations en Europe, les Japonais vont successivement créer une armée, un parlement, un système postal, un enseignement obligatoire et remplacent même le calendrier lunaire par le calendrier grégorien en 1873. Sur le modèle de la concession occidentale de Yokohama, des patrouilles (rasotsu) sont crées en octobre 1871.

La création d’une police au Japon répond à l'urgence de rétablir l'ordre dans la situation chaotique de la transition entre l'ère Tokugawa et Meiji. Cependant, les élites japonaises n’ont pas encore une idée très claire du rôle que peut avoir la police moderne de type occidental. Plusieurs observateurs sont envoyés à l’étranger de 1872 à 1873, notamment à Paris où l’ « efficacité » de la Préfecture de police qui vient de réprimer dans le sang la Commune fait forte impression. Sur ce modèle est crée en janvier 1874 une Préfecture de police de Tôkyô, d’un effectif de 6000 personnes, dont le rôle est de maintenir l’ordre public et de protéger l’Etat. Cette première police bien que limité à la capitale, peut intervenir hors de Tôkyô « en cas de révolte ou d’insurrection en province ».

Dans cette logique est crée en 1879 une police politique, la « haute police » dont le nom, inspiré du système français, montre la primauté de la défense de l’État sur la lutte contre la délinquance. Cela va durablement marquer l’institution policière qui s’occupera prioritairement de protéger l’État ou le régime politique plutôt que de lutter contre la délinquance. En 1910, l’affaire dîtes de « haute trahison » (daigyakujiken) marque un renforcement de l’ordre sécuritaire . Un an plus tard, le ministère de l’intérieur met en place une « Haute police spéciale » (tokubetsu kôtôkeisatsu, qu’on appelle aussi la tokkô). Son rôle est de surveiller et réprimer les organisations communistes et anarchistes ainsi que les syndicats.

Une police politique, au service du patronat et de l’hygiénisme

Bien qu’au service de l’État, il arrive à la police de vendre ses services au patronat. Une circulaire de 1881 du ministère de l’intérieur instaura le système du seigan junsa qui permet aux patrons de faire intervenir une patrouille de police en cas de grève à condition d’en payer le prix. Uranaka Chikao en conclut avec circonspection que « dans cette activité, la police prenait le parti des patrons. » 

Enfin, de même qu’en Europe au XIXème siècle, la fonction de police est associée à une idéologie hygiéniste assortie ici d’une occidentalisation de la population à marche forcée. L’arrêté sur les mœurs de 1872 interdit par exemple le port du chignon pour les hommes, l’usage du gomina, la mixité dans les bains publics, le tatouage ou encore le fait d’uriner sur la voie publique, de s’y promener nu ou d’y jeter des déchets. La police japonaise ira même jusqu’à entrer dans les maisons pour en vérifier la propreté 

 

 

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En ce début de XXème siècle, une forte hostilité de la population contre la police s’exprime sporadiquement. Au cours de l’émeute de Hibiya en 1905, déclenchée par une charge de la police au sabre, les manifestants attaquent les commissariats et détruisent, selon l’auteur, « 80% des kôban  de Tôkyô »  . Cet épisode est révélateur également de l’incapacité de la police à « gérer » les manifestations et les émeutes car le gouvernement, décrétant l’état de siège, a recours à l’armée . Cette hostilité trouve son origine dans des pratiques, encouragées par la hiérarchie consistant à adapter son comportement et son langage en fonction de l’appartenance sociale de son interlocuteur. Ainsi, une circulaire de 1895, permettait aux policiers d’utiliser des « formules familières » pour s’adresser aux classes populaires, tandis qu’ « un comportement plus poli et courtois [était] recommandé vis-à-vis des autres. »   A la suite de cette émeute, la police tenta vainement d’organiser une campagne dont le slogan était « la police du peuple » (kokumin keisatsu). Tentative vaine, car à partir de la fin de l’ère Taishô (1912-1926), le pays s’enfonce peu à peu dans un régime militariste où l’altérité entre la population et sa police ne fait que s’accroître. A la fin des années 30, outre l’instauration d’un contrôle social institutionnalisé avec les tonarigumi et la création d’une redoutable police militaire, la kempeitai, la police du peuple est renommée officiellement « la police de l’Empereur ».

Décentralisation et démocratisation de la police dans l’après-guerre


Les forces alliées d’occupation du SCAP (Suprem Commander of Allied Powers) débarquent au Japon avec la ferme intention de transformer le pays en démocratie libérale. Parmi les réformes envisagées, celle de la « démocratisation de la police » trouve son aboutissement avec la loi de 1947 qui décentralise la police : une police rurale nationale est créée pour les villes de moins de 5000 habitants à laquelle s’ajoutent des polices municipales autonomes. Ces dernières connaissent assez vite des problèmes de financement dans un Japon en ruines et deviennent dépendantes des donations de « comités de parrainage de la police » ou autres « clubs de prévention de la délinquance », associations en fait gérées par les yakuzas.

En 1954, une nouvelle loi est votée dans une ambiance houleuse à la Diète qui fait quelques blessés. Les partis de gauche s’y opposent car cette loi recentralise la police et annihile toutes les potentialités de contrôle par les citoyens que permettait la loi de 1947 . Cette loi instaure une nouvelle organisation de la police qui prévaut encore aujourd’hui. Sans rentrer dans les détails qui sont l’objet de la deuxième partie de Police et contrôle social au Japon, on peut noter que l’ancien système est refondé dans des « polices départementales » financées par les départements mais gérées au niveau national par deux nouvelles institutions, la Commission nationale de sécurité publique et l’Agence de la police nationale . Des commissions existent au niveau départemental mais elles sont bien souvent décrites par les observateurs comme des « coquilles vides ».

Pour ce qui est du contenu du travail policier dans le Japon contemporain, l’auteur note que de façon quasi pathologique, la police continue de valoriser le travail de police politique au détriment de la lutte contre la délinquance ou pire, de la sécurité routière, et ce jusque dans les années 1980. Une maxime célèbre chez les officiers de police illustre cette orientation idéologique: « Si la police laisse tranquille un voleur, cela ne nuit pas à l’État. Par contre, si la police laisse tranquilles les communistes ou des criminels liées à des affaires d’Etat (espionnage, agitation d’extrême gauche ou anarchiste), l’État ou le régime politique actuel risque de s’écrouler. »  Ce surinvestissement pour la surveillance des « groupes extrémistes »  aura pour conséquence principale un délaissement du travail de sécurité routière, avec plus de 10 000 morts par an dans les années 1960 et 1970. Dans les années 1990, en raison de la moindre puissance du Parti communiste japonais, de la disparition du Parti socialiste japonais et d’un recul du mouvement social, la police change de paradigme et se réoriente dans la lutte contre la délinquance  . Trois causes sont alors désignés pour expliquer la montée de la délinquance : la crise économique, le délitement du lien social et donc du contrôle social traditionnel et enfin, les « délinquants étrangers » terme repris par l’auteur sur lequel nous allons revenir maintenant.

 

Un petit manuel de clichés xénophobes

L’ouvrage de Uranaka Chikao est une bonne synthèse historique – la première en français – sur la police japonaise. Cet ouvrage passionnant permet de lire ou relire l’histoire du Japon sous un angle original. Cependant, on peut exprimer deux critiques à ce livre. D’abord, sur la forme, on regrettera de trop nombreuses coquilles ou problèmes de transcription en alphabet latin des mots japonais, un détail assez frustrant pour les japonisants. L’auteur dit utiliser le système Hepburn mais n’en respecte presque jamais les règles élémentaires .

Sur le fond, Police et contrôle social au Japon manque de consistance théorique et fait l’impasse sur la littérature concernant le contrôle social. On pense bien évidemment aux écrits de Michel Foucault mais aussi dans le domaine des études japonaises à des ouvrages essentiels comme Molding Japanese Minds de Sheldon Garon ou Site Fights de Daniel P. Aldrich. La partie sur le contrôle social n’est d’ailleurs guère intéressante et ne fait qu’énumérer quelques clichés culturalistes comme « l’autodiscipline » ou encore l’ « esprit néo-confucéen » des Japonais.

Plus graves sont les clichés xénophobes exprimés lorsque l’auteur reprend à son compte l’idée de « délinquants étrangers ». Les Japonais n’ont en effet pas attendu le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy pour tenir un discours « décomplexé » sur les liens supposés entre immigration et délinquance et l’expression « délinquants étrangers » (gaijin hannin) est d’ailleurs devenu courante depuis le début des années 2000 ). Il n’y au Japon ni débat ni polémique sur le fait d'établir un lien entre immigration et délinquance. L'argument selon lequel si le Japon s'ouvrait à l'immigration, il y aurait « des émeutes comme celle de 2005 en France » est couramment admis et largement diffusé dans les médias . Le contexte depuis dix ans est marqué par une stigmatisation croissante des étrangers, orchestrée plus particulièrement par l’Agence de police nationale. Campagne d'affichage nationale de la police contre les "criminels étrangers" en 2004, site internet permettant de "signaler" au bureau de l'immigration des personnes sans papiers, renouveau du nationalisme et vigueur d'une extrême-droite hors du Parti libéral-démocrate (PLD), autant d’éléments qui montrent un durcissement du Japon vis-à-vis des étrangers. Bien qu’hostile à cette stigmatisation, la gauche japonaise n’est que peu investie sur cette question, hormis la proposition du Parti démocrate japonais (PDJ) de donner le droit de vote aux étrangers.

Uranaka Chikao propose une explication de la délinquance étrangère qui peut faire sens - selon lui, les immigrés étant généralement des travailleurs précaires, ils ont plus été touchés par la crise dans les années 1990. Mais l’aisance avec laquelle il reprend cette thèse exprimée dans les rapports annuels de l’Agence de la police nationale  pose un problème certain de non distanciation du chercheur avec son objet qui est une constante dans cet ouvrage. Uranaka Chikao aurait ainsi pu préciser que la moitié des étrangers arrêtés au Japon le sont en raison d’infraction aux lois sur l’immigration et l’immatriculation des étrangers – dépassement du séjour, entrée illégale, non-détention de passeport en règle, activités professionnelles non autorisées par le statut de résidence. Éric Seizelet précise ainsi que ces infractions, par définition, « ne s’appliquent qu’aux ressortissants étrangers, ce qui a pour effet de gonfler singulièrement les chiffres de la criminalité étrangère. » 

Non content de reprendre cette idée de « délinquance étrangère » à son compte, Uranaka Chikao enfonce le clou en désignant les enfants d’immigrés comme des délinquants : « Un autre problème est celui que pose leurs enfants, écrit-il. Ils fréquentent l’école, mais ils ont du mal à suivre les cours en japonais et ne s’intègrent pas à leur classe. Se regroupant, ils ont tendance à s’organiser en bandes de voyou et à commettre des vols ou des agressions sur la voie publique, ou bien ont des comportements déviants, ils fument ou boivent de l’alcool. »  .

En définitive, Uranaka Chikao donne l’impression qu’il ne fait qu’un avec son objet. Une proximité dont ce chercheur, membre de l’Association japonaise des sciences de la sécurité ne se cache pas. L’auteur rappelle en introduction que les recherches sur la police ont été peu nombreuses jusqu’aux années 1990, en raison d’une « tradition universitaire de répulsion aux seuls mots d’"armée" et de "police" » et de l’influence communiste dans le milieu universitaire. Fort heureusement, semble nous dire Uranaka Chikao, nous n’en sommes plus là aujourd’hui et les apprentis criminologues japonais peuvent étudier en paix. En 1996, ajoute-t-il, la police japonaise aurait même créé « une structure permettant des échanges d’informations et de débats sur la sécurité entre le milieu universitaire et les cadres policiers en activité » . Ce qui laisse planer quelques doutes sur la neutralité axiologique des « sciences de la sécurité »

 

Mathieu Gaulène

 

Cet article a été initialement publié sur Nonfiction.fr.

Par Le Japon à l'envers - Publié dans : Lectures - Communauté : yakuza
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Mardi 13 mars 2012 2 13 /03 /Mars /2012 00:00

Nous reproduisons ici l'excellent article de Christine Ferret publié dans le numéro de décembre 2011 de la revue Article 11. Elle y décrit avec quelle désinvolture la contamination radioactive est niée par la plupart des médias, y compris de centre-gauche, mais aussi par une large partie de la population. Un an après le séisme du 11 mars et même si les rangs des manifestants antinucléaires se sont étoffés, évoquer le risque sanitaire au Japon fait de vous un marginal qu'on ignore ou qu'on moque. A l'instar de la photographie ci-dessous, prise en novembre 2011, la peur et la révolte existe mais ne s'exprime pas par crainte de la réaction des autres. Un déni atomique inédit de la plus grand catastrophe nucléaire qu'est connu l'humanité.

 

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"死の灰 東電" (shi no hai tôden), "les cendres de la mort de Tepco". Inscription discrète trouvée sur un banc de la gare de Tanashi à Tôkyô, novembre 2011.

 

 

 

Comme s’il ne s’était rien passé. En France, la catastrophe de Fukushima est déjà oubliée ; chut, on n’en parle plus, c’est si loin. Mais sur place aussi, le drame nucléaire est mis sous cloche, relégué dans les limbes par les médias et le gouvernement. La population - délaissée et sous-informée - trinque, expliquait Christine Ferret en novembre dernier, au retour d’un séjour au Japon.

 

 

L’accident nucléaire de Fukushima a-t-il vraiment eu lieu le 11 mars dernier ? Qui séjourne quelques semaines au Japon, huit mois après la catastrophe, peut franchement en douter. Partout, les mêmes gestes quotidiens, les mêmes sons tintinnabulants dans les transports en commun, la même surface d’indifférence à l’autre et au monde, les mêmes regards qui se dérobent. Comme avant. Les amis laissent juste transparaître de temps à autre une nervosité ne leur ressemblant guère et paraissent soulagés quand les prévisions météo n’annoncent pas de pluie pour le lendemain : pas d’intempéries, donc moins de radioactivité se déposant dans les sols de Tokyo. Ils évitent aussi de laisser leurs enfants jouer dehors trop longtemps. Et prient poliment leurs invités de ne pas boire l’eau du robinet et de ne pas consommer de bœuf s’il n’est d’origine coréenne.

« Pas trop contaminé » ?

Les chaînes de télévision n’évoquent que rarement Fukushima et ses conséquences dramatiques, leur préférant – comme d’habitude – ces émissions de préparations culinaires en tous genres, qui convergent inlassablement vers la proclamation tapageuse du « oishiiiiii », autrement dit « délicieux  ». Les plus grands journaux, y compris l’Asahi Shinbun, de centre gauche, font (quasiment) comme si de rien n’était, de peur de perdre les financements publicitaires émanant des compagnies d’électricité et autres lobbies industriels. Seules exceptions : l’hebdomadaire Shukan Kinyobi, qui se fait volontiers le relais des mouvements anti-nucléaires à travers l’archipel, et le quotidien Tokyo Shinbun, dans lequel on découvre très régulièrement une carte du nord et du centre de l’île de Honshu, avec le nombre des millisieverts qui s’y déversent inexorablement depuis des mois. Dix préfectures situées autour de Fukushima sont particulièrement touchées, y compris celles de Tokyo, Chiba et Kanagawa, aux portes de la capitale. Malgré leur relatif éloignement de la centrale, certaines zones présentent des degrés de concentration de césium très élevés en raison du mouvement des vents et du dépôt des eaux de pluie. Ainsi, à Okutama-machi, un arrondissement du nord-ouest de Tokyo, des pointes allant de 60 000 à 100 000 becquerels (Bq) par m2 ont été relevées – courant octobre – dans certains quartiers. À titre de comparaison, la moyenne des dépôts de césium 137 reçus par les différentes régions françaises après l’accident de Tchernobyl s’élevait à 1 800 Bq par m2 selon la Criirad2.

Pour autant, aucun contrôle centralisé de la chaîne alimentaire n’a été mis en place par le gouvernement japonais. Et chaque commune est censée mesurer le degré de contamination de ses sols et de ses productions agricoles, la limite autorisée étant fixée à 500 Bq par kilo pour les aliments solides, sans aucune distinction quant à la nourriture destinée aux enfants. Les supermarchés de Tokyo regorgent donc de produits en provenance de Fukushima et des préfectures environnantes, vendus à des prix qui défient toute concurrence et que certains achètent par solidarité avec les exploitants agricoles restés sur place. Anguilles, champignons, pousses de bambou, fougères, citrons, abricots, épinards, salades et bœuf sont proscrits pour tout consommateur informé (très souvent via les réseaux sociaux). Pour qui veut tenter d’échapper à « l’ennemi invisible », faire ses courses relève désormais d’un véritable parcours du combattant et de nombreuses mères de familles se sont constituées en associations pour s’entraider dans l’identification des aliments les moins radioactifs et pour sauvegarder autant que possible la santé de leur entourage. Dans une société où le conformisme domine, les cas de discrimination à leur égard ne sont pas rares, quand elles s’entêtent à demander des vérifications sur les plats servis dans les cantines scolaires ou exigent que leurs enfants puissent consommer un repas confectionné à la maison. Une activité fort répandue consiste à chercher sur Internet du riz japonais (réputé supérieur à celui des autres pays asiatiques) récolté avant l’accident nucléaire, et désormais très cher. Et la commercialisation du riz issu de la ville d’Onami, à 57 kilomètres au nord de la centrale de Fukushima, a été interdite par le gouvernement japonais le 18 novembre, après des tests révélant un taux de césium de 630 Bq. Cet embargo est le premier touchant le riz, élément de base de l’alimentation, même si d’autres interdictions ont précédemment frappé certains légumes, le lait, la viande bovine, le thé, ou encore des poissons et crustacés. La préfecture de Fukushima avait pourtant affirmé en octobre que le sol de ses rizières n’était pas « trop » contaminé - ce qui devrait contribuer à augmenter la méfiance de la population quant à la capacité des pouvoirs publics à limiter de manière fiable les risques sanitaires.

Comme si de rien n’était...

Si la consommation des produits issus de la région de Fukushima a chuté de 20 à 40 %, une grande partie de la population japonaise, dans les supermarchés comme ailleurs, continue toutefois à faire comme si de rien n’était ; fatalisme oblige, dans un pays habitué aux catastrophes naturelles depuis des siècles. Renoncer à boire l’eau du robinet au profit de bouteilles de Volvic ou d’Évian suppose en outre des moyens financiers dont tout le monde ne dispose pas. Sans parler de la difficulté objective à trouver des produits frais de substitution, provenant du sud du Japon ou de Hokkaido. En particulier pour les treize millions de Tokyoïtes, jusqu’ici largement pourvus en nourriture et en électricité par un Tohoku3 aujourd’hui dévasté, après avoir été réduit pendant des décennies à un état de dépendance quasi-coloniale à l’égard de la capitale. Le saumon d’Alaska est désormais un plat de luxe fort prisé, réservé aux soirées d’exception.

La centrale de Fukushima est loin d’être sous contrôle malgré les annonces invariablement rassurantes du gouvernement et de l’opérateur Tepco, qui a laissé des journalistes pénétrer dans le site nucléaire le 12 novembre pour montrer à quel point tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, passant notamment sous silence le décès de trois « liquidateurs » depuis mars4. Les experts « sérieux » estiment pourtant qu’il faudra plus de trente ans pour retirer complètement le combustible nucléaire baignant au fond des quatre réacteurs. Les mêmes notent que la présence de gaz xénon, décelée dans le réacteur n° 2 début novembre, implique qu’une fission nucléaire a (de nouveau) eu lieu, ce à quoi Tepco a réagi par des injections d’acide borique et d’eau, censées limiter la radioactivité. L’Agence japonaise de sûreté nucléaire, qui dépend du ministère de l’Économie et de l’Industrie, peut toujours prétendre que la situation ne présente « aucun risque d’incident de criticité de grande ampleur », la stabilité de la situation n’est pas avérée. Et ce alors même que le gouvernement a autorisé fin septembre le retour temporaire des populations habitant dans la zone dite « interdite d’accès » (soit dans un rayon de vingt kilomètres autour de la centrale), pour une durée maximale de deux heures et à condition de porter une combinaison et un dosimètre.

Ces populations sont méprisées, laissées dans l’ignorance de ce qui leur advient et les menace. Il est pourtant désormais évident que les enfants et jeunes femmes sont condamnés à plus ou moins brève échéance à des cancers de la thyroïdee5 et à des leucémies, sans parler du symptôme de léthargie « burabura  », lié à la perte des défenses immunitaires et parfaitement connu des médecins depuis les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki. Le gouvernement japonais n’en a cure – il n’a d’ailleurs pas hésité, peu après la catastrophe, à relever les normes d’exposition aux radiations dans les écoles de la région de Fukushima : les enfants peuvent y subir une exposition de 20 millisieverts par an, soit la limite autorisée pour les personnels des centrales nucléaires françaises… Et s’ils portent des dosimètres permettant de connaître la radioactivité qu’ils reçoivent quotidiennement, ceux-ci ne sont pas en mesure d’estimer la contamination interne de l’organisme. Au passage, les normes de radioactivité pour l’eau potable ont également été relevées : le taux limite était précédemment de 10 Bq/litre pour le césium et l’iode ; il est à présent de 200 Bq/litre pour le césium et de 300 Bq/litre pour l’iode.

Secteur nucléaire japonais : une crise passagère

Quant aux 80 000 habitants évacués, déjà fragilisés par leur condition de réfugiés du nucléaire et/ou du tsunami, ils ont été soumis à une discrimination précédemment connue par les irradiés d’Hiroshima et de Nagasaki, comme par leurs descendants. Soupçonnés d’être « contagieux », risquant de donner naissance à des enfants malformés ou malades, ils sont mis au ban d’une société qui n’a pas hésité à utiliser ses parias, sans abris et burakumin6 pour nettoyer les centrales. L’indemnisation des victimes a par ailleurs tardé à se mettre en place ; elle est aujourd’hui conditionnée à des procédures paraissant très complexes à une population rurale privée de tout, guère en mesure de venir à bout d’un questionnaire de soixante pages sur ses frais médicaux, de subsistance et de déplacement, ni de se défendre face à un interlocuteur protégé par l’État, qui vient de lui consentir une avance de trésorerie équivalente à huit milliards d’euros. Selon Tepco, le nombre de personnes à indemniser s’élève à 160 000, mais la compagnie annonçait n’avoir reçu que 18 900 dossiers à la mi-novembre.

Les autorités continuent à prévoir un arrêt à froid (stabilisation de la température au-dessous de 100 degrés) des réacteurs de la centrale de Fukushima d’ici à la fin de l’année, mais les Japonais n’y croient guère, inondés d’annonces trompeuses depuis le début de la crise nucléaire. Ils se montrent désormais plus que méfiants à l’égard d’une puissance publique dont l’action, loin de se placer au service d’un peuple et de son avenir, semble se consacrer exclusivement à la défense des intérêts industriels et au maintien à tout prix du nucléaire civil, introduit après la Seconde Guerre mondiale par les Américains.

Alors que l’ancien Premier ministre Kan Naoto avait imposé au mois de mai l’arrêt de la centrale de Hamaoka, située dans la préfecture de Shizuoka et censée être la plus dangereuse, et qu’il avait annoncé une sortie progressive du nucléaire, son successeur Noda Yoshihiko prône la relance rapide des 54 réacteurs dont dispose le pays. Se souciant comme d’une guigne que 70 % des citoyens japonais se déclarent opposés à une telle mesure. Et feignant d’ignorer que le Japon n’était pas plongé dans le noir cet automne, quand seuls onze réacteurs étaient encore exploités - il faut reconnaître que les écrans géants et néons de Shinjuku avaient un peu pâli et qu’un été passé sans climatisation électrique fut, de l’aveu général, difficile mais vivable. Qu’importe, donc... Le réacteur n°4 de la centrale de Genkai, sur l’île de Kyûshû, a récemment été remis en marche, après avoir subi un arrêt automatique. Sans aucun scrupule, un accord a aussi été signé fin octobre avec le Vietnam, où la société Japan Atomic Power doit étudier la construction d’une centrale. Et des négociations sont même en cours pour vendre des réacteurs japonais à la Turquie et à la Lituanie... Dans le même temps, dans certains milieux politiques, on commence à évoquer la possibilité de délocaliser la capitale à Osaka, tant Tokyo est menacée par une contamination qui ne manquera pas de faire fuir les étrangers. Bref, le Japon marche sur la tête.

Une contestation marginale

Qu’en sera-t-il demain du projet qui, avant la catastrophe et d’ici à 2030, ambitionnait de faire passer de 30 à 53 % la part de l’énergie nucléaire dans les approvisionnements électriques du pays, grâce à la construction de 14 nouveaux réacteurs ? Nul ne le sait. Les militants anti-nucléaires japonais sont perplexes. Beaucoup d’entre eux rêvent surtout de quitter l’archipel ou, tout au moins, de s’installer au sud du pays, loin de Fukushima.

C’est que la contestation est loin d’être massive. Depuis la manifestation historique du 19 septembre, qui a rassemblé 60 000 personnes à Tokyo et à laquelle se sont associées des personnalités faisant figure de consciences nationales (OE Kenzaburo, Kamata Satoshi), aucun mouvement d’ampleur n’a pris forme. Les initiatives ne manquent pourtant pas, orchestrées le plus souvent par des militants dont la jeunesse est frappante – de quoi ne pas tout à fait perdre espoir, dans cet univers de compteurs Geiger. Une centaine de femmes de Fukushima, redoutant un redémarrage des réacteurs, ont organisé, du 27 au 29 octobre, un sit-in devant le ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Commerce, pour exiger une réorientation radicale de la politique énergétique et la préservation de la santé des enfants. Des tentes contenant du matériel d’information à destination de la population de la capitale ont aussi été dressées, déclenchant l’ire de l’extrême-droite. Les jours suivants, des femmes de Tokyo et d’ailleurs ont continué, dans l’indifférence générale, à réclamer la protection de leurs enfants, tout en chantant et en récitant des poèmes devant le bâtiment du ministère. Enfin, une chaîne humaine de 1 200 personnes munies de chandelles a encerclé ce même ministère le 11 novembre, sous la surveillance hargneuse d’une police qui n’hésite pas à arrêter violemment les manifestants pacifistes. Il est décidément périlleux de s’opposer à l’ordre établi au Japon, pays où la libre circulation des passants affairés et les lois du marché constituent un impératif catégorique, supérieur aux intérêts de santé publique.

Par sa passivité mêlée de peur face à l’ennemi radioactif, mais aussi face à une crise économique dont l’invocation permanente sert de rempart au changement, la population japonaise entretient un ordre nucléaire qui menace sa survie même, sur un archipel fragile et dont la sismicité a notoirement augmenté depuis le tremblement de terre de Kobe en 1995. Elle entrevoit désormais, de manière encore confuse, que l’accident de Fukushima a accéléré le processus de perte de puissance du Japon, désormais voué à une dépendance grandissante à l’égard de la Chine - notamment du point de vue alimentaire. Les dirigeants japonais seront-ils en mesure de le reconnaître et d’accepter que le Japon, truffé de réacteurs au sacrifice de ses rares enfants, est désormais un « petit » pays ? Rien n’est moins sûr.

En attendant, le gouvernement consacre, dans la zone « interdite d’accès », ses efforts à la poursuite de ces animaux domestiques réduits à l’état sauvage faute de compagnie humaine, de nourriture et de soins. Si les bêtes d’élevage, principalement des bovins, ont été abattus dès le mois d’avril, chiens et chats errants parfois irradiés, abandonnés par leurs propriétaires sinistrés, continuent à hanter les environs de la centrale de Fukushima. Certains ont été sauvés par des ONG ayant établi des refuges où sont aujourd’hui gardés quelque 600 animaux. L’opinion publique se montre très sensible sur le sujet.



1 Réalisée par les amis de Formes Vives.

2 Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité.

3 La région de Tohoku couvre le nord-est de Honshu, île principale du Japon.

4 Contrairement à la réglementation en vigueur en France, les centrales nucléaires japonaises et leurs sous-traitants ne sont pas dans l’obligation de vérifier l’identité des personnes qu’elles recrutent, d’où la difficulté des contrôles sanitaires : un travailleur dans le besoin peut se faire embaucher sous un faux nom. Pas de suivi, donc, du niveau d’irradiation lié aux précédents contrats.

5 Rappelons au passage que la population japonaise n’a eu droit à aucune forme de prévention ; le gouvernement n’a pas distribué de pilule d’iode, ni dans la région de Fukushima ni ailleurs, alors que de nombreux ressortissants étrangers en bénéficiaient par le biais de leurs ambassades.

6 Terme désignant un groupe social minoritaire japonais, discriminé socialement et économiquement.

Par Le Japon à l'envers - Publié dans : Crise nucléaire - Communauté : yakuza
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